JU­LIAN SCHNABEL “Le tra­vail d’Az­ze­dine Alaïa se si­tue entre l’ART et la MODE”

Madame Figaro - - Cover / Story - Ju­lian Schnabel est un peintre et ci­néaste amé­ri­cain.

“IL Y A TRENTE-CINQ ANS, ma pre­mière femme, Jac­que­line, m’a ex­pli­qué qu’elle avait re­mar­qué le tra­vail du plus grand de­si­gner au monde. Quelque temps après, nous étions à Pa­ris. Nous nous sommes ren­dus à la bou­tique d’Az­ze­dine, qui, à l’époque, se trou­vait rue de Bel­le­chasse, dans le VIIe ar­ron­dis­se­ment. Ma femme a choi­si une pièce en vi­son. J’ai pro­po­sé que nous échan­gions le vê­te­ment contre une oeuvre. Az­ze­dine était alors en Ita­lie. Nous l’avons ap­pe­lé. Il a ac­cep­té l’échange. Je lui ai dit que mes oeuvres va­laient cher. Az­ze­dine m’a alors ré­pon­du de prendre tout ce que l’on vou­lait dans la bou­tique !

Lorsque Az­ze­dine est ve­nu à New York, peu de temps après, je ne par­lais pas un mot de fran­çais et lui ne com­pre­nait pas l’an­glais, mais nous com­mu­ni­quions par phé­no­mène d’os­mose. Ça marche tou­jours, puis­qu’il pré­tend ne pas par­ler l’an­glais… Nous sommes par­tis tous les deux dans ma Bent­ley 1955 faire un tour de la ville. Je par­lais et il écou­tait. Nous sommes al­lés jus­qu’à Har­lem par le George Wa­shing­ton Bridge, puis avons em­prun­té le FDR Drive dans le West Side de Man­hat­tan. Je lui ai mon­tré mon tra­vail afin qu’il choi­sisse une oeuvre. Il a re­pé­ré une pein­ture sur Plexi­glas. Ses yeux se sont illu­mi­nés et il m’a dit : « Je prends cette oeuvre ! » L’ar­gent n’a ja­mais comp­té entre nous, ni pour lui ni pour moi. J’ai peint trois por­traits de lui. Il en pos­sède deux. Il me re­proche en­core d’avoir ven­du le troi­sième. J’ai aus­si conçu la bou­tique qu’il avait ou­verte à New York à l’époque. Dans la bou­tique de Pa­ris, j’ai conçu tous les por­tants, les tables, les vi­trines. Un jour, je mar­chais dans Pa­ris et je suis tom­bé sur l’un des ma­ga­sins Ta­ti et ses stores à car­reaux. En échange d’une de mes toiles, l’en­seigne a ac­cep­té de me don­ner un peu de ce vi­chy rose et blanc qui consti­tue son image de marque, et Az­ze­dine a pro­mis de des­si­ner pour elle des es­pa­drilles et un sac. Avec le tis­su, il a réa­li­sé des vê­te­ments mer­veilleux qui ont été pho­to­gra­phiés par les plus grands, comme Pe­ter Lind­bergh ou Bruce We­ber, et por­tés par Nao­mi Camp­bell. Az­ze­dine met tel­le­ment d’in­ven­ti­vi­té dans chaque as­pect de son tra­vail que j’étais ho­no­ré de me­ner avec lui le pro­jet Ta­ti. Son tra­vail se si­tue entre l’art et la mode. Il peut même être mon­tré à cô­té d’un Ma­tisse ou d’un Ca­ra­vage tant son ni­veau est éle­vé.

AVEC AZ­ZE­DINE, ON N’A PAS EN­VIE

D’UTI­LI­SER LE MOT « MODE ». Ce qu’il conçoit, ce sont des ob­jets d’une très grande pré­ci­sion et pleins d’in­ven­ti­vi­té, aux­quels s’ajoute un élé­ment de sur­prise. Par­fois, on tombe en ar­rêt de­vant une toile ma­gni­fique et on se de­mande comment l’ar­tiste a réa­li­sé ce­la. C’est exac­te­ment la même chose avec le tra­vail d’Az­ze­dine. Au­jourd’hui, je ne crois pas que quel­qu’un d’autre at­teigne à ce ni­veau. Il a une ap­proche sin­gu­lière qui a été co­piée par des di­zaines de gens. Az­ze­dine a dé­fri­ché tel­le­ment de sphères nou­velles ! Un grand nombre de de­si­gners lui doivent beau­coup. Il est res­té fi­dèle à ses idées et per­sonne ne lui dit ja­mais ce qu’il de­vrait faire. Je crois que les gens ap­pré­cient cette té­na­ci­té.

Au fil des an­nées, Az­ze­dine est de­ve­nu ma fa­mille. Il s’est construit un très grand cercle d’amis tou­chés par sa gé­né­ro­si­té d’es­prit et sa cha­leur. Tous ceux qui tra­vaillent avec lui l’adorent. En échange, il leur pro­digue amour et sou­tien. Il consti­tue un noyau au­tour du­quel viennent gra­vi­ter ceux qui ap­pré­cient son in­té­gri­té et son au­then­ti­ci­té. Az­ze­dine est ma­gna­nime. Il est le par­rain de trois de mes fils. Il aime par­ta­ger son en­thou­siasme, sa cu­rio­si­té et son ta­lent avec nous qui for­mons sa fa­mille et avec ceux qui sont tou­chés par les vê­te­ments qu’il conçoit. Lorsque je suis à Pa­ris, je vis chez lui. J’ai beau­coup peint dans son ate­lier, en plein coeur du Ma­rais.

AZ­ZE­DINE DORT À PEINE. PAR­FOIS MÊME, IL NE

DORT PAS DU TOUT. Il tra­vaille comme s’il cou­rait après le temps pour in­ven­ter toutes les ver­sions pos­sibles de ce qui pour­rait être une robe, un man­teau, une jupe, les élé­ments fon­da­men­taux qu’une femme peut por­ter pour se vê­tir. En fai­sant ce­la, il trouve le moyen de créer de la beau­té avec pré­ci­sion et amour. C’est un hôte in­fa­ti­gable. Il est tou­jours là, tou­jours pré­sent, tou­jours dis­po­nible.

Par­fois, les gens pensent qu’il est fra­gile – mais il est très fort en même temps. Il est gé­né­reux et ado­rable. Même s’il s’en­tend avec tout le monde, il peut aus­si être dur : je l’ai vu ne pas se lais­ser faire quand quel­qu’un l’ap­proche un peu ru­de­ment. Il est peut-être pe­tit, mais son es­prit est im­mense. Nous avons beau- coup voya­gé en­semble. Il se met dans le flux de l’éner­gie de la rue, au dia­pa­son des dif­fé­rentes cultures.

Je ne sais pas pour­quoi on tombe amou­reux de quel­qu’un. Peut-être parce que nous avons en com­mun de vivre se­lon nos propres règles ? Ma vie est cent fois meilleure grâce à lui et il conti­nue à la rendre plus belle. C’est une chose qui ne peut pas s’in­ven­ter. Il a été un ami si dé­voué et si gé­né­reux. Je suis sûr de ne pas être le seul à res­sen­tir ce­la vis-à-vis de mon­sieur Alaïa. »

UN DES TROIS POR­TRAITS D’AZ­ZE­DINE ALAÏA PEINTS PAR JU­LIAN SCHNABEL.

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