Un câble of­fi­ciel amé­ri­cain ré­vé­lé par Wi­kiLeaks en 2010 com­pa­rait la fa­mille Aliev au clan des Cor­leone du “Par­rain”.

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sourd, nous a don­né ren­dez-vous dans un ca­fé du centre-ville, en re­qué­rant l’ano­ny­mat. Jus­qu’à l’an­née der­nière, J. tra­vaillait pour une as­so­cia­tion mi­li­tant pour les droits de l’homme. Au­jourd’hui, il a trou­vé un em­ploi dans un su­per­mar­ché. Entre-temps, les au­to­ri­tés ont in­car­cé­ré le lea­der de l’or­ga­ni­sa­tion qui l’em­ployait, l’ac­cu­sant d’éva­sion fis­cale et de dé­tour­ne­ments de fonds. « Des ac­cu­sa­tions ab­surdes qui risquent de l’en­voyer en pri­son pour douze ans », souffle-t-il. Crai­gnant que les « prin­temps arabes » ne « conta­minent » le Cau­case et que la ré­vo­lu­tion ukrai­nienne de Maï­dan ne gagne son peuple, le pou­voir ne cesse de se dur­cir. « Maï­dan a ins­pi­ré une nou­velle vague de jeunes ac­ti­vistes en Azer­baïd­jan qui sont de­ve­nus de plus en plus ac­tifs sur les ré­seaux so­ciaux », ra­conte Tur­gut Gam­bar, 25 ans, membre du mou­ve­ment pour la jeu­nesse Ni­da, qui a dé­jà fait deux sé­jours en pri­son et éco­pé de 3000 eu­ros d’amende pour avoir par­ti­ci­pé à une « ma­ni­fes­ta­tion non au­to­ri­sée » . De­puis 2013, une ky­rielle de lois an­ti-ONG a été adop­tée. Les or­ga­ni­sa­tions doivent dé­sor­mais s’en­re­gis­trer au­près du gou­ver­ne­ment et sou­mettre les fonds en pro­ve­nance de l’étran­ger à son ap­pro­ba­tion – qu’elles ob­tiennent ra­re­ment, ce qui les oblige à mettre la clé sous la porte. Au­jourd’hui, une cen­taine de mi­li­tants sont der­rière les bar­reaux. L’or­ga­ni­sa­tion Hu­man Rights Watch a de­man­dé aux Oc­ci­den­taux de boy­cot­ter les Jeux. Mais l’ap- pel est res­té lettre morte. Les or­ga­ni­sa­tions spor­tives se re­tranchent der­rière le sa­cro-saint prin­cipe de neu­tra­li­té du sport. « Ce qui est to­ta­le­ment hy­po­crite », es­time Pim Ver­schuu­ren, de l’IRIS. « C’est un pays jeune qui a be­soin de s’af­fir­mer et je ne me per­mets pas de ju­ger la ques­tion po­li­tique », com­mente ain­si De­nis Mas­se­glia, pré­sident du Co­mi­té na­tio­nal olym­pique et spor­tif fran­çais (CNOSF). Lors de sa confé­rence de presse de pré­sen­ta­tion de l’Eu­ro 2020, Mi­chel Pla­ti­ni, pré­sident de l’UEFA, avait lui aus­si bot­té en touche: « Le foot, c’est le foot; la po­li­tique, c’est la po­li­tique, je pense que si on com­mence à mé­lan­ger, on n’au­ra pas beau­coup de foot dans le monde. » Les jour­na­listes lo­caux ne sont pas mieux trai­tés que les mi­li­tants des droits de l’homme. A moins de prê­ter al­lé­geance au pou­voir. Plus de 2 000 d’entre eux, fa­vo­rables – de gré ou de force – au clan Aliev, se sont vu of­frir un lo­ge­ment dans de gi­gan­tesques im­meubles sur le point d’être ache­vés en face de l’Aqua­tic Cen­ter. Les autres en re­vanche, lors­qu’ils n’ont pas été en­voyés der­rière les bar­reaux, sur­vivent pé­ni­ble­ment. C’est le cas de Tu­ran, créé il y a vingt-cinq ans, l’un des der­niers jour­naux in­dé­pen­dants. Lo­gé dans un vieil im­meuble de la ca­pi­tale, au fond d’une pe­tite cour rouillée, cette pu­bli­ca­tion en ligne su­bit sans cesse la pres­sion des au­to­ri­tés: cou­pures d’élec­tri­ci­té, connec­tions In­ter­net in­ter­rom­pues, re­fus d’ac­cré­di­ta­tions, in­ter­dic­tion de re­ce­voir des fonds étran­gers, amendes di­verses et va­riées, me­naces sur la fa­mille… « Tout ça pour as­su­rer la sta­bi­li­té du pays? s’in­ter­roge l’un des jour­na­listes. C’est l’ex­cuse ty­pique des ré­gimes au­to­ri­taires et des dic­ta­tures. Le pays le plus stable, c’est la Co­rée du Nord! » L’Azer­baïd­jan oc­cupe le 160e rang, sur 180, du clas­se­ment mon­dial de la li­ber­té de la presse dres­sé en 2014 par Re­por­ters sans fron­tières. Alors, dans les lo­caux de Tu­ran, on reste pru­dent. On com­mu­nique avec « l’ex­té­rieur » uni­que­ment par Skype et par Gmail, les deux moyens les moins sus­cep­tibles d’être in­ter­cep­tés par les au­to­ri­tés, et on prend soin de gar­der l’ano­ny­mat. Tout comme J., dans le ca­fé, qui, avant de nous quit­ter, s’in­quiète : « Vous tra­vaillez pour un jour­nal fran­çais? La France est un pays ami des Aliev… » Les ré­serves de gaz et de pé­trole ont fait de l’Azer­baïd­jan un par­te­naire, po­li­tique et éco­no­mique, sur le­quel l’Ouest s’ap­puie. « Par­mi les al­liés de l’Oc­ci­dent, c’est le meilleur de la ré­gion », s’en­thou­siasme la sé­na­trice de l’Orne, Nathalie Gou­let. « C’est un pays jeune avec une po­pu­la­tion jeune qui n’a pas eu de bonnes ha­bi­tudes dé­mo­cra­tiques, mais ils pro­gres­se­ront ! », pour­suit-elle. Ce­la fait plu­sieurs dé­cen­nies que les in­ves­tis­seurs étran­gers sont les bien­ve­nus, comme BP, Exxon, To­tal ou en­core Bouygues, qui a ré­cem­ment ra­flé un contrat de 147 mil­lions d’eu­ros pour le mé­tro de Ba­kou, et Co­caCo­la, qui spon­so­rise les Jeux. Car •••

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