Le com­bat d’un vé­té­ran ornais

En 1973, Gé­rard Du­val était à Mu­ru­roa pour son ser­vice mi­li­taire. Il a vu six ex­plo­sions ato­miques. De­puis, il se bat pour que le sta­tut des vé­té­rans des es­sais nu­cléaires soit re­con­nu. Té­moi­gnage.

L'Orne Combattante (SN) - - La Une - Tho­mas Gourlin

Pré­sent lors de six es­sais nu­cléaires à Mu­ru­roa, Gé­rard Du­val de Bel­lou-en-Houlme se bat pour une re­con­nais­sance du risque que la France lui a fait cou­rir.

Il a ob­ser­vé six ex­plo­sions nu­cléaires, en short et en tee­shirt, à trois ki­lo­mètres du cham­pi­gnon ato­mique. À 62 ans, Gé­rard Du­val est re­tour­né dans son vil­lage na­tal de Bel­lou-enHoulme pour pas­ser sa re­traite.

Der­rière son sou­rire se cache une in­quié­tude, une an­goisse la­tente qui reste, comme une épée de Da­mo­clès, pré­sente à son es­prit.

Membre de l’as­so­cia­tion des vé­té­rans des es­sais nu­cléaires (AVEN), il a ef­fec­tué son ser­vice mi­li­taire au dé­but des an­nées 70, à Mu­ru­roa, sur le site où la France tes­tait son meilleur ou­til de dis­sua­sion mi­li­taire.

Af­fec­té sur Le Mo­selle

À 18 ans, Gé­rard Du­val fai­sait son ser­vice mi­li­taire. Après avoir fait ses classes à Brest, il est par­ti en Po­ly­né­sie fran­çaise en 1973.

« En mars 1973, je suis ar­ri-

vé à Pa­peete, à Ta­hi­ti. J’ai été trans­fé­ré dans un camp mi­li­taire puis j’ai pris l’avion pour Mu­ru­roa où j’ai été af­fec­té au bâ­ti­ment base nom­mé Le Mo­selle » . Sur ce gros ba­teau, il est char­gé avec l’équi­page de ra­vi­tailler la cin­quan­taine de tech­ni­ciens qui tra­vaillent sur les es­sais nu­cléaires aé­riens.

« C’était le ba­teau d’où par­tait le top qui dé­clen­chait l’ex­plo­sion. À chaque es­sai nucléaire, nous étions si­tués à 3 000 mètres de la bombe H» , se sou­vient Gé­rard Du­val. Entre juillet et août 1973, Gé­rard Du­val a as­sis­té à six ex

plo­sions. « On était sur le pont du ba­teau quand les es­sais avaient lieu. Nous étions en short et en tee-shirt, avec des lu­nettes in­fra­rouges pour pro­té­ger nos yeux du flash. On était au cou­rant de rien concer­nant les risques que les ra­dia­tions re­pré­sen­taient. Pour­tant, six es­sais c’est à peu près 120 fois Hi­ro­shi­ma » , ra

conte Gé­rard Du­val.

Pas de pro­tec­tion

« Après chaque es­sai, nous étions char­gés de net­toyer le pont des pous­sières vé­hi­cu­lées par les bombes. On fai­sait ça à mains nues, sans pro­tec­tion »

Il se sou­vient aus­si d’avoir col­lec­té, ré­col­té et éloi­gné les nom­breux pois­sons morts que la mer re­fluait sur les ri­vages de l’île quelques jours après cha­cune des ex­plo­sions.

À l’époque, ce su­jet était des plus sen­sibles. Les mi­li­taires n’avaient pas le droit d’en par­ler, même à leurs propres fa­milles. « On ou­vrait nos cour­riers. On n’avait pas le droit d’en par­ler et nous étions au cou­rant de

rien »

Ef­fet des ra­dia­tions

À la fin de son ser­vice, Gé­rard Du­val a eu quelques pe­tits sou­cis de san­té : « En fé­vrier 1974, j’ai été hos­pi­ta­li­sé dans un hô­pi­tal mi­li­taire à Pa­ris pour des vo­mis­se­ments, des fièvres, des trem­ble­ments et une forme d’an­goisse. Je n’ai ja­mais eu l’ex­pli­ca­tion de ces symp­tômes » . De­puis, Gé­rard Du­val a eu la chance de vivre avec une san­té ap­pa­rem­ment re­la­ti­ve­ment pré­ser­vée des ef­fets des ra­dia

tions. « Je me suis ma­rié et j’ai eu deux en­fants. Ils sont en bonne san­té. Mais je peux vous dire que ça m’a par­ti­cu­liè­re­ment an­gois­sé quand j’ai su que j’al­lais être père » . De­puis, avec l’AVEN, il mi­lite pour que la Ré­pu­blique fran­çaise re­con­naisse le risque qu’elle a

fait cou­rir à ces hommes et qu’elle leur ac­corde le sta­tut

d’an­ciens com­bat­tants. « La France a en­voyé là- bas ses en­fants comme co­bayes » ,

es­time l’in­té­res­sé. « Pour le mo­ment, les cas re­con­nus sont très peu nom­breux. En fait, c’est tou­jours très dur de faire éta­blir un lien de cau­sa­li­té entre une ma­la­die grave et les ra­dia­tions dues aux es­sais nu­cléaires » . Dis­cours de Fran­çois Hol­lande

Sur le dis­cours te­nu par le pré-

sident de la Ré­pu­blique, Fran­çois Hol­lande, lun­di 22 fé­vrier à Pa­peete, où le chef de l’État a re­con­nu que les es­sais nu­cléaires avaient eu un « im­pact » sur l’en­vi­ron­ne­ment et la san­té, Gé­rard Du­val est amère :

« Vis-à-vis du peuple po­ly­né­sien, il n’a pas de­man­dé par­don au nom de l’État. En 1973, l’État était for­cé­ment au cou­rant des consé­quences des ra­dia­tions. C’est en voyant Fran­çois Hol­lande là-bas que je me suis dé­ci­dé à en par­ler dans la presse »

Gé­rard Du­val, en 1973, sur le ba­teau Le Mo­selle, à Mu­ru­roa.

Pour la pho­to, Gé­rard Du­val a ac­cep­té de res­sor­tir son cha­peau

de ma­rin. Pour­tant, il n’a pas vrai­ment en­vie de sou­rire quand

il évoque ses sou­ve­nirs du ser­vice mi­li­taire.

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