La mer d’Azov trou­blée par le bras de fer rus­so-ukrai­nien

Ces eaux of­fi­ciel­le­ment par­ta­gées par la Rus­sie et l’Ukraine en ver­tu d’un trai­té sont de fac­to pas­sées sous contrôle russe

L'Opinion - - Spécial Pologne - Junz­hi Zheng (à Mos­cou) t @Ade­li­ne_Z­heng

Le Par­le­ment eu­ro­péen a adop­té en oc­tobre une ré­so­lu­tion vi­sant à ren­for­cer les sanc­tions à l’en­contre de la Rus­sie, en cas d’es­ca­lade du conflit avec l’Ukraine dans la mer d’Azov. Une me­sure qui fait suite à des mois de ten­sions dans l’es­pace ma­ri­time par­ta­gé par Kiev et Mos­cou. C’EST UN MES­SAGE FORT que Stras­bourg a dé­ci­dé d’adres­ser, jeu­di 25 oc­tobre, à Mos­cou et à Kiev, deux maîtres du lieu en mer d’Azov – es­pace ma­ri­time sis entre le Don­bass, la Cri­mée et la Rus­sie conti­nen­tale – en adop­tant une ré­so­lu­tion pré­voyant de nou­velles sanc­tions contre la Rus­sie « si le conflit dans la mer d’Azov dé­gé­nère ». Vi­ve­ment pré­oc­cu­pé par la « si­tua­tion très in­stable dans la mer d’Azov », le Par­le­ment eu­ro­péen a condam­né l’« ac­ti­vi­té ex­ces­sive de la Rus­sie » ef­fec­tuée « dans le but de dé­sta­bi­li­ser plus en­core la sé­cu­ri­té, l’in­té­gri­té, la si­tua­tion éco­no­mique et so­ciale de l’Ukraine », a dé­non­cé l’ob­jec­tif ul­time russe de « trans­for­mer la mer d’Azov en lac in­té­rieur », et a exi­gé que Mos­cou « mette im­mé­dia­te­ment fin aux ins­pec­tions in­ten­sives et dis­cri­mi­na­toires des na­vires » ukrai­niens et étran­gers à des­ti­na­tion de ports ukrai­niens.

Igor De­la­noë, spé­cia­liste des ques­tions na­vales et di­rec­teur ad­joint de l’Ob­ser­va­toire fran­co-russe (un think tank ba­sé à Mos­cou), re­marque le ca­rac­tère ex­cep­tion­nel de cette ré­so­lu­tion. « C’est la pre­mière fois que le Par­le­ment eu­ro­péen s’in­té­resse vé­ri­ta­ble­ment à la si­tua­tion dans la mer d’Azov. Contrai­re­ment à l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, au cours des dix-huit der­niers mois, l’UE n’a presque pas pris de sanc­tions sup­plé­men­taires à l’égard de la Rus­sie – ex­cep­té celles sur les en­ti­tés ayant par­ti­ci­pé à la construc­tion du pont de Cri­mée – mal­gré l’af­faire Skri­pal et l’usage d’armes chi­miques en Sy­rie, sans doute pour mon­trer que l’Eu­rope est dans une lo­gique de dia­logue et pas de dur­cis­se­ment. En re­vanche, cette fois-ci, il s’agit d’un si­gnal en­voyé à Mos­cou pour mon­trer les li­mites à ne pas fran­chir. »

Pe­tite mer calme. Connue pour ses eaux peu pro­fondes (treize mètres en moyenne), la mer d’Azov était pen­dant long­temps une pe­tite mer calme, et ce, jus­qu’en mars der­nier, où le cha­lu­tier russe « Nord » y a été confis­qué et son équi­page re­te­nu par les gardes-fron­tières ukrai­niens, pour avoir « illé­ga­le­ment vi­si­té la Cri­mée ». Fu­rieux, Mos­cou ap­plique la loi du ta­lion. Dès lors, les ba­teaux de pêche ukrai­niens échappent dif­fi­ci­le­ment au fi­let russe en mer d’Azov… Mais il a fal­lu at­tendre le mois de mai, plus pré­ci­sé­ment l’ou­ver­ture du pont de Cri­mée, qui ar­rime la pé­nin­sule an­nexée à la Rus­sie conti­nen­tale via le dé­troit de Kertch – unique voie ma­ri­time re­liant la mer d’Azov vers l’ex­té­rieur – pour que le bras de fer rus­sou­krai­nien monte d’un cran.

De­puis, le pré­sident ukrai­nien Pe­tro Po­ro­chen­ko dé­nonce un « blo­cus » in­fli­gé par Mos­cou, unique maître du dé­troit de Kertch, qui « en­trave sciem­ment et abu­si­ve­ment le pas­sage des car­gos en pro­ve­nance et à des­ti­na­tion de ports ukrai­niens ». D’après Kiev, jus­qu’à la fin de sep­tembre, « plus de 200 na­vires, dont au moins 120 bat­tant pa­villon d’un Etat membre de l’UE, ont été sou­mis à une pro­cé­dure d’at­tente al­lant jus­qu’à une se­maine », tan­dis que « les na­vires russes en ont été exemp­tés ».

Mos­cou clame son in­no­cence. « Les contrôles russes visent ex­clu­si­ve­ment à as­su­rer la sé­cu­ri­té en mer d’Azov […] Nous avons vu en pra­tique ce dont sont ca­pables les ex­tré­mistes ukrai­niens », a ré­pli­qué Ma­ria Za­kha­ro­va, porte-pa­role du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, fai­sant ré­fé­rence aux pseu­do-ten­ta­tives de sa­bo­tage ukrai­niennes contre le pont de Cri­mée.

Sur le plan stra­té­gique, les deux pays ri­ve­rains ont ac­cru res­pec­ti­ve­ment leur pré­sence mi­li­taire en mer d’Azov. En mai, Mos­cou y a dé­ployé cinq na­vires mi­li­taires de la mer Cas­pienne, avant d’y ajou­ter deux cor­vettes lan­ce­mis­siles en juin et une qua­ran­taine de ve­dettes de com­bat en juillet. En ri­poste, Kiev a ré­cem­ment dé­pê­ché deux na­vettes blin­dées d’ar­tille­rie vers le port de Ber­diansk, qui abri­te­rait deux na­vires de sou­tien ukrai­niens.

Eaux com­munes. Pour Igor De­la­noë, la mer d’Azov, eaux com­munes of­fi­ciel­le­ment par­ta­gées par la Rus­sie et l’Ukraine – comme sti­pule le trai­té d’uti­li­sa­tion de cet es­pace si­gné par Mos­cou et Kiev en 2003 –, est de fac­to pas­sée sous contrôle russe. « La Rus­sie en su­per­vise l’ac­cès, à tra­vers le dé­troit de Kertch, et contrôle pra­ti­que­ment les trois quarts des côtes de cette mer. Elle a en outre une puis­sance na­vale in­com­pa­ra­ble­ment plus im­por­tante que celle de l’Ukraine ».

L’ex­pert sou­ligne que la mon­tée de ten­sions en mer d’Azov n’est pas ano­dine. « D’abord, il y a un vé­ri­table en­jeu sé­cu­ri­taire pour Mos­cou, qui veut pro­té­ger le pont de Cri­mée, un pro­jet aus­si im­por­tant que sym­bo­lique qui lui a coû­té cher. Pour au­tant, nous n’ex­cluons pas une vo­lon­té de faire pres­sion sur l’éco­no­mie ukrai­nienne. Du cô­té de Kiev, la rhé­to­rique na­tio­na­liste an­ti-russe va pro­ba­ble­ment ser­vir à Po­ro­chen­ko, qui est loin d’être po­pu­laire en son pays, dans sa cam­pagne pré­si­den­tielle à ve­nir [l’élec­tion pré­si­den­tielle se tien­dra en mars 2019 en Ukraine] ». En­fin, en cas du pire scé­na­rio, une crise ma­jeure dans le Don­bass qui né­ces­si­te­rait l’in­ter­ven­tion mi­li­taire russe de fa­çon as­su­mée, la mer d’Azov pour­rait ser­vir de base des opé­ra­tions russes.

SI­PA PRESS

Des vo­lon­taires pa­ra­mi­li­taires d'ex­trême droite prêtent serment d'al­lé­geance dans la cour d'une an­cienne for­te­resse du centre de Kiev, en Ukraine, le 28 jan­vier der­nier.

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