Dé­cryp­tage : al­chi­mies créa­trices.

Dix ar­tistes contem­po­rains ont ex­pri­mé leur créa­ti­vi­té sur un ac­ces­soire de­ve­nu culte, le sac La­dy Dior. Ren­contre avec trois d’entre eux : John Gior­no y ins­crit ses haï­kus, Lee Bul y colle ses mi­roirs bri­sés, et Jack Pier­son nous in­vite à un grand voyage

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C’EST PAR LE SI­LENCE QUE CE POÈTE DE 80 ANS s’est fait connaître. En 1963, il en­trait en ef­fet dans l’his­toire de l’art grâce à un film, « Sleep », réa­li­sé par An­dy Warhol, son com­pa­gnon de l’époque, qui l’avait fil­mé pen­dant son som­meil. Six heures de pel­li­cule, six heures mu­tiques sur un beau vi­sage pai­sible. John Gior­no s’est en­suite ren­du cé­lèbre par ses haï­kus ex­pri­mant son hu­meur plu­tôt sombre et tra­gique. L’ar­tiste ne s’est ja­mais éco­no­mi­sé, osant tous les ex­cès, pré­fé­rant vivre la nuit. « La vie est une tueuse », écrit-il. Ou : « Jouis sur mon coeur. » John Gior­no est né en 1936 à Brook­lyn. Dé­ci­dé à de­ve­nir poète d’avant-garde, il s’em­pare des ex­pres­sions de la langue po­pu­laire, comme les ar­tistes pop qui su­bliment les boîtes de soupe. Plus tard, il édite des disques de poé­sie avec John Cage et Pat­ti Smith. Ses amis étaient aus­si plas­ti­ciens (Ro­bert Rau­schen­berg, Jas­per Johns, Ca­ro­lee Sch­nee­mann), ou cho­ré­graphe (Tri­sha Brown), mais c’est sur­tout l’ar­tiste suisse Ugo Ron­di­none, l’amour de sa vie, qui a su mettre ses mots en scène. Au­jourd’hui, c’est pour Dior qu’il s’ex­prime, ap­pe­lant le sac La­dy à s’en­flam­mer avec ses in­jonc­tions to­niques et psy­ché­dé­liques sur fond d’arc-en-ciel.

LEE BUL

LEE BUL N’A JA­MAIS EU FROID

AUX YEUX. Dès sa sor­tie de l’école de sculp­ture de Séoul en 1987 – elle a alors 23 ans –, la Co­réenne se lance à l’as­saut de son art, to­ta­le­ment dé­com­plexée. Dans ses pre­mières per­for­mances, elle ap­pa­raît nue ou sous la forme de monstres pré­sen­tant des ex­crois­sances réa­li­sées en tis­su. Au­jourd’hui, Lee conti­nue d’ef­frayer le monde pour mieux l’aler­ter sur son ave­nir sombre et in­cer­tain. Elle pro­pose des mou­lages de corps mons­trueux, des ar­chi­tec­tures fra­cas­sées, des as­sem­blages mar­ty­ri­sés par le temps, la pol­lu­tion, la pour­ri­ture.

Lee Bul se fait re­mar­quer en 1997 avec son oeuvre « Ma­jes­tic Splen­dor », pré­sen­tée au MoMA de New York puis à la Bien­nale de Lyon, où elle mon­trait de vrais poissons dé­co­rés de bi­joux et de perles et voués, mal­gré leurs pa­rures somp­tueuses, à la dé­com­po­si­tion et à la puan­teur. Elle ques­tionne le ca­rac­tère éphé­mère de la beau­té et l’in­té­gri­té du corps à l’heure des greffes d’or­ganes, de l’im­plan­ta­tion de puces élec­tro­niques et autres ex­pé­riences de clo­nage qui brouillent les fron­tières entre le réel et le vir­tuel. Mais c’est avec des mor­ceaux de Plexi­glas, fa­çon mi­roirs bri­sés, qu’elle ex­prime avec le plus de force sa vi­sion apo­ca­lyp­tique de l’uni­vers. Ce sont d’ailleurs ces frag­ments qu’elle a choi­sis pour ha­biller le sac Dior : on peut s’y re­flé­ter à l’in­fi­ni, y re­voir son pas­sé, mé­di­ter sur son pré­sent et aus­cul­ter l’ave­nir. Le sac de­vient ain­si la re­pré­sen­ta­tion in­time et com­pacte de son propre kar­ma.

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