Prix de l’es­sence: un carburant du po­pu­lisme?

L'Opinion - - News - Gilles Sa­va­ry

L’EXIS­TENCE D’UN LARGE CONSEN­SUS en fa­veur des po­li­tiques pu­bliques de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et de lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ne les rend pas pour au­tant agréables. Pour in­flé­chir les com­por­te­ments au­tre­ment que par des to­ta­li­ta­rismes, les éco­no­mistes pres­crivent pro­saï­que­ment de ta­per au por­te­feuille par la mé­thode des in­ci­ta­tions, qui consiste à jouer sur les prix re­la­tifs des pro­duits et des biens, en ren­ché­ris­sant ceux que l’on consi­dère comme no­cifs ou in­dé­si­rables.

C’est pré­ci­sé­ment la voie épou­sée en 2014 par Sé­go­lène Royal, alors mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment du­rable, en in­tro­dui­sant une taxe car­bone dans les taxes sur les car­bu­rants. Elle ve­nait de re­non­cer à l’éco­taxe poids lourds, mal fi­chue et em­por­tée par la fronde des Bre­tons, et pen­sait illus­trer sa belle for­mule contre « l’éco­lo­gie pu­ni­tive », en créant une taxe pré­su­mée in­vi­sible et in­do­lore, in­dexée sur une tra­jec­toire du prix de la tonne de car­bone de 7 eu­ros en 2014 à 100 en 2030.

A l’époque le prix du pé­trole était his­to­ri­que­ment bas et l’on spé­cu­lait qu’il le res­te­rait du fait des po­li­tiques mas­sives de dé­car­bo­na­tion en­ga­gées dans les grands pays consom­ma­teurs. On sait ce qu’il en est ad­ve­nu : on a bat­tu en 2017 le re­cord de pro­duc­tion de pé­trole dans le monde et la guerre com­mer­ciale a ré­orien­té les prix à la hausse. Pa­ral­lè­le­ment, au nom de l’ur­gence éco­lo­gique, Ni­co­las Hu­lot a ré­vi­sé à la hausse le prix et la tra­jec­toire du car­bone avec une sur­pon­dé­ra­tion pour le die­sel, dans l’ob­jec­tif de la sup­pres­sion pure et simple des éner­gies fos­siles de notre consom­ma­tion éner­gé­tique en 2040 !

Taxe dou­lou­reuse. Du coup, la taxe car­bone est de­ve­nue, si ce n’est vi­sible, en tout cas ra­pi­de­ment dou­lou­reuse au por­te­feuille des Fran­çais. Et sa tra­jec­toire pro­met de s’avé­rer in­sou­te­nable pour les plus mo­destes. Sauf re­non­ce­ment, son prin­cipe même ex­clut évi­dem­ment d’en re­ve­nir à la trou­vaille de Laurent Fa­bius de taxes « flot­tantes » à rai­son in­verse des évo­lu­tions du prix du pé­trole, puisque son ob­jec­tif po­li­tique est pré­ci­sé­ment de rendre le prix des car­bu­rants in­sup­por­table.

Im­pa­vide, le gou­ver­ne­ment se drape dans le vo­lon­ta­risme res­pon­sable d’un « cou­rage de rup­ture ». Mais ce fai­sant il tra­hit fron­ta­le­ment les en­ga­ge­ments du pré­sident de la Ré­pu­blique de re­va­lo­ri­sa­tion du tra­vail et du pou­voir d’achat des mé­nages, car la vic­time type de cette po­li­tique est le mé­nage de tra­vailleurs ru­raux ou pé­ri­ur­bains, éloi­gné de la ville par le prix de l’immobilier, et to­ta­le­ment cap­tif de ses deux au­to­mo­biles du fait de l’écla­te­ment des lieux de vie et des ser­vices dans ces ter­ri­toires.

Ces nom­breux tra­vailleurs mo­destes ont le sen­ti­ment que ce sont les bo­bos des villes qui les mettent en coupe ré­glée, le­çons de mo­rale et de culpa­bi­li­sa­tion à l’ap­pui, du haut de leurs pri­vi­lèges d’être exo­né­rés des bou­chons, de dis­po­ser de trans­ports col­lec­tifs adap­tés et de pou­voir faire leurs courses à vé­lo ou à pied. Et ils en viennent à amal­ga­mer l’éco­lo­gie à une dic­ta­ture des élites ur­baines nan­ties.

L’équa­tion est dif­fi­cile pour les gou­ver­ne­ments écar­te­lés entre la pres­sion des né­ces­si­tés éco­lo­giques de long terme et leurs dé­gâts so­ciaux im­mé­diats. Sauf à in­ven­ter un ac­com­pa­gne­ment so­cial ci­blé de la tran­si­tion éco­lo­gique, il existe un sé­rieux risque qu’elle ali­mente le fleuve gros­sis­sant du vote po­pu­liste. Et l’Amé­rique nous en­seigne qu’un éco­lo­giste in­tran­si­geant est un éco­lo­giste im­puis­sant quand le pou­voir échoit à un Do­nald Trump.

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