Fau­teur de trouble.

Claude Cha­brol a lar­ge­ment com­men­té sa bou­li­mie fil­mique, et son lot de films ra­tés. Mais “Juste avant la nuit” s’ins­crit dans l’in­fi­ni­ment grand du réa­li­sa­teur.

Magazine M - - La Culture -

C’est une évi­denCe : dès le dé­but des an­nées 1970, Claude Cha­brol de­vient, après une éclipse, l’un des met­teurs en scène phare du ci­né­ma fran­çais avec trois films, La Femme in­fi­dèle (1969), Que la bête meure (1969) et Le Bou­cher (1970). Le style Cha­brol s’af­firme, avec sa des­crip­tion im­pi­toyable de l’uni­vers bour­geois de pro­vince. Un point de vue que ce der­nier tient à dé­cor­ré­ler de Mai 68. A la dif­fé­rence de ses col­lègues de la Nou­velle Vague, Jean-Luc Go­dard et Fran­çois Truf­faut en tête, lui pré­tend que ces évé­ne­ments n’ont eu au­cune in­fluence sur son ci­né­ma, ses concep­tions phi­lo­so­phiques ou sa vie per­son­nelle. Les choses sont plus com­plexes. Il suf­fit de re­voir deux des films réa­li­sés du­rant cette pé­riode, Juste avant la nuit (1971) avec Mi­chel Bou­quet et Sté­phane Au­dran, alors com­pagne de Claude Cha­brol, dont la pré­sence coïn­cide avec les meilleurs films du réa­li­sa­teur fran­çais, et Les In­no­cents aux mains sales (1975) avec Ro­my Sch­nei­der. Si Cha­brol réa­lise son meilleur tra­vail du­rant les an­nées 1970, c’est que l’époque lui convient à mer­veille. L’im­pres­sion­nante scène d’ou­ver­ture de Juste avant la nuit, avec Mi­chel Bou­quet dont la maî­tresse, nue, lui de­mande, dans leurs jeux in­times, de l’étran­gler tou­jours plus fort, jus­qu’à une mort for­tuite, de­vient le concen­tré d’une époque. Cha­brol y trouve le cadre idéal pour mettre en scène sa dé­non­cia­tion de l’hy­po­cri­sie bour­geoise à tra­vers un homme qui veut avouer son crime mais que per­sonne n’écoute, à com­men­cer par sa femme. Mi­chel Bou­quet, en te­nue Flo­wer Po­wer, de­vient une pro­po­si­tion im­pro­bable et pour­tant convain­cante. La vogue du Ci­né­ma éro­tique et por­no­gra­phique, au­tre­fois can­ton­né aux salles spé­cia­li­sées, ir­rigue dé­sor­mais le ci­né­ma fran­çais, qui, sou­dain, désha­bille ses ac­trices. Dans Les In­no­cents aux mains sales, Ro­my Sch­nei­der est al­lon­gée nue dans son jar­din quand un cerf­vo­lant échoue sur ses fesses : le pro­prié­taire de l’ob­jet ne ré­cu­père pas seule­ment son jouet. La bou­li­mie fil­mique de Claude Cha­brol, et son lot de films ra­tés, a été lar­ge­ment com­men­tée par le ci­néaste lui-même. Juste avant la nuit s’ins­crit dans l’in­fi­ni­ment grand du réa­li­sa­teur ; Les In­no­cents aux mains sales, avec son in­trigue po­li­cière à la Boi­leau-Nar­ce­jac, reste tout pe­tit. Cette dif­fé­rence ne tient pas seule­ment au scé­na­rio, où à l’in­té­rêt re­la­tif de Cha­brol pour cer­tains de ses pro­jets. Il dé­pend aus­si de ses choix de co­mé­diennes. Sté­phane Au­dran, dans les an­nées 1970, ré­vèle un in­croyable éro­tisme dont Cha­brol tire un trou­blant par­ti pour en faire la femme fa­tale d’une époque : une femme do­mi­nant ses par­te­naires par sa vista, sa beau­té et une charge sexuelle ar­ro­gante, presque gê­nante. Claude Cha­brol face à Ro­my Sch­nei­der, c’est une autre his­toire. On ne re­con­naît plus l’ac­trice ma­gné­tique de Claude Sau­tet dans Les Choses de la vie (1970) et César et Ro­sa­lie (1972). Cha­brol semble cal­ci­fié par sa froi­deur et l’in­ten­si­té de son jeu. Son ab­sence de lé­gè­re­té l’en­nuie. Sans femme pour le sti­mu­ler, le réa­li­sa­teur pa­raît dé­vi­ta­li­sé. Il lui fau­dra ren­con­trer Isa­belle Hup­pert à la fin des an­nées 1970, avec Vio­lette No­zière, pour que son ci­né­ma re­prenne vie.

Pages co­or­don­nées par Emi­lie Gran­ge­ray

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