« Le culte du “bon vieux temps” ir­rigue tous les cou­rants po­pu­listes et ra­di­caux »

: « Le dé­cli­nisme est un symp­tôme de gosse de riche. Je ne suis pas dans la haine du pas­sé, je suis dans l’ad­mi­ra­tion de mes an­cêtres, de leur vie »

L'Opinion - - La Fabrique De L' Opinion - Pierre-An­toine Del­hom­mais Interview Irène In­chaus­pé t @iin­chauspe

Pierre-An­toine Del­hom­mais pense que le cli­vage entre pro­gres­sistes et dé­cli­nistes est plus per­ti­nent que ce­lui entre la gauche et la droite. Le pro­gres­siste pense que ce­la va mieux au­jourd’hui qu’hier et que, si l’on s’y prend bien, ce­la pour­ra al­ler mieux de­main. Le dé­cli­niste es­time, que quoi qu’on fasse, on va al­ler de pire en pire.

« Ar­rê­tez de vous plaindre », n’est-ce pas le mes­sage de votre livre ?

Si les Fran­çais se plaignent du temps pré­sent, c’est qu’ils re­grettent le temps pas­sé, qu’ils ont le culte du « bon vieux temps » qui ex­plique en par­tie l’en­vie de râ­ler en per­ma­nence. De fa­çon ob­jec­tive, ce culte a été me­su­ré par les éco­no­mistes Yann Al­gan, Eli­za­beth Beas­ley et Clau­dia Se­nik dans leur livre Les Fran­çais, le bon­heur et l’argent. Pour es­sayer de com­prendre d’où ve­nait le « dé­fi­cit de bien-être » des Fran­çais, ils leur ont po­sé, avec l’Insee, cette ques­tion : « A quelle époque ai­me­riez-vous vivre ? » Ils ont été 70 % à ré­pondre qu’ils pré­fé­re­raient vivre dans le pas­sé, 20 % à l’époque ac­tuelle, 10 % dans le fu­tur. Nous avons écrit ce livre car nous en avions ras le bol d’en­tendre dire sans ar­rêt « on vi­vait mieux avant, on vit une époque af­freuse, hy­per-vio­lente, et in­éga­li­taire ».

Est-ce si grave ?

Le culte du bon vieux temps n’est pas ano­din. Ce n’est pas seule­ment re­gret­ter le temps des blouses et de la poule au pot, mais ce­la ir­rigue tous les cou­rants po­pu­listes et ra­di­caux. A l’ex­trême droite, c’est la nos­tal­gie d’une France blanche et à l’ex­trême gauche celle du mo­dèle so­cial is­sue du Conseil na­tio­nal de la Ré­sis­tance. Chez les éco­lo­gistes ra­di­caux, c’est la nos­tal­gie d’une époque pré­in­dus­trielle non pol­luée où le loup et l’homme vi­vaient en bonne har­mo­nie. Cette al­liance des an­ti-mo­dernes est très in­quié­tante. Le dé­cli­nisme a tou­jours exis­té, no­tam­ment à la fin du XIXe siècle, mais c’était ce­lui des élites. A l’époque, ce­la fai­sait chic. Au­jourd’hui, il est tou­jours por­té par les élites – Houel­le­becq, On­fray, Fin­kiel­kraut, Buis­son, Zem­mour – mais il a aus­si un vrai écho dans l’opi­nion. On pour­rait pen­ser que le culte du bon vieux temps vient des dif­fi­cul­tés ac­tuelles de l’économie fran­çaise. Je pense exac­te­ment le contraire : le re­fus du mo­der­nisme est à l’ori­gine en par­tie de ces dif­fi­cul­tés.

Sur quoi est fon­dé ce culte du bon vieux temps ?

Il vient no­tam­ment d’une vi­sion très em­bel­lie, très idéa­li­sée du pas­sé. Au­jourd’hui, on ap­prend l’His­toire en ra­con­tant celle d’une poi­gnée de pri­vi­lé­giés et en ou­bliant le sort des masses. Pour Zem­mour, la France c’est Louis XIV, c’est Na­po­léon, ce sont les grands di­ri­geants et si vous re­gar­dez les émis­sions de Sté­phane Bern à la té­lé­vi­sion, il ne s’in­té­resse pas du tout à la vie quo­ti­dienne des gens. Louis XIV, on se dit c’est Ver­sailles, Mo­lière, Ra­cine, la grande lit­té­ra­ture, c’est mer­veilleux. On ou­blie la grande fa­mine de 1693-1694 qui a fait un mil­lion et de­mi de morts sur une po­pu­la­tion de vingt mil­lions. Le bi­lan hu­main de ce terrible hi­ver, c’est quatre fois et de­mie la Pre­mière Guerre mon­diale. Lorsque l’his­to­rien Mar­cel La­chi­ver a écrit ce­la dans les an­nées 1990, il a fait scan­dale ! Autre exemple, ce­lui de La Belle Epoque : en 1900, per­sonne n’uti­li­sait cette ex­pres­sion, sur­tout pas les 170 000 bonnes à tout faire, ex­ploi­tés et hu­mi­liées que comp­tait Pa­ris à cette époque. Ceux qui ont vé­cu les Trente Glo­rieuses ne les qua­li­fiaient pas non plus comme ce­la.

Pourquoi ?

Il y avait beau­coup plus d’in­éga­li­tés à la fin des an­nées 1960 qu’au­jourd’hui ; plus de pol­lu­tion (en 1952, le smog tua 5 000 per­sonnes à Londres) ; la qua­trième se­maine de congés payés n’a été ins­tau­rée qu’en 1969. Le bud­get nour­ri­ture des mé­nages en 1960, c’était 50 % en moyenne au­jourd’hui, c’est 20 %. Il y avait certes de la crois­sance, mais si les Fran­çais re­tour­naient vivre une seule jour­née pen­dant les Trente Glo­rieuses, ils se­raient ef­frayés et de­man­de­raient leur trans­fert im­mé­diat en 2018 ! Même les pri­vi­lé­giés de l’époque se por­te­raient mieux au­jourd’hui car l’es­pé­rance de vie s’est ac­crue. En­fin, le seuil de pau­vre­té ac­tuel cor­res­pond au sa­laire mé­dian de 1960. Un pauvre d’au­jourd’hui, à l’in­fla­tion près, ap­par­tien­drait à la classe moyenne d’il y a cin­quante ans. Les dé­cli­nistes sont très fâ­chés avec les chiffres, je trouve que c’est très utile de rap­pe­ler des sta­tis­tiques.

Elles sont utiles aus­si pour re­la­ti­vi­ser la « mal­bouffe » dé­non­cée au­jourd’hui…

Ja­mais la nour­ri­ture n’a été aus­si saine, sûre, di­ver­si­fiée et abon­dante. On n’ima­gine pas quelle était l’in­sé­cu­ri­té ali­men­taire au­tre­fois. En 1950, il y avait en­core en France 15 000 per­sonnes par an qui mour­raient d’in­toxi­ca­tion ali­men­taire, au­jourd’hui c’est 250. Je suis très aga­cé par les dis­cours des cri­tiques gas­tro­no­miques qui vous parlent avec des tré­mo­los dans la voix de cui­sine du ter­roir… Dans les ter­roirs, on mour­rait de faim. Jus­qu’à la fin du XIXe siècle, le me­nu c’est une soupe par jour avec du pain de seigle ras­sis et un peu de lard si on a les moyens. Lors­qu’on parle seule­ment des pri­vi­lé­giés, on a l’im­pres­sion que les gens s’em­pif­fraient en per­ma­nence de gibiers et de viandes en sauce, c’est faux. Au­jourd’hui, il y a 10 % de gens dans le monde qui souffrent de mal­nu­tri­tion, c’était 20 % en 1990 et neuf per­sonnes sur dix en 1 800. Ce dis­cours, les gens ne veulent pas l’en­tendre. Les mé­dias ont leur res­pon­sa­bi­li­té. La seule vi­sion de l’ave­nir qu’on nous pro­pose, c’est celle du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et de la ro­bo­ti­sa­tion qui va dé­truire tous les em­plois. Il y a un mois et de­mi, la Banque Mon­diale a sor­ti un rap­port sur l’ex­trême pau­vre­té (moins de 1,90 dol­lar par jour) dans le monde, on est tom­bé à 8,6 % de la po­pu­la­tion contre 36 % en 1990. La mi­sère a re­cu­lé comme ja­mais et pas un jour­nal n’a fait sa man­chette des­sus ! Pas moins de 94 % des Fran­çais pensent que la pau­vre­té dans le monde a aug­men­té ou stag­né. Quand vous com­bi­nez une vi­sion dra­ma­tique du pré­sent et une vi­sion em­bel­lie du pas­sé, il y a de quoi être pes­si­miste.

Quel est ce pa­ra­doxe de Toc­que­ville dont vous par­lez dans votre livre ?

Il se ré­sume à ce­ci : plus un mal de­vient rare, plus il est in­to­lé­rable. Nous avons par exemple l’im­pres­sion de vivre dans une so­cié­té de plus en plus vio­lente, le moindre fait di­vers est mon­té à la une, on en parle toute la jour­née. Or, le taux d’ho­mi­cide en Eu­rope os­cille au­jourd’hui au­tour de un pour 100 000 ha­bi­tants, c’était deux en 1900, trois en 1 800 et dix en 1 700. Les at­ten­tats sont trau­ma­ti­sants, mais si on a une ap­proche comp­table, la Pre­mière Guerre mon­diale pour la France, c’est sept at­ten­tats du Ba­ta­clan par jour pen­dant quatre ans. Je com­prends que ce­la ne soit pas au­dible par les fa­milles des vic­times. J’ap­par­tiens pour­tant à la pre­mière génération qui n’a pas connu la guerre sur le sol fran­çais ! Pour la cor­rup­tion, c’est pa­reil : les Fran­çais ont l’im­pres­sion de vivre dans une époque par­ti­cu­liè­re­ment cor­rom­pue. Il y a des pra­tiques qui étaient cou­rantes au­tre­fois et ne sont plus to­lé­rées au­jourd’hui. Quelques-unes des grandes fi­gures de l’his­toire de France sont loin d’être exem­plaires. Par exemple Col­bert, qui a un bâ­ti­ment à son nom à Ber­cy, s’est en­ri­chi de l’équi­valent de 150 mil­lions d’eu­ros quand il était su­rin­ten­dant des Fi­nances !

Vous êtes pro­gres­siste, avez-vous la « haine » du pas­sé ?

Pierre-An­toine Del­hom­mais est édi­to­ria­liste (li­bé­ral, ho­ress­co re­fe­rens !) au Point. Plu­tôt que d’écrire un essai clas­sique et quelque peu re­bu­tant sur le thème « ce n’était pas mieux avant », il a choi­si, avec Ma­rion Coc­quet, aus­si jour­na­liste à l’heb­do­ma­daire, de ra­con­ter vingt­deux petites his­toires édi­fiantes, drôles et éru­dites. On y ap­prend par exemple, que Proud­hon, fa­rouche ad­ver­saire des théo­ries mal­thu­siennes, dé­cla­ra : « S’il y en a un de trop sur terre, c’est Mal­thus » !

de Pierre-An­toine Del­hom­mais et Ma­rion Coc­quet (Edi­tions de l’Ob­ser­va­toire, 19 eu­ros).

« Il y avait certes de la crois­sance, mais si les Fran­çais re­tour­naient vivre une seule jour­née pen­dant les Trente Glo­rieuses, ils se­raient ef­frayés et de­man­de­raient leur trans­fert im­mé­diat en 2018 ! »

Je ne suis pas un bi­got du pro­gres­sisme, le pro­grès me fait peur comme à tout le monde : la nu­mé­ri­sa­tion, mise en dan­ger des li­ber­tés in­di­vi­duelles, le trans­hu­ma­nisme… Mais je suis 1 000 % pro­gres­siste, fa­vo­rable à tout ce qui a per­mis et per­met en­core de ré­duire les souf­frances des hommes. Le fait d’avoir un confort ma­té­riel plus grand ne rend pas for­cé­ment idiot ! Ja­mais l’ac­cès à la culture et à la connais­sance n’a été aus­si fa­cile qu’au­jourd’hui. Dans tous les do­maines, rap­pe­ler la noir­ceur et la du­re­té des temps an­ciens ne veut pas dire que tout va bien au­jourd’hui. Ce qui est très cho­quant, c’est d’en­tendre que l’on vit au­jourd’hui moins bien que nos an­cêtres. Ou d’en­tendre Fran­çois Ruf­fin dire que le bur­nout, c’est la si­li­cose du cer­veau alors que la si­li­cose a fait des cen­taines de mil­lions de morts dans des condi­tions épou­van­tables. Se pré­oc­cu­per de l’épui­se­ment pro­fes­sion­nel et du ma­lêtre au tra­vail, c’est bien, mais c’est du luxe. Au­tre­fois, les gens n’avaient pas le temps de se po­ser ces ques­tions, ils ne fai­saient que tra­vailler. Le dé­cli­nisme est un symp­tôme de gosse de riche. Je ne suis pas dans la haine du pas­sé, je suis dans l’ad­mi­ra­tion de mes an­cêtres, de leur vie et dans ce livre, nous avons vou­lu rendre hom­mage au cou­rage dont ils ont fait preuve face au tra­gique de leur exis­tence.

HAN­NAH ASSOULINE

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