DIS-MOI COM­MENT TU PARLES… ...................... 40

Ma Grossesse - - Sommaire -

On n'a pas en­core dé­cou­vert com­ment un bé­bé, qui ne sait pas la­cer ses chaus­sures ou al­ler seul aux toi­lettes, réus­sit à ap­prendre à par­ler. Mais on sait com­ment l'y ai­der, sans pour au­tant l'ins­crire à un cours de langues.

Alors qu'il est en­core dans le ventre ma­ter­nel, on s'adresse dé­jà à lui, avec l'ab­so­lue cer­ti­tude qu'il nous com­prend. Nous n'avons même pas be­soin qu’il nous ré­ponde et sa­vons in­ter­pré­ter les éven­tuels si­gnaux qu’il nous trans­met. Après la nais­sance, la com­mu­ni­ca­tion s’in­ten­si­fie mais le pro­ces­sus est en­core loin de s’équi­li­brer. Du­rant les mois sui­vants, un simple sou­rire de la part de l’en­fant en ré­ac­tion à nos pro­pos suf­fit à nous ra­vir ; on en vient même à lui ac­cor­der plus de si­gni­fi­ca­tion qu’il n’en a réel­le­ment, ou à voir des mots là où il n’y a en fait que quelques bal­bu­tie­ments ex­pé­ri­men­taux !

Les bé­bés ont un monde en­tier à dé­cou­vrir, un mil­lion de choses à ap­prendre, dans tous les do­maines. Et le lan­gage est un des grands « casse-têtes » qu’ils ont à ré­soudre. Il est vrai que le bé­bé l’as­si­mile avec un tel na­tu­rel que ce­la semble fa­cile ! Néan­moins, les nom­breux cher­cheurs qui ont consa­cré leur tra­vail au pro­ces­sus d’ac­qui­si­tion du lan­gage ont dé­mon­tré que l’ef­fort in­tel­lec­tuel exi­gé est bru­tal et que les mé­ca­nismes ap­pli­qués ne sont en rien évi­dents.

L’ins­tinct du lan­gage

Pe­ter Jusc­zyk, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie à l’Uni­ver­si­té John Hop­kins de Bal­ti­more (EtatsU­nis) et un des cher­cheurs qui a le plus oeu­vré dans ce do­maine. L’une des conclu­sions à la­quelle il est par­ve­nu, et qui est una­ni­me­ment ac­cep­tée, est que l’ac­qui­si­tion du lan­gage est un ins­tinct, une im­pul­sion in­née et non un simple pro­ces­sus d’imi­ta­tion. Même les en­fants qui souffrent de pro­blèmes li­mi­tant leurs ca­pa­ci­tés de com­mu­ni­ca­tion ma­ni­festent cette même im­pul­sion et, sou­vent, se créent un lan­gage per­son­nel puis­qu’ils ne par­viennent pas à maî­tri­ser ce­lui que par­tagent les autres.

Tou­te­fois, le fait que le lan­gage soit instinctif, na­tu­rel et uni­ver­sel ne veut pas dire qu’il n’est pas com­plexe. Pour ap­prendre à par­ler, le cer­veau doit tra­vailler as­sez in­ten­sé­ment, il faut dis­tin­guer où com­mence et où ter­mine le mot – et on s’aper­çoit, lors­qu’on ap­prend une langue étran­gère, que la tâche n’est pas si fa­cile ! Il faut re­pé­rer les sons do­mi­nants, mé­mo­ri­ser la si­gni­fi­ca­tion de chaque mot et, en plus, per­ce­voir la lo­gique se­lon la­quelle les mots sont or­don­nés dans la phrase.

Pe­ter Jusc­zyk a no­tam­ment dé­cou­vert qu’à l’âge de 4 mois et de­mi le bé­bé est en me­sure de re­con­naître et de ré­agir à son nom. À 7 mois, son at­ten­tion est dé­jà fo­ca­li­sée sur l’or­ga­ni­sa­tion des phrases et il par­vient à re­pé­rer, au mi­lieu d’une phrase, des mots fa­mi­liers. À 9 mois en­vi­ron, il prend conscience de l’exis­tence de re­pères fixes dans le lan­gage, et du vo­ca­bu­laire. Entre 12 mois et 2 ans, il réus­sit à ap­prendre 10 à 20 mots par jour. Si l’on prend en compte le fait que les ca­pa­ci­tés au­di­tives du bé­bé sont en­core en dé­ve­lop­pe­ment, qu’il lui est en­core dif­fi­cile au mi­lieu de tous les bruits en­vi­ron­nants de ne cap­ter que les sons qui l’in­té­ressent, et que sa ca­pa­ci­té de concen­tra­tion et d’at­ten­tion n’est pas énorme, au­cun doute n’est pos­sible quant à la ra­pi­di­té stu­pé­fiante à la­quelle le bé­bé ap­prend.

Les pa­rents res­tent les meilleurs pro­fes­seurs

Of­frir à leur en­fant les meilleures condi­tions d’ap­pren­tis­sage et fa­ci­li­ter leur « tra­vail » d’étude lin­guis­tique, tel est le mi­ni­mum que les pa­rents puissent faire. Il est d’ailleurs prou­vé que, dans la ma­jo­ri­té des cas, ceux-ci s’ac­quittent très bien de cette tâche.

De même que les bé­bés ap­prennent à par­ler instinctivement, les pa­rents par­ti­cipent à ce pro­ces­sus d’une ma­nière tout aus­si ins­tinc­tive. C’est aus­si pour­quoi le fait de par­ler à leur en­fant ne les lasse ja­mais, même si ce­lui-ci n’est âgé que de quelques jours. Et si un spec­ta­teur de la scène peut s’amu­ser de ce spec­tacle ou le trou­ver un peu bête ou in­fan­ti­li­sant, il n’en reste pas moins que ce dis­cours est très ef­fi­cace. Cette « langue nou­velle », ce « par­ler » que les pa­rents semblent ex­plo­rer à me­sure qu’ils l’em­ploient est un don dont on s’aper­çoit que tous le pos­sèdent au mo­ment de s’adres­ser à un bé­bé. C’est un lan­gage sou­vent chan­tant, par­fois ri­di­cule, qui peut faire rou­gir de honte les adultes les plus sé­rieux ou trop pré­oc­cu­pés de l’image qu’ils offrent (cer­tains ne pra­tiquent d’ailleurs pas cette « langue » pour les mêmes rai­sons), et qui consiste prin­ci­pa­le­ment à ac­cen­tuer cer­tains sons, à exa­gé­rer des ex­pres­sions fa­ciales, à ou­vrir les yeux en grand, à élar­gir son sou­rire, à mul­ti­plier les ré­pé­ti­tions… sans for­cé­ment en avoir tou­jours conscience d’ailleurs. Mais il est prou­vé que tous ces ef­forts ne sont pas vains : le

bé­bé ap­prend ain­si à sé­pa­rer chaque son et ab­sorbe tout à la fois (mots, blocs de mots, in­to­na­tion, mu­si­ca­li­té, dé­bit…).

Dans une étude pu­bliés en 1977, Pa­tri­cia Kuhl, neu­ro­logue et cher­cheuse à l’Uni­ver­si­té de Wa­shing­ton (Etats-Unis) a dé­mon­tré qu’in­cons­ciem­ment les pa­rents ap­puyaient sur les voyelles afin de do­mi­ner les élé­ments pho­né­tiques ba­siques de la langue. C’est la rai­son pour la­quelle, dès l’âge de 5 mois, les bé­bés com­mencent à re­pro­duire 3 voyelles com­munes à toutes les langues : le « a », le « e » et le « o ». Ces re­cherches com­pa­raient no­tam­ment ces mêmes ré­flexes de lan­gage en­fan­tin chez des jeunes mères amé­ri­caines, sué­doises et russes : cu­rieu­se­ment, on s’aper­çut que toutes ap­puyaient sur les mêmes voyelles.

Cette fa­çon de par­ler n’est pas qu’une ma­nière amu­sante ou char­mante de s’adres­ser à son en­fant, c’est un vrai moyen d’en­sei­gner, d’in­di­quer à ce­lui-ci où com­mencent et où ter­minent les mots, d’in­suf­fler un rythme au lan­gage et de lui ré­vé­ler de nom­breux as­pects im­por­tants sur sa struc­ture.

Le plus im­por­tant, c’est l’échange

Il est clair que ce lan­gage n’a de sens que lors­qu’il s’agit de com­mu­ni­quer avec de très jeunes bé­bés. Dès leurs pre­miers jours de vie, on s’aper­çoit qu’ils ac­cordent une at­ten­tion par­ti­cu­lière à quel­qu’un qui leur parle de cette ma­nière par rap­port à une autre per­sonne qui ne mo­di­fie­rait en rien son vo­ca­bu­laire ou ses in­to­na­tions. Mais quand ils sont plus âgés (à par­tir de 6 mois – 1 an) ils ont be­soin de plus que ce­la, et les pa­rents doivent s’ef­for­cer d’adap­ter leur conver­sa­tion à l’évo­lu­tion de l’en­fant, sans trop li­mi­ter leur vo­ca­bu­laire ni bal­bu­tier en per­ma­nence comme lors­qu’il avait 3 mois. Le plus im­por­tant, c’est l’échange. Le bé­bé a énor­mé­ment be­soin qu’on lui parle – ce qui n’est pas la même chose que d’en­tendre des gens par­ler. Il ne suf­fit pas de le mettre de­vant la té­lé­vi­sion ou de le lais­ser écou­ter nos conver­sa­tions té­lé­pho­niques : ça n’est pas ça qui le sti­mu­le­ra, ni au ni­veau in­tel­lec­tuel ni au ni­veau émo­tion­nel. Et il est de plus en plus cer­tain que les deux sont in­ti­me­ment liés. Cer­tains pé­da­gogues ou pé­do­psy­chiatres ont même dé­fen­du l’idée se­lon la­quelle l’en­fant ne pou­vait ap­prendre qu’au tra­vers de cette re­la­tion à l’autre. Si cet élé­ment se vé­ri­fie pour l’ap­pren­tis­sage de la lec­ture et de l’écrit, il est co­hé­rent que cette no­tion vaille éga­le­ment pour l’ac­qui­si­tion du lan­gage par­lé.

Au­tre­ment dit, la qua­li­té de l’échange (on parle d’« in­ter­ac­tion ») est fon­da­men­tale. Tou­cher, ber­cer, chan­ter, sou­rire, par­ler, ra­con­ter des his­toires, voi­là ce qui compte le plus. Et ce qui est cru­cial pour l'équi­libre émo­tion­nel est cru­cial pour le dé­ve­lop­pe­ment cog­ni­tif (l'ac­qui­si­tion de connais­sances), du­quel dé­pend l'ac­qui­si­tion du lan­gage. C'est pour­quoi la ques­tion de l'in­tel­li­gence émo­tion­nelle est tant à l'ordre du jour. Ce n'est pas un ha­sard si les bé­bés com­mencent à for­mer leur lexique à par­tir de "fi­gures-types" de sons liés à des mots que pro­noncent les per­sonnes les plus im­por­tantes pour l'en­fant : la ma­man et le pa­pa.

Une autre cher­cheuse nor­da­mé­ri­caine, Re­bec­ca No­vick, cen­tra ses re­cherches sur cet as­pect de l'ap­pren­tis­sage du lan­gage chez les bé­bés, et réa­li­sa lors de ce tra­vail à quel point l'échange pou­vait s'avé­rer "pro­duc­tif" dès les pre­mières se­naines de vie. Lors­qu'on s'adresse à un nou­veau-né, on lui pose des ques­tions, puis on marque une pause comme si on s'at­ten­dait à une ré­ponse (alors qu'on sait qu'elle ne vien­dra pas avant plu­sieurs mois !). Mais ces pauses per­mettent à l'en­fant de per­ce­voir la ma­nière dont se conduit une conver­sa­tion, et la no­tion d'échange de pro­pos au cours de celle-ci. Dès l'âge de 2 mois, cer­tains bé­bés ont dé­jà "re­te­nu le le­çon", ré­pon­dant à leurs pa­rents en émet­tant des sons, en agi­tant les bras, en sou­riant ou sor­tant la langue. Et ça, c'est de la com­mu­ni­ca­tion !

D’abord les syl­labes, puis les mots, puis les phrases Du­rant toute cette pre­mière an­née de vie, nous nous concen­trons sur le dé­ve­lop­pe­ment mo­teur du bé­bé, puis la se­conde est consa­crée à l'ap­pren­tis­sage du lan­gage. Et si les pre­miers mots n'ar­rivent pas, ou ne semblent même pas sur le point d'être for­mu­lés - alors qu'ap­pa­raissent les pre­miers pas, les pre­mières dents et autres "conquêtes" im­por­tantes -, on com­mence à se faire un peu de sou­ci. À la vé­ri­té, la plu­part des en­fants s'expriment avec fa­ci­li­té et il n'y a pas lieu de s'in­quié­ter même s'ils prennent un peu de re­tard. Mais comme tout ce qui concerne son dé­ve­lop­pe­ment, le bé­bé a son propre rythme et ses propres centres d'in­té­rêt. La seule chose que tous res­pectent est l'ordre dans le­quel ils ap­prennent. Ain­si, au­cun "contes­ta­taire" ne pro­non­ce­ra des phrases avant de s'être en­traî­né à pro­non­cer des mots seuls, et au­cun en­fant, même sur­doué, ne di­ra le moindre mot sans avoir au­pa­ra­vant dé­cou­vert les syl­labes. Après une phase au cours de la­quelle il au­ra ré­pé­té des mots iso­lés (par­fois de simples syl­labes aux­quelles il a at­tri­bué une si­gni­fi­ca­tion), vient le jour où il as­semble quelques uns de ces mots, et on peut alors dire qu'il par­vient à ébau­cher une phrase. Nor­ma­le­ment ce mo­ment in­ter­vient au­tour de 16-18 mois, mais ça n'est pas une règle ab­so­lue.

Autre fait ac­quis : les pe­tits gar­çons et les pe­tites filles ap­prennent à par­ler à des rythmes dif­fé­rents. Les filles ont, en moyenne, 1 à 2 mois d'avance sur les gar­çons sur le plan de l'ar­ti­cu­la­tion des pre­miers mots. Mais les gar­çons les rat­trapent sur le plan de l'ac­qui­si­tion du vo­ca­bu­laire, une phase qui se si­tue entre 18 mois et 2 ans. Donc, si vous êtes la ma­man d'un pe­tit gar­çon de 16 mois et que vous vous sen­tez "hu­mi­liée" à chaque fois que votre pe­tit gar­çon est mis en pré­sence de pe­tites filles du même âge, qui s'expriment d'une ma­nière in­tel­li­gible alors que le vôtre ga­zouille en­core, ne déses­pé­rez pas : l'heure de gloire est pour bien­tôt ! Sou­ve­nez-vous qu'il s'agit d'un pro­ces­sus com­plexe, com­men­cé avant même la nais­sance de l'en­fant, lors­qu'il com­men­çait à en­tendre le rythme de la voix de sa mère et de ce qui de­vien­drait sa langue ma­ter­nelle - même si ces sons étaient un peu dis­tor­dus par le li­quide am­nio­tique. Ce pro­ces­sus d'ac­qui­si­tion du lan­gage exige beau­coup de concen­tra­tion et d'ef­forts in­tel­lec­tuels, et né­ces­site tout votre ap­pui. Mais si l'en­fant ap­prend à dire "pa­pa" avant "ma­man", ou si à la crèche il laisse par­ler ses pe­tits ca­ma­rades, ad­met­tons que ça n'est pas d'une im­por­tance ca­pi­tale!

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