11-Novembre : plus de po­li­tique que de mé­moire ?

Serge Bar­cel­li­ni, le pré­sident du Sou­ve­nir fran­çais, rap­pelle que les an­ciens com­bat­tants n’ont ja­mais sou­hai­té qu’un hom­mage soit ren­du aux ma­ré­chaux de 14-18

L'Opinion - - La Une - Interview Jean-Do­mi­nique Mer­chet t @jdo­mer­chet

Le pré­sident du Sou­ve­nir fran­çais rap­pelle que les an­ciens com­bat­tants n’ont pas sou­hai­té un hom­mage aux ma­ré­chaux

Le pré­sident Ma­cron a ju­gé mer­cre­di « lé­gi­time » l’hom­mage qui se­ra ren­du sa­me­di par l’état-ma­jor des ar­mées aux ma­ré­chaux de la Pre­mière Guerre mon­diale, dont le ma­ré­chal Pé­tain, sou­li­gnant que ce­lui-ci, « grand sol­dat » en 14-18, avait fait des « choix fu­nestes » en 39-45. Ces propos ont été condam­nés par les par­tis de gauche et le Crif.

PRÉ­SIDENT DU SOU­VE­NIR FRAN­ÇAIS de­puis 2015, Serge Bar­cel­li­ni a une très longue ex­pé­rience du monde com­bat­tant et de la mé­moire, dont il est une fi­gure im­por­tante. Cet an­cien pro­fes­seur d’his­toire a été à plu­sieurs re­prises di­rec­teur de ca­bi­net de mi­nistres en charge du dos­sier et il a no­tam­ment di­ri­gé l’Of­fice na­tio­nal des an­ciens com­bat­tants (Onac).

Quel re­gard por­tez-vous sur les com­mé­mo­ra­tions du 11-Novembre ?

Ce cen­te­naire de la Pre­mière Guerre mon­diale est une réus­site. Ja­mais au­tant de gens, et no­tam­ment de jeunes, ne sont au­tant in­té­res­sés à cette mé­moire. Mais j’ai tou­jours re­dou­té que dans « po­li­tique de mé­moire », le mot po­li­tique prenne le pas sur ce­lui de mé­moire, et nous n’en sommes pas loin… Pre­nons l’iti­né­rance du Pré­sident. Qui dit iti­né­rance dit choix et les mu­sées, les lieux, les sites comme Vrigne-Meuse ou Dor­mans où le chef de l’Etat a choi­si de ne pas al­ler sont mé­con­tents ! Autre ques­tion, la place des an­ciens com­bat­tants dans le cen­te­naire. Certes, le der­nier Poi­lu est mort en 2008, mais la tra­di­tion fran­çaise est que la génération sui­vante re­prenne l’hé­ri­tage. Mais tout n’est pas simple et les an­ciens com­bat­tants se sentent un peu mar­gi­na­li­sés. Ain­si, à Re­thondes, il y au­ra deux cé- ré­mo­nies cette an­née : une le 10 novembre avec Em­ma­nuel Ma­cron et An­ge­la Mer­kel et une autre le 11 avec les an­ciens com­bat­tants…

Faut-il rendre hom­mage aux ma­ré­chaux comme le sou­haite l’ar­mée ?

Ja­mais les an­ciens com­bat­tants n’ont de­man­dé ce­la ! La seule fois où la ques­tion s’est po­sée, c’était en 1968. De Gaulle sou­hai­tait le faire, à l’oc­ca­sion du cin­quan­tième an­ni­ver­saire de la fin de la guerre, mais ce­la n’a pas eu lieu. Au­jourd’hui, à cause de Pé­tain, ce se­rait une grave er­reur, parce que, de­puis 1968, il y a eu beau­coup de révélations sur son rôle quant au sta­tut et à la dé­por­ta­tion des Juifs. Quant à sa­voir s’il faut cé­lé­brer la vic­toire contre l’Al­le­magne, la ques­tion ne se po­sait pas jus­qu’à pré­sent… Le 11 novembre, c’était l’armistice, la fin des com­bats. Le dé­fi­lé de la vic­toire n’a pas eu lieu le 11 novembre, mais le 14 juillet 1919.

Vous pré­si­dez le Sou­ve­nir fran­çais, mais qu’est-ce au juste ?

C’est une as­so­cia­tion fondée en 1887 pour s’oc­cu­per des tombes de la guerre de 1870. Nous avons conti­nué. Nous vou­lons en­ra­ci­ner la mé­moire com­bat­tante de 1870 à nos jours et à ce titre, nous sommes très concer­nés par le cen­te­naire de 14-18. Notre vo­ca­tion peut se ré­su­mer ain­si : sau­ve­gar­der les tombes et mo­nu­ments, com­mé­mo­rer et trans­mettre. Nous re­grou­pons 200 000 adhé­rents au sein de 1 650 co­mi­tés lo­caux, sur­tout en zones ru­rales. C’est sans doute un peu une as­so­cia­tion du temps ja­dis mais qui est ca­pable de se re­pla­cer dans le temps pré­sent.

En pra­tique, que faites-vous ?

Nous consa­crons chaque an­née en­vi­ron 800 000 eu­ros à l’en­tre­tien des tombes, stèles et mo­nu­ments. Dans le même temps, nous par­ti­ci­pons à la vie com­mé­mo­ra­tive lors des cé­ré­mo­nies lo­cales à hau­teur de 1,2 mil­lion, avec le fleu­ris­se­ment des tombes et l’ac­com­pa­gne­ment des cé­ré­mo­nies. Nous sommes de bons clients pour les fleu­ristes ! En­fin, nous sommes en­ga­gés dans la trans­mis­sion de l’his­toire, en épau­lant les en­sei­gnants. Nous ai­dons les voyages sco­laires afin d’al­ler vi­si­ter les lieux de mé­moire, pour 1,5 mil­lion. Le Sou­ve­nir fran­çais est la prin­ci­pale or­ga­ni­sa­tion dans ce do­maine, plus ac­tive que ne l’est l’Etat. Nous dé­ve­lop­pons au­jourd’hui de nou­veaux moyens comme la géo­lo­ca­li­sa­tion des tombes, avec un pro­jet de 400 tombes au Père La­chaise. Avec cette ap­pli­ca­tion, on dé­couvre qui est en­ter­ré là, son nom, son par­cours ; nous re­don­nons un des­tin in­di­vi­duel à chaque com­bat­tant. Nous sommes aus­si très in­ves­tis dans la conser­va­tion des tombes des « morts pour la France » dans les ci­me­tières com­mu­naux.

Ce 11-Novembre clôt un cycle de com­mé­mo­ra­tion. Comment voyez-vous la po­li­tique mé­mo­rielle à l’ave­nir ?

Je re­doute le syn­drome du bi­cen­te­naire de la Ré­vo­lu­tion. Après 1989, il n’y a plus rien eu, comme si le bi­cen­te­naire avait tué la mé­moire de la Ré­vo­lu­tion. On com­mence à peine à voir des choses re­naître sur ce thème, trente ans après. La ques­tion se pose donc de sa­voir si on n’en a pas trop fait. De plus, le bi­cen­te­naire n’a don­né nais­sance à au­cun mu­sée, au­cun or­ga­nisme per­ma­nent, con­trai­re­ment au cen­te­naire de 14-18. Or, une fois la vague re­tom­bée, y au­ra-t-il des « clients » pour tout le monde, dans tous les sites, dans la Somme, à Ver­dun, en Al­sace ? Que se pas­se­ra-t-il si le nombre de vi­si­teurs se ré­duit ? Le risque d’une concur­rence mé­mo­rielle existe et des em­plois, des ac­ti­vi­tés sont en jeu.

Que peut-on faire pour y ré­pondre ?

L’idée existe d’ins­crire les grands sites de la Pre­mière Guerre mon­diale au Pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co, mais le pro­jet a été re­pous­sé pour 2021. L’Unes­co est em­bar­ras­sée par cette ques­tion des « mé­moires né­ga­tives ». Si l’on com­mence pour la Grande Guerre, où s’ar­rê­te­rat-on ? De notre cô­té, nous pri­vi­lé­gions le re­tour à la mé­moire lo­cale. C’est à par­tir de là que l’on pour­ra re­mon­ter vers une mé­moire na­tio­nale. Alors que la mi­cro-his­toire s’est dé­ve­lop­pée, il faut dé­sor­mais dé­ve­lop­per une mi­cro-mé­moire.

Quelles sont les pro­chaines grandes dates com­mé­mo­ra­tives ?

Pour le Sou­ve­nir fran­çais, c’est 2020 avec le 150e an­ni­ver­saire de la guerre de 1870, au­tour de l’idée « 75 ans de guerres fran­co-al­le­mandes, 70 ans de paix eu­ro­péenne ». Mais 2020 se­ra aus­si l’an­née du 80e an­ni­ver­saire de l’ap­pel du 18 juin et le 50e de la dis­pa­ri­tion du gé­né­ral de Gaulle. L’Ely­sée ne de­vrait pas être in­dif­fé­rent à ces deux grandes com­mé­mo­ra­tions.

DR

Serge Bar­cel­li­ni : « Ce cen­te­naire de la Pre­mière Guerre mon­diale est une réus­site. »

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