Chro­nique

L'Yonne Républicaine (L'Yonne mag) - - Festival -

J’ap­prends que le site de ren­contres Mee­tic of­fri­rait trois heures de ba­by­sit­ting aux pa­rents cé­li­ba­taires. Au même mo­ment, un co­pain, papa tout neuf, m’ex­plique que lui et sa femme ont en­ga­gé une « ré­gleuse », c’est­à­dire une dame ca­pable de ré­gu­ler le som­meil d’un nou­veau­né. Et dans le même temps, je lis que cer­tains centres com­mer­ciaux prennent en charge les en­fants, « pour per­mettre aux pa­rents de pro­fi­ter au maxi­mum des pre­miers jours des soldes », dixit la pla­quette publicitaire. Le point com­mun entre ces trois nou­velles ? Nous sommes en­trés dans l’ère des nou­nous. Dé­sor­mais, tout est pré­vu pour que le parent cesse de l’être, le temps d’un dî­ner, d’une nuit ou d’un shop­ping. Qu’il re­de­vienne un homme, une femme, un coeur à prendre, un(e) dor­meur (euse), un(e) ache­teur (euse). Bi­zar­re­ment, une telle ini­tia­tive fait scan­dale par­mi mes amis. En gros, ce­la donne : « Être parent, c’est aus­si se col­ti­ner des contraintes. Quelle hor­rible fa­çon de voir les choses : je paye pour me dé­bar­ras­ser de mes en­fants. Par­don, mais être parent, c’est ap­prendre aus­si à ha­cher ses nuits, sa­voir abré­ger ses loi­sirs, parce qu’un être dé­pend dé­sor­mais de nous. Si l’on avait vou­lu res­ter seul, ne pou­voir pen­ser qu’à soi, il ne fal­lait pas faire d’en­fant. » J’en­tends poindre der­rière ces pro­pos un re­proche, pas com­plè­te­ment in­ fon­dé, en­vers ces adultes qui ont des ca­prices d’ado­les­cents, et re­jettent les obli­ga­tions au pro­fit du bien­être in­di­vi­duel. Et c’est vrai qu’il y a un peu de ça, dans cette fa­çon de confier ses ga­mins dès qu’ils risquent d’en­tra­ver le bon­heur des grands. Mais il semble aus­si qu’il est le bien­ve­nu, ce pe­tit bon­heur vo­lé. Non ?

Fran­che­ment, de­man­dai­je à mes amis at­ta­blés au­tour d’un pot­au­feu tan­dis qu’une co­pine donne le sein (vé­ri­dique), avez­vous dé­jà en­ta­mé un ma­ra­thon des soldes avec une pous­sette ? À cô­té, Koh­Lan­ta, c’est un pique­nique de cam­pagne. Avez­vous dé­jà ex­pe­ri­men­té le sup­plice mé­dié­val qui con­siste à être ré­veillé par un pleur stri­dent au mo­ment pré­cis où l’on s’ap­prête à bas­cu­ler vers un bien­heu­reux som­meil, et ce­la six fois de suite ? Même un bonze ti­bé­tain per­drait ses nerfs. Et en­vi­sa­gez­vous réel­le­ment un pre­mier dî­ner ro­man­tique avec un en­fant qui risque de crier, à tout mo­ment, de­puis les toi­lettes, « ayéééééé… » ? Non.

Soyons rai­son­nables. Rap­pe­lons­nous de l’en­seigne Ikea qui, la pre­mière, a mis en place de grandes pis­cines à boules pour y faire bar­bo­ter les bam­bins, lais­sant les pa­rents libres d’hé­si­ter entre les tables basses Vi­kham­mer ou Lal­leröd. Tous les sa­lons de France doivent quelque chose à ces pis­cines à boules. Alors, c’est vrai, ces ba­by­sit­ting of­ferts cachent sou­vent un stra­ta­gème bas­se­ment mer­can­tile : sous cou­vert de nous rendre ser­vice, la marque nous fi­dé­lise, et nous pousse à consom­mer plus. J’ad­mets. D’ailleurs, n’ai­je pas moi­même contri­bué à la pu­bli­ci­té de l’en­seigne sué­doise de mo­bi­lier, à l’ins­tant ?

L’ère des nou­nous

C’est alors que, tan­dis que nous étions tou­jours entre amis au­tour de la table, le bé­bé de ma co­pine a ré­gur­gi­té. Un pe­tit ho­quet de nour­ris­son, mi­gnon mais ac­com­pa­gné d’une odeur âcre ty­pique, d’une traî­née gluante et d’un che­mi­sier fi­chu. J’ai lu, dans ses yeux, un dis­cours très dif­fé­rent. Car son re­gard di­sait : « je t’en sup­plie, garde­moi ce pe­tit juste deux heures, le temps d’un al­ler­re­tour chez Koo­kaï ». ■

LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Phi­lippe Meyer

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