La ré­si­dence pa­ri­sienne de l’ar­che­vêque de Sens

JUS­QU’AU DÉ­BUT DU XVIIE SIÈCLE, LES PRÉLATS SÉ­NO­NAIS DIS­POSENT D’UN HÔ­TEL PAR­TI­CU­LIER DANS LA CA­PI­TALE

L'Yonne Républicaine (L'Yonne mag) - - La Une - Jean-Pierre Fon­taine

Pa­ris, rue du Fi­guier, se dresse un élé­gant bâ­ti­ment dont une res­tau­ra­tion dras­tique n’a pas abo­li le ca­rac­tère go­thique fi­nis­sant. Avant de de­ve­nir bi­blio­thèque pu­blique (1), il por­tait le nom d’hô­tel de Sens. Ré­si­dence des ar­che­vêques lors de leurs sé­jours pa­ri­siens, ses murs ont été té­moins d’épi­sodes di­vers, symp­to­ma­tiques d’une époque trou­blée où re­li­gion et po­li­tique tis­saient des liens in­at­ten­dus.

En sa qua­li­té de mé­tro­po­li­tain, l’ar­che­vêque de Sens exer­çait un contrôle sur l’évêque de Pa­ris, son suf­fra­gant. Ses sé­jours dans la ca­pi­tale ont donc tou­jours été fré­quents. Mais, vers 1480, l’ar­che­vêque Tris­tan de Sa­la­zar fait ra­ser le mo­deste édi­fice mis par Charles V à la dis­po­si­tion de ses pré­dé­ces­seurs, pour le rem­pla­cer par un hô­tel plus en rap­port avec ses am­bi­tions.

Nom­mé au siège de Sens, en 1474, par la vo­lon­té de Louis XI en ré­com­pense des ser­vices que lui avait ren­dus son père Jean, chef d’une troupe d’écor­cheurs es­pa­gnols (2), Tris­tan joue vite un rôle im­por­tant dans le cler­gé de France. Sous le règne de Louis XII, il rem­plit de nom­breuses mis­sions di­plo­ma­tiques en An­gle­terre et dans les can­tons suisses. Après son in­té­gra­tion au Con­seil du roi en 1501, son ap­par­te­nance au cercle res­treint des of­fi­ciers de la cou­ronne re­quiert une pré­sence qua­si per­ma­nente à Pa­ris. Mais il ad­mi­nistre aus­si son dio­cèse d’une main ferme par l’in­ter­mé­diaire de son ne­veu, ar­chi­diacre. Il fi­nance en par­tie la construc­tion du tran­sept de la ca­thé­drale qu’il dote de ver­rières, de ta­pis­se­ries et d’un tom­beau à la mé­moire de ses pa­rents (3). Im­pé­rieux, ja­loux de ses pré­ro­ga­tives, il n’a rien per­du de son ata­visme guer­rier. Quand Louis XII part en­va­hir le Mi­la­nais, il se pré­sente à son sou­ve­rain ar­mé de pied en cap, une grosse ja­ve­line au poing. À 60 ans pas­sés, il par­ti­cipe au siège de Gênes. Il meurt en son hô­tel en 1519.

L’ha­bi­tude est prise par les rois de nom­mer à Sens, siège pres­ti­gieux et des plus ré­mu­né­ra­teurs, l’un de leurs proches col­la­bo­ra­teurs. Fran­çois 1er dé­signe An­toine du Prat, chan­ce­lier du royaume et car­di­nal, né­go­cia­teur d’un concor­dat avec la pa­pau­té des­ti­né à ré­gler les rap­ports entre l’église et l’état jus­qu’à la Ré­vo­lu­tion. Gra­ti­fié par le roi d’un autre hô­tel pa­ri­sien, ce­lui­ci n’oc­cupe guère la de­meure édi­fiée par son pré­dé­ces­seur. Im­pi­toyable ad­ver­saire des pro­tes­tants, « pou­vant tout et osant tout », tel le dé­peint Théo­dore de Bèze. Il n’ose­ra pour­tant pas prendre pos­ses­sion de son dio­cèse tant les Sé­no­nais le dé­testent, et n’en­tre­ra dans la ca­thé­drale que le jour de son en­ter­re­ment.

En 1535, le siège échoit à Louis de Bour­bon en rai­son de sa haute nais­sance. Il ne quitte ja­mais Pa­ris et les Sé­no­nais lui re­prochent d’avoir dé­fo­res­té les bois épis­co­paux de Brienon et Ville­neuve l’Ar­che­vêque. Ils le sur­nomment « le joueur de hauts bois » ou « Si­tio » (l’in­sa­tiable).

Son ne­veu, le car­di­nal de Guise est aus­si nom­mé au bé­né­fice de sa nais­sance. Alors, l’hô­tel de Sens re­ten­tit des joyeuses par­ties fines qu’or­ga­nise ce­lui que les Pa­ri­siens ap­pellent « le car­di­nal des bou­teilles ». Em­pê­ché par les luttes re­li­gieuses de prendre pos­ses­sion de son dio­cèse, il le cède au car­di­nal Pel­le­vé qui s’éloigne de France pen­dant vingt ans pour sié­ger dans la cu­rie ro­maine. Ca­tho­lique in­tran­si­geant, il re­gagne Pa­ris, en 1586, pour par­ti­ci­per à la Ligue contre Hen­ri III et son suc­ces­seur dé­si­gné : Hen­ri de Na­varre. L’hô­tel de­vient le foyer d’in­trigues hai­neuses contre le pou­voir royal. Quand, le 22 mars 1594, Hen­ri IV fait son en­trée dans Pa­ris, mal­gré les as­su­rances de sé­cu­ri­té qu’il donne au vieux pré­lat cla­que­mu­ré dans ses ap­par­te­ments, ce­lui­ci en conçoit un tel dé­pit qu’il meurt quatre jours plus tard.

L’hô­tel à la dis­po­si­tion de la reine Mar­gue­rite

Hen­ri IV ne dé­roge pas aux ha­bi­tudes de ses pré­dé­ces­seurs et offre l’ar­che­vê­ché de Sens à des prélats qui l’ont ai­dé à conqué­rir son royaume. En 1596, il nomme Re­naud de Beaune qui avait me­né les pour­par­lers pour rap­pro­cher li­gueurs et roya­listes, et re­çu l’ab­ju­ra­tion du Béar­nais à Saint­De­nis le 26 mai 1594. Ce fi­dèle ser­vi­teur s’ef­face pour mettre son hô­tel à la dis­ po­si­tion de la reine Mar­gue­rite, re­ve­nue à Pa­ris après avoir mar­chan­dé avan­ta­geu­se­ment l’an­nu­la­tion de son ma­riage. L’hô­tel de­vient le siège d’une vé­ri­table cour. Mais, in­cor­ri­gible mal­gré ses 50 ans son­nés, Mar­got y est cause d’un crime : l’un de ses mi­gnons est as­sas­si­né par un ri­val. Un an plus tard, la reine émigre quai Ma­la­quais.

Le car­di­nal d’Os­sat, brillant let­tré

En 1606, le roi confie l’ar­che­vê­ché à Jacques Da­vy, car­di­nal du Per­ron. Avec le car­di­nal d’Os­sat, ce brillant let­tré a sol­li­ci­té l’ab­so­lu­tion du roi au­près du pape. Il lui a fal­lu non seule­ment beau­coup de di­plo­ma­tie, mais éga­le­ment une bonne dose de stoï­cisme. Car Clé­ment VIII a exi­gé une hu­mi­lia­tion sym­bo­lique : en place du sou­ve­rain, ses re­pré­sen­tants ont re­çu des coups de ba­guette pen­dant le chant du Mi­se­rere. Et le pape a re­com­man­dé que le psaume soit mo­du­lé avec une len­teur in­ter­mi­nable ! L’épi­sode sus­cite l’in­di­gna­tion des roya­listes et l’amu­se­ment du pro­tes­tant Agrip­pa d’Au­bi­gné qui re­pré­sente les deux prélats « cou­chés de ventre à bou­ché bée, comme une paire de ma­que­reaux sur le gril » !

En oc­tobre 1622, pro­fi­tant de la va­cance si­mul­ta­née des siè­ ges de Sens et Pa­ris, Louis XIII ob­tient du pape l’élé­va­tion de Pa­ris en ar­che­vê­ché. Les prélats sé­no­nais de pas­sage dans la ca­pi­tale conti­nuent à oc­cu­per oc­ca­sion­nel­le­ment leur hô­tel, eux ou leurs fa­mi­liers. Mais l’im­meuble ne tarde pas à être loué et à ac­cueillir des en­tre­prises va­riées : rou­lage, confi­tu­rier, cou­peur de poils de lièvre… Très dé­la­bré, l’hô­tel n’est ache­té par l’État qu’en 1911. Sa res­tau­ra­tion com­mence en 1929. Mais les ar­che­vêques de Sens se sont tou­jours as­so­ciés aux ini­tia­tives qui, à par­tir de 1842, ont cher­ché à sau­ver cet exemple très rare d’ha­bi­ta­tion pri­vée du XVe siècle (4), sen­sibles qu’ils étaient aux sou­ve­nirs d’une époque, certes tu­mul­tueuse, mais somme toute glo­rieuse pour leur dio­cèse.

Tris­tan de Sa­la­zar se pré­sente à son sou­ve­rain ar­mé de pied en cap

B­TIS­SEUR. Tris­tan de Sa­la­zar (ci-des­sus) fait construire l’hô­tel de Sens vers 1480. POR­TRAIT COL­LEC­TION CA­THÉ­DRALE DE SENS, PHO­TO MU­SÉES DE SENS - Y. VERON

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.