Dé­cryp­tage : le pre­mier amour.

SAISISSEMENT, ÉMER­VEILLE­MENT, VER­TIGE… LA REN­CONTRE AMOU­REUSE, LA PRE­MIÈRE QUI AIT COMP­TÉ, LAISSE UNE TRACE IN­DÉ­LÉ­BILE. COMMENT CETTE ÉMO­TION INAU­GU­RALE NOUS CONSTRUITELLE ? RESTE-T-ELLE LE MO­DÈLE DE NOS AMOURS À VE­NIR ? EN­QUÊTE ET TÉ­MOI­GNAGES.

Madame Figaro - - Sommaire/madame -

«VOUSNEVOUS DÉ­BAR­RAS­SE­REZ PAS DE MOI. Je re­vien­drai et je vous épou­se­rai. » Qui dit ce­la ? Ju­lien So­rel à Ma­dame de Rê­nal ? Jay Gats­by à Dai­sy Bu­cha­nan ? Au­gus­tin Meaulnes à Yvonne de Ga­lais ? Vous n’y êtes pas du tout. C’est Em­ma­nuel Ma­cron à son pro­fes­seur de fran­çais, au mo­ment de quit­ter Amiens pour en­trer en hy­po­khâgne au ly­cée Hen­ri-IV, à Pa­ris. Un amour fou­droyant, évident, ré­ci­proque. « J’étais sub­ju­guée par son in­tel­li­gence », se sou­vient Bri­gitte Ma­cron. « Elle, c’est moi, et moi, c’est elle », pen­sait alors le jeune homme qui est de­ve­nu de­puis pré­sident de la Ré­pu­blique. Il a te­nu sa pa­role et épou­sé son pre­mier amour, le 20 oc­tobre 2007 au Tou­quet.

Qu’est-ce qu’un pre­mier amour ? Qu’est-ce qui fait sa force, au point d’im­pré­gner tant de ro­mans, de films, de bio­gra­phies ? Pour­quoi, heu­reux ou dou­lou­reux, laisse-t-il le plus sou­vent une em­preinte in­com­pa­rable et in­dé­lé­bile ? « Ce qui rend ce pre­mier amour ir­rem­pla­çable, c’est que cha­cun le croit dé­fi­ni­tif, hors du temps, vierge de tout sou­ve­nir en­com­brant, ob­sé­dant comme un par­fum », avance le so­cio­logue Mi­chel Maf­fe­so­li (1). « J’ai en­core l’odeur de sa peau en mé­moire, nous ra­conte Ju­dith Magre, 92 ans (2). J’avais 17 ans, lui, vingt de plus. » La co­mé­dienne évoque avec un brin de nos­tal­gie la beau­té épous­tou­flante de ce gar­çon, re­pé­ré à la ter­rasse du Flore un soir, alors qu’elle avait fait

le mur de sa pen­sion pour al­ler re­trou­ver, dans les caves de Saint-Ger­maindes-Prés, ses amis Al­ber­to Gia­co­met­ti, Os­sip Zad­kine, Jean-Paul Sartre ou Si­mone de Beau­voir. Chaque soir, il était là, as­sis à la même table. Elle n’osait s’ap­pro­cher de lui de peur de croi­ser son re­gard. Alors, elle l’ob­ser­vait de l’autre cô­té du bou­le­vard. Un jour, Ju­dith est in­vi­tée à la cam­pagne. « Je ne sa­vais pas conduire. Je n’avais pas de voi­ture. “Qu’à ce­la ne tienne, je t’en­voie quel­qu’un”, me dit une amie. Et qui je vois ar­ri­ver au vo­lant ? Lui ! J’ai cru que j’al­lais dé­faillir. »

Le corps tra­hit les pre­miers émois par des ma­ni­fes­ta­tions phy­siques ir­ré­pres­sibles. « Trem­ble­ments, rou­gis­se­ments, jambes en co­ton, ex­plique le sexo­logue Syl­vain Mi­moun. Le trouble ne se contrôle pas. »

LA PRE­MIÈRE FOIS que Cé­cile Cou­lon (3), 28 ans, a croi­sé sur le trot­toir, en face de son ly­cée, cette jeune fille en jupe, col­lant et tee-shirt, elle est lit­té­ra­le­ment sor­tie de son corps. « C’est dif­fi­cile à dé­crire ce sen­ti­ment de dé­pos­ses­sion de soi, ce dé­dou­ble­ment, cette pa­ra­ly­sie, cette si­dé­ra­tion. J’étais comme en­sor­ce­lée. » Les deux jeunes filles étaient en classe de pre­mière. Elles ont flir­té pen­dant un an. « Nous avons fait taire notre dé­sir le plus long­temps pos­sible jus­qu’à l’ex­plo­sion des corps », se sou­vient l’écri­vain.

Le so­cio­logue ita­lien Fran­ces­co Al­be­ro­ni dé­crit dans Le Choc amou­reux (4) cet amour nais­sant comme une étin­celle dans la gri­saille du quo­ti­dien, une ou­ver­ture au monde, un dé­sir de re­nou­veau. An­nie Er­naux le confirme dans son ma­gni­fique livre, Mé­moire de

fille (5), lors­qu’elle ra­conte la morne exis­tence d’une hé­roïne, qui n’est autre qu’elle-même. « Elle veut quit­ter Yve­tot, échap­per au re­gard de sa mère, lire toute la nuit, fré­quen­ter

des ca­fés d’étu­diants. Elle at­tend de dé­cou­vrir la fête, la li­ber­té, le corps d’un homme. Elle at­tend sa pre­mière nuit d’amour. » La­quelle vien­dra un soir d’été avec un mo­ni­teur dans une co­lo­nie de va­cances, et ce­la lui lais­se­ra « l’or­gueil de l’ex­pé­rience, de la dé­ten­tion d’un nou­veau sa­voir, d’une ac­qui­si­tion im­pré­vi­sible ». Après, elle ne se­ra plus ja­mais la même, mais « lourde et pois­seuse au mi­lieu des filles en blouse rose, de leur in­no­cence bien édu­quée et de leurs sexes dé­cents ».

L’amour nais­sant ne se consti­tue qu’en op­po­si­tion avec les ins­ti­tu­tions, la tra­di­tion, les conven­tions, les conve­nances et la mo­rale. « Il n’existe pas de pas­sion amou­reuse sans la trans­gres­sion d’un in­ter­dit », écrit Fran­ces­co Al­be­ro­ni. Et si ce pre­mier amour est si im­por­tant, c’est qu’il est fon­da­teur. « L’éprou­ver, c’est quit­ter la pé­riode de l’ado­les­cence, mar­cher vers sa propre li­ber­té, s’af­fran­chir du re­gard ma­ter­nel. C’est vou­loir se mettre à construire autre chose. C’est sor­tir du non-dé­fi­ni de l’ado­les­cence »,

pré­cise Mi­chel Maf­fe­so­li, qui ne parle pas de rup­ture mais plu­tôt de mé­ta­mor­phose. « Si on se ré­fère au pre­mier amour, qu’il ait ou non lais­sé de bons sou­ve­nirs, c’est qu’il a don­né, à un mo­ment par­ti­cu­lier, de l’in­ten­si­té à l’exis­tence. »

« Quand j’étais ado, j’étais amou­reuse tout le temps, se rap­pelle l’écri­vain Vé­ro­nique Ol­mi. Le ma­tin, c’était du chauf­feur de bus, dans la jour­née, du jar­di­nier, que je voyais au tra­vers de la vitre de la classe de cours et avec qui je m’in­ven­tais des aven­tures et, le soir, du fac­teur, que je dé­si­rais ar­dem­ment. Je pro­je­tais des tas de choses sur eux. Les hommes me bou­le­ver­saient. J’étais at­ti­rée par leur odeur, leur peau et, sur­tout, par leur fai­blesse qui me tou­chait. On leur de­mande si vite de de­ve­nir adultes alors qu’ils n’en ont au­cune en­vie. » Mal­gré ces en­goue­ments pré­coces, Vé­ro­nique Ol­mi ne trou­ve­ra son pre­mier amour qu’à 40 ans (lire l’en­ca­dré). Fran­ces­co Al­be­ro­ni dis­tingue la sexua­li­té or­di­naire, celle qui ac­com­pagne une vie uni­forme et li­néaire, de la sexua­li­té ex­tra­or­di­naire vé­cue lors de cet amour nais­sant. « Chaque re­gard, chaque contact, chaque pen­sée échan­gés se chargent d’une in­ten­si­té éro­tique mille fois su­pé­rieure à un rap­port sexuel or­di­naire, écrit le so­cio­logue dans Le Pre­mier

Amour (6). Nous ai­mons tout de l’être élu. Le dé­sir sexuel, c’est de pé­né­trer le corps de l’autre, de vivre dans l’autre et d’être vé­cu par lui comme dans une fu­sion ir­ré­pres­sible. » Le pre­mier amour se­rait-il donc source d’éter­nelle nos­tal­gie ? « Il de­meure dans l’ima­gi­naire comme quelque chose de très spé­cial, même si on sait que l’on peut ai­mer plu­sieurs fois.

S’en rap­pe­ler per­met de sa­voir que l’on a été, à mo­ment de sa vie, prêt à toutes les fo­lies », avance le so­cio­logue Fran­çois de Sin­gly.

CE PRE­MIER AMOUR fait par­tie des rêves en­fouis. Le film d’An­drew Haigh, 45 Ans, avec Cha­lotte Ram­pling (Kate) et Tom Courtenay (Geoff), le ra­conte à mer­veille. Alors qu’il s’ap­prête à fê­ter ses qua­rante-cinq ans de ma­riage, Geoff, le hé­ros, re­çoit une lettre lui an­non­çant que le corps de Ka­tya, son pre­mier amour, qui a dis­pa­ru dans la mon­tagne, vient d’être re­trou­vé. Il est fou­droyé par cette nou­velle, par

l’exis­tence de ce corps ai­mé, sans doute in­tact, puis­qu’il a été conser­vé près de soixante ans dans les glaces. Kate, son épouse, s’aper­çoit alors que son ma­ri n’avait ja­mais ou­blié cette femme, que la nuit il al­lait vi­sion­ner en se­cret les films de leurs as­cen­sions, re­lire leurs car­nets de bord, et que sa propre exis­tence, à son in­su, a été or­ga­ni­sée en fonc­tion de ce que Ka­tya ai­mait : la vie à la cam­pagne, les pro­me­nades, les vi­rées en mon­tagne… Cer­tains re­tournent même à leur pre­mier amour, peut-être est-ce alors l’his­toire qui re­vient en ar­rière, l’in­ache­vé qui trouve une fin. Le phi­lo­sophe et so­cio­logue Jean-Pierre Le Goff écrit, dans son der­nier ou­vrage (7), que

nous vi­vons dans une so­cié­té ado­les­cente, où l’on ne s’in­ter­dit plus rien, même de re­brous­ser che­min pour voir ce que notre vie au­rait pu de­ve­nir, si elle n’avait à un mo­ment don­né chan­gé de di­rec­tion. « Dans un monde qui vous de­mande d’avoir tou­jours des pro­jets, re­trou­ver son pre­mier amour peut en être un», pré­cise Fran­çois de Sin­gly. Comme une ma­nière de re­nouer avec son des­tin.

(1) Der­nier ou­vrage pa­ru « Être post­mo­derne », Les Édi­tions du Cerf. (2) Bien­tôt en tour­nage avec Thier­ry Lher­mitte et Mi­chèle La­roque. (3) Au­teur de « Trois Sai­sons d’orage », Édi­tions Vi­viane Ha­my. (4) Édi­tions Ram­say. (5) Édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Fo­lio.

(6) Édi­tions Plon. (7) « La France d’hier. Ré­cit d’un monde ado­les­cent, des an­nées 1950 à Mai 68 », Édi­tions Stock.

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