De Frênes au Teilleul, Ja­cky Le­duc, un ar­ti­san du goût

Le pré­sident de la foire à l’an­douille de Vire s’est éteint le jour de ses 69 ans. Un en­tre­pre­neur pas­sion­né et exi­geant nous a quit­tés. L’Orne Com­bat­tante a per­du un ami.

L'Orne Combattante (FL) - - TINCHEBRAY -

Ja­cky Le­duc, pré­sident de la Foire à l’an­douille de Vire, fa­bri­cant d’an­douille re­con­nu lo­ca­le­ment et plus loin en­core, s’est éteint ce di­manche ma­tin 15 jan­vier, à l’aube de ses 69 ans. De­puis plu­sieurs an­nées, il com­bat­tait un can­cer avec l’éner­gie que tous lui connais­saient. Ja­cky avait la té­na­ci­té et la fougue des en­tre­pre­neurs, par­fois aus­si le tem­pé­ra­ment au­quel il fal­lait oser se confron­ter mais c’était un homme au grand coeur qui sa­vait se battre pour la re­con­nais­sance du sa­voir-faire des ar­ti­sans de nos ter­ri­toires.

L’homme aux 8 000 co­chons !

À 69 ans, Ja­cky Le­duc as­su­mait la pré­si­dence de la Foire à l’an­douille pour la troi­sième fois, et en­ten­dait main­te­nir cette ma­ni­fes­ta­tion gour­mande de pre­mier plan comme l’évé­ne­ment phare de Vire. Ha­bi­tant Vas­sy, il connais­sait le pays flé­rien comme sa poche.

Il avait quelque chose d’un bon vieux ma­tou. En ce sens, où notre homme a eu plu­sieurs vies.

Avant de dé­cou­vrir les pro­duits du ter­roir et de re­prendre, en 1986, la fi­la­ture d’an­douilles de la ri­vière, si­tuée alors à Frênes (61), Ja­cky Le­duc a dé­mar­ré dans la vie pro­fes­sion­nelle en tom­bant dans un beau pé­trin. Qu’on ne s’y trompe pas, c’était bien ce­lui d’un bou­lan­ger ! Tout a com­men­cé le 12 sep­tembre 1962 à Mi­try-Mo­ry, en Seine-et-Marne, où cer­ti­fi­cat d’études en poche, le jeune Ja­cky dé­marre sa for­ma­tion d’ap­pren­ti. Pas­sion­né, de­puis qu’il avait dé­cou­vert à Mont­se­cret le pé­trin du bou­lan­ger lo­cal Jean Au­bine, le 9e en­fant de la fa­mille Le­duc de Rul­ly (14), puis de Mont­se­cret, se lance et ap­prend vite.

Al­ler­gique à la fa­rine

Au re­tour de l’ar­mée, il se met à son compte dans l’Es­sonne, puis re­prend une af­faire dans la Brie. Sa car­rière s’étoffe d’un sa­cré sa­voir-faire en pâ­tis­se­rie. Pour ce­la, il au­ra sui­vi des stages dans des mai­sons comme Fau­chon ou Le­nôtre. Si les fa­rines n’avaient plus de se­cret pour lui, « On les pré­pa­rait nous­mêmes. Ce n’était pas comme au­jourd’hui li­vré tout prêt par les meu­niers », elles lui en fe­ront voir de toutes les cou­leurs jus­qu’à le rendre al­ler­gique. Un comble pour un bou­lan­ger !

Mais Ja­cky, à 39 ans, n’au­ra pas d’autre choix, que de chan­ger de mé­tier. « Après 24 ans de bou­lan­ge­rie, j’ai dû tour­ner la page. Je me suis alors tour­né vers les pro­duits du ter­roir car je pres­sen­tais qu’il y avait là de la qua­li­té et du sa­voir­faire qui de­vaient trou­ver leur pu­blic », es­ti­mait tou­jours Ja­cky Le­duc. La suite lui a don­né rai­son. Certes, ce­la n’a pas été fa­cile : « J’ai connu beau­coup de bas sur­tout après la deuxième loi sur l’eau, en 1992, qui nous a obli­gés à quit­ter Frênes où nous ne pou­vions plus nous dé­ve­lop­per. »

Ce se­ra le dis­trict du Teilleul, dans la Manche, qui lui ten­dra la main, « ils ont pro­po­sé de m’ai­der à mon­ter une usine mo­derne sur un axe re­liant la Nor­man­die et la Bre­tagne. Vendre de l’an­douille aux Bre­tons, c’était une très bonne idée ! » Au Teilleul, il ins­tal­le­ra les fu­moirs de M. Le Tou­zet, son pré­dé­ces­seur à Frênes, mais aus­si une su­perbe col­lec­tion de 8 000 co­chons au­jourd’hui qui émer­veille le pu­blic qui vient vi­si­ter l’usine man­choise. « Le pre­mier co­chon qui m’a ta­pé dans l’oeil c’était lors d’une bro­cante à Athis de l’Orne, et un des der­niers à la foire de Mon­tilly ! » ai­mait ra­con­ter, ra­vi, Ja­cky. Sui­vra en même temps le ra­chat de la so­cié­té du Père Pi­card à La Fer­rière-auxE­tangs. « Des pro­duits du ter­roir haut de gamme que Mi­chel Pi­card, le chef du Grand Gou­sier puis de la Bour­ride à Caen, avait dé­ve­lop­pé, al­lant jus­qu’à ob­te­nir un os­car de l’in­no­va­tion en 1987 pour les cham­pi­gour­mets. »

Il fau­dra alors bien du tra­vail et de l’ab­né­ga­tion pour par­ve­nir à gar­der la tête au-des­sus de l’eau mal­gré les dif­fi­cul­tés. Mais Ja­cky Le­duc ne se lais­sait ja­mais abattre. Le vieux ma­tou avait plus d’un tour dans son sac et contour­nait l’obs­tacle quand un pro­blème ve­nait lui bar­rer la route. Fort en gueule et at­ta­chant, Ja­cky était un gars du pays qui ai­mait dé­ve­lop­per les liens et les ani­ma­tions qui donnent à voir ce qui se fait de bien dans le ter­ri­toire. De­puis cinq ans, il pro­mou­vait l’an­douille au sein de la foire avec pas­sion. Vire lui doit une fière chan­delle, et l’an­douille aus­si.

Vendre de l’an­douille aux Bre­tons

Le Fi­la­teur

Ja­cky Le­duc, en bon bou­lan­ger, avait in­ven­té le Fi­la­teur, un pe­tit pain à l’an­douille (avec une fi­celle) créé avec M. Ha­mel, bou­lan­ger à Vire. « C’était un pain à fer­men­ta­tion lente qui per­met­tait de se conser­ver et sur­tout qui al­lait très bien avec l’apé­ro : on as­so­ciait les goûts de l’an­douille et du fro­mage. » Rien que du bon on vous dit !

La cé­ré­mo­nie s’est dé­rou­lée mer­cre­di à Vas­sy.

Do­mi­nique Le­coq

Ja­cky Le­duc au­ra beau­coup oeu­vré pour que la Foire à l’an­douille de Vire soit un ren­dez-vous gas­tro­no­mique de re­nom. Il était l’ini­tia­teur dis­cret du Prin­temps des sa­veurs en Nor­man­die qui ver­ra le jour à Flers les 1er et 2 avril pro­chains.

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