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hris­tian ar­tin a de­puis tou­jours une se­conde pa­trie : la mé­moire. Il y est né et y a gran­di comme il est né et a gran­di en France. De­puis cin­quante-cinq ans, il fait sans cesse des allers et re­tours entre ces deux mondes, ces deux parts de lui-même. Com­ment dire ? Le ga­min vi­vait dans les rues de Mar­seille, mi­not jus­qu’aux cram­pons de foot, le cul sur les bancs de l’école ré­pu­bli­caine à ap­prendre ce que doit ap­prendre un pe­tit Fran­çais. Il était plei­ne­ment de cette ville, plei­ne­ment de ce pays, « à 100 % ». Et puis, il y avait « Va­rou­jan », son deuxième pré­nom, ce­lui du bap­tême à l’église ar­mé­nienne. Ou « Va­rou » , comme l’appelaient les co­pains de l’école où il se ren­dait les après-mi­di du mer­cre­di et du sa­me­di pour ap­prendre une autre langue, une autre culture, une autre his­toire. De­puis le ber­ceau, de­puis les pre­mières chan­sons, les pre­mières comp­tines, Va­rou por­tait en lui un ailleurs qu’il dé­cou­vri­ra, avec les an­nées, comme un en­fant ex­plore peu à peu un ter­ri­toire jus­qu’à le faire sien. Il n’en a tou­jours pas fait le tour, de ce royaume peu­plé de fan­tômes et de sou­ve­nirs. Sa­hag, son grand-père pa­ter­nel, évo­quait à l’oc­ca­sion cet ailleurs in­dis­tinct, mys­té­rieux, lais­sé là-bas, dans les confins de l’ac­tuelle Tur­quie. C’était un eden, bien sûr, comme seule la nos­tal­gie sait en créer. « Grand-père par­lait du vil­lage, de la vie à la ferme, des champs, des ver­gers, des mon­tagnes. » Lors de va­cances dans les Hautes-Alpes, le dé­cor avait ra­vi­vé des émo­tions en­fouies chez le vieil homme. De mé­moire, il avait des­si­né sur une feuille le pay­sage de Kan­ta­roz, le bourg d’Ana­to­lie, près de la ville de Si­vas, où il était né en 1899. Il se sou­ve­nait du nom de chaque mon­tagne. Quand, en avril 2014, Ch­ris­tian Ar­tin s’est en­fin ren­du sur place, il est res­té sai­si par la jus­tesse de la des­crip­tion. Tout était conforme: la grande plaine à blé, les mai­sons à flanc de co­teaux, les som­mets dont un en forme de cha­peau s’ap­pe­lait Raz­ma­ra­ra. Seul le vil­lage avait chan­gé de nom : il ne s’ap­pe­lait plus Kan­ta­roz, mais Bo­gaz Dé­ré. « L’an­cien quar­tier ar­mé­nien était vide. Il était res­té dans son jus mais n’était pas en­tre­te­nu. Des pierres avaient été réuti­li­sées ailleurs. J’ai re­trou­vé une mai­son qui cor­res­pon­dait à la des­crip­tion que mon grand-père fai­sait de la mai­son fa­mi­liale. » En ar­mé­nien, car son fran­çais res­te­ra tou­jours ca­ho­teux, se­mé de bar­ba­rismes, Sa­hag ra­con­tait les pe­tits riens du bon­heur vé­cus dans ces pay­sages. « A un mo­ment, dans le récit, je sen­tais mon­ter une gêne. Il y avait des si­lences. Pe­tit, on ob­serve les si­lences. Tout à coup, l’his­toire sau­tait une étape. On re­trou­vait Grand-père tout seul à 16 ans dans les rues de Bag­dad ou dans un camp de tentes à Alep, puis dans un ba­teau pour Mar­seille. Il ra­con­tait com­ment il avait ap­pris le mé­tier de char­pen­tier. Que s’était-il pas­sé dans l’in­ter­valle ? » Par­fois, un sou­ve­nir sor­tait tout à trac, ex­pul­sé des tré­fonds. Comme ce jour où Ch­ris­tian est re­ve­nu de l’école alors que sé­vis­sait une épi­dé­mie de poux. Son grand-père lui avait dit que les Turcs, quand il men­diait à man­ger, s’amu­saient à lui je­ter des puces. Confi­dence sans suite, anec­do­tique, qui lais­sait le des­cen­dant frus­tré. « Je de­vi­nais qu’il y avait eu quelque chose d’im­por­tant, de trop lourd à dire. Le gé­no­cide, grand-père me l’a ra­con­té si­len­cieu­se­ment. » Ce ca­ta­clysme muet, cette grande dou­leur tue, Ch­ris­tian Ar­tin l’a ap­pris au­tre­ment, par les livres. Il y a un siècle, of­fi­ciel­le­ment le 24 avril 1915, com­men­çait le « trans­fert for­cé » des po­pu­la­tions ar­mé­niennes de l’Em­pire ot­to­man. Les his­to­riens es­timent qu’entre 1,2 et 1,5 mil­lion d’hommes, de femmes et d’en­fants ont été mas­sa­crés dans leurs mai­sons, abat­tus en che­min ou ont pé­ri des pri­va­tions im­po­sées dans les camps où ils étaient re­clus au mi­lieu du dé­sert ira­ko­sy­rien. Mais, tout ce­la – le père de Sa­hag exé­cu­té alors qu’il était dans l’ar­mée ot­to­mane, son grand-père dé­ca­pi­té un 14 juillet, les autres pa­rents qui tom­bèrent en route, les qua­rante membres de la fa­mille dé­ci­més, lais­sant Sa­hag et son frère Ga­ra­bet or­phe­lins –, Va­rou l’a ap­pris « par bribes » et de se­conde main. Et puis le récit de Sa­hag, tout sim­ple­ment la vie, re­pre­nait le 27 sep­tembre 1924, le jour où le grand-père a dé­bar­qué à Mar­seille. L’of­fi­cier qui l’avait en­re­gis­tré à son ar­ri­vée lui avait in­dû­ment don­né le nom d’Ar­tin, qui est en fait un pré­nom (la fa­mille s’ap­pe­lait Keus­seyan). L’erreur res­te­ra pour la li­gnée. Le grand­père était un des 100 000 sur­vi­vants du gé­no­cide à être pas­sés par le port pho­céen, entre 1922 et 1929. Le pro­tec­to­rat que la France im­po­sa à la Sy­rie et au Li­ban, à par­tir de 1920, le be­soin de main-d’oeuvre d’un pays sai­gné par la guerre de 14-18 fa­ci­li­tèrent cette mi­gra­tion. Pour cer­tains, ce ne fut que le temps d’un tran­sit dans ce pays, avant de re­par­tir vers les Amé­riques. D’autres sont res­tés sur les bords de la Mé­di­ter­ra­née ou ont es­sai­mé dans tout le pays, au gré des offres d’em­ploi. De fortes com­mu­nau­tés sub­sistent dans cer­taines ban­lieues pa­ri­siennes, à Va­lence ou à Dé­cines, près de Lyon. On es­time qu’il y au­rait au­jourd’hui 500 000 des­cen­dants de ré­fu­giés ar­mé­niens, dont 80 000 vivent en­core à Mar­seille, no­tam­ment dans les quar­tiers Saint-Jé­rôme ou Beau­mont. Au­tant de fa­milles qui ont fait souche, comme les Ar­tin. Sa­hag était char­pen­tier, son fils Gar­bis – né à Mar­seille en 1930 mais ap­pe­lé Jean pour l’état ci­vil et l’in­té­gra­tion – était ébé­niste et le pe­tit-fils Ch­ris­tian est au­jourd’hui dans l’in­for­ma­tique. Une his­toire ba­na­le­ment ré­pu­bli­caine, en somme. N’était le grand trem­ble­ment qui avait dros­sé la fa­mille jus­qu’ici. •••

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