Li­ber­té, éga­li­té, ci­vi­li­té », par Irène Thé­ry.

Madame Figaro - - Sommaire - PAR IRÈNE THÉ­RY, SO­CIO­LOGUE, DI­REC­TRICE D’ÉTUDES À L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SO­CIALES (EHESS) / ILLUSTRATION MARC-AN­TOINE COU­LON

DDe­puis quelques dé­cen­nies, nous vi­vons un chan­ge­ment ma­jeur du per­mis et de l’in­ter­dit sexuels. Hier, le grand or­don­na­teur de l’ordre sexuel était le ma­riage. La sexua­li­té per­mise était ma­tri­mo­niale, hé­té­ro­sexuelle par dé­fi­ni­tion, pro­créa­tive par des­ti­na­tion. En de­hors du ma­riage, tout était sus­pect, avec des dé­cli­nai­sons du to­lé­ré à l’ab­so­lu­ment pro­hi­bé, une double mo­rale sexuelle pour les hommes et pour les femmes, la pa­tho­lo­gi­sa­tion de l’ho­mo­sexua­li­té. Dans la vieille lo­gique de l’hon­neur, tout était asy­mé­trie, et les femmes étaient les res­pon­sables et cou­pables de la sexua­li­té des hommes. Avec le pro­grès des va­leurs de li­ber­té et d’éga­li­té de sexe, l’an­cien ordre a im­plo­sé, et c’est le consen­te­ment qui est de­ve­nu le grand or­don­na­teur du per­mis et de l’in­ter­dit. Un acte sexuel est per­mis et va­lo­ri­sé si, et seu­le­ment si, il est consen­ti. Le viol est pu­ni comme ja­mais au­pa­ra­vant. Mais quelle est la ci­vi­li­té nou­velle qui ac­com­pagne cette mé­ta­mor­phose ? Bien ma­lin qui pour­rait le dire, car nous n’en par­lons pas vo­lon­tiers, bien que des bouf­fées d’in­quié­tude nous as­saillent par­fois (pen­sons à ce qu’on dit du por­no à l’école). Ce si­lence est lié à la peur, bien com­pré­hen­sible, de mo­ra­li­ser. Nous nous vou­lons li­bé­raux en ma­tière de vie pri­vée, et per­sonne ne veut prê­cher les « bonnes moeurs » d’au­jourd’hui. Mais à se taire aus­si obs­ti­né­ment, cha­cun sent bien que nous res­tons en de­çà de nos res­pon­sa­bi­li­tés. C’est jus­te­ment cette sorte de si­lence, non pas sur la loi, mais sur la ci­vi­li­té, qu’est ve­nue rompre la vague im­mense de té­moi­gnages qui a sui­vi l’af­faire Wein­stein. Son sens pro­fond n’est pas la dé­la­tion. Il est de dire que notre so­cié­té tout en­tière doit se ran­ger der­rière le cou­rage des ac­trices, et re­fu­ser que le prix à payer pour l’éman­ci­pa­tion soit la confu­sion to­tale des va­leurs dont se nour­rissent les pré­da­teurs de tous ordres. La ci­vi­li­té du consen­te­ment se­ra une ci­vi­li­té de la sé­duc­tion fon­dée sur le res­pect de toutes les femmes et la res­pon­sa­bi­li­té mas­cu­line d’abord en­vers soi-même, mais aus­si en­vers les jeunes hommes, qui, on le dé­couvre, sont aus­si des vic­times. On doit sou­li­gner com­bien d’hommes ont su dire qu’ils lais­saient les porcs à leurs co­chon­ne­ries et que la vieille « solidarité vi­rile » avait vé­cu. Loin de la guerre des sexes fan­tas­mée par cer­tains, ce mou­ve­ment pour la ci­vi­li­té sexuelle pour­rait être, s’il se confirme, le pre­mier triomphe sen­sible de la mixi­té si chère à nos coeurs, à nos vies.

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