Alice Ze­ni­ter

L'Orne Combattante (FL) - - BOCAGE ET SUISSE NORMANDE -

Com­ment est ve­nue l’en­vie d’écrire ce livre ? Est-ce la quête d’un pays fan­tas­mé et loin­tain ou la quête d’une iden­ti­té que la so­cié­té fran­çaise dé­fi­nit en fonc­tion des ori­gines, même éloi­gnées, de la per­sonne ?

J’in­ter­roge ce que veut dire, ce qu’im­plique par­tir à la re­cherche de ses ori­gines. Il y a au­jourd’hui en France une in­jonc­tion so­ciale à se dé­fi­nir par ça, qui émane par ailleurs de groupes d’opi­nions po­li­tiques divers et par­fois to­ta­le­ment op­po­sés. Mais est-ce que le « d’où l’on vient » est for­cé­ment la base du « qui l’on est » ? Il y a sans doute d’autre ma­nière de conce­voir l’in­di­vi­du que comme une tra­jec­toire ver­ti­cale, une fi­gure d’arbre dont toutes les branches s’ex­pli­que­raient par des ra­cines, plus ou moins vi­sibles.

Dans L’Art de perdre, à tra­vers les dif­fé­rents per­son­nages et les dif­fé­rentes gé­né­ra­tions, j’ex­pose une pe­tite pa­lette des rap­ports pos­sibles à la ques­tion des ori­gines – par­mi les­quels fi­gure le re­fus ca­té­go­rique de se lais­ser dé­fi­nir par celles-ci, quand bien même ce se­rait une tâche si­sy­phéenne. Com­ment avez-vous pro­cé­dé pour choi­sir entre les anec­dotes fa­mi­liales et les scènes ins­pi­rées de vos re­cherches ?

Je n’ai pas dé­ter­mi­né à l’avance l’agen­ce­ment de scènes fic­tives et de scènes ti­rées des ré­cits fa­mi­liaux (qui peuvent par ailleurs être tout aus­si fic­tives que celles que j’in­vente : est-ce qu’on ra­conte vrai­ment la vé­ri­té ob­jec­tive sur sa vie ?). Et d’ailleurs, les deux se mêlent de ma­nière beau­coup plus ser­rée que je le pré­voyais : il fau­drait prendre les scènes ligne à ligne, voire mot à mot pour dé­ter­mi­ner ce qui ap­par­tient à mes sou­ve­nirs ou à ce que l’on m’a ra­con­té et ce que j’ai in­ven­té dans l’écri­ture.

Mieux vaut se lais­ser em­por­ter par la narration et ne cher­cher à tra­cer une ligne entre la vie et le ro­man ! Le per­son­nage d’Ali a ce­ci de mar­quant que le pa­triarche s’ef­face une fois ar­ri­vé en France, au pro­fit de son fils, Ha­mid, qui semble s’in­ter­ro­ger sur cette si­tua­tion. Est-ce la France qui le fait de­ve­nir un « Jayah » ?

Sa si­tua­tion en France est le contraire de celle qu’il a connue dans son vil­lage.

Il était res­pec­té et re­con­nu comme un sage, il était l’in­car­na­tion de ce que doit être un homme au som­met de la mon­tagne et il se re­trouve sou­dain au bas de la hié­rar­chie. Il ne sait pas ce que la France at­tend de lui et il dé­couvre jour après jour qu’elle en at­tend très peu : qu’il vende sa force de tra­vail en si­lence. De là dé­coule son im­pres­sion qu’il se­ra plus utile en ne trans­met­tant rien à ses en­fants, par peur de les « dé­for­mer », de les rendre « in­aptes à la France ».

La rup­ture de cette trans­mis­sion qui s’ajoute à la perte de son sta­tut éco­no­mique et fi­nan­cier fait de lui ce « jayah » qui n’est plus un membre ac­tif et va­lo­ri­sé de sa com­mu­nau­té.W Pro­pos re­cueillis par T.G.

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