Ailla­gon, bouillant de culture.

Il a di­ri­gé les plus pres­ti­gieuses ins­ti­tu­tions cultu­relles, frayé avec des po­li­tiques de droite comme de gauche et étof­fé au cours de sa longue car­rière un car­net d’adresses à faire pâ­lir d’en­vie les plus mon­dains. Mais, à 70 ans, ce­lui qui fut à la tête

Magazine M - - Le Som­maire - Va­nes­sa sch­nei­der par

À 70 ans, l’an­cien mi­nistre de la culture de Jacques Chi­rac n’est pas près de rac­cro­cher. Conseiller de Fran­çois Pi­nault, il aide le mil­liar­daire à ins­tal­ler sa col­lec­tion à la Bourse de com­merce de Pa­ris.

lya un âge où l’on parle sou­vent du bon temps au pas­sé. Où l’on s’ ar­rête plus vo­lon­tiers sur ses faits d’armes que sur ses pro­jets. Jean-Jacques Ailla­gon re­garde droit de­vant lui. À 70 ans, l’an­cien mi­nistre de la culture n’a ja­mais été aus­si ac­tif. Il porte beau, re­gard vif et brillant, sil­houette qu’on de­vine soi­gneu­se­ment en­tre­te­nue, ves­tiaire de bonne fac­ture, po­li­tesse un brin sur­an­née et timbre ve­lou­té. Sur­tout, il est par­tout – et sin­gu­liè­re­ment là où on ne l’at­tend pas –, conti­nuant à ré­gner en sei­gneur sur le monde de la culture. Lors­qu’on le ren­contre, il vient de mettre la der­nière touche à une ex­po­si­tion au Mu­sée du quai Bran­ly-Jacques Chi­rac consa­crée à l’an­cien pré­sident. Il conti­nue éga­le­ment à oeu­vrer au­près de Ch­ris­tian Es­tro­si, pré­sident du con­seil ré­gio­nal de PA­CA, – «un­homme pas si bor­né qu’on ne l’ima­gine », as­sure-t-il. À Nice, il a or­ga­ni­sé de nom­breuses ré­tros­pec­tives sur l’oeuvre de Ma­tisse et planche sur la can­di­da­ture de la ville au clas­se­ment au Pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. Mais l’es­sen­tiel de son temps, ce fou d’art contem­po­rain le consacre dé­sor­mais à Fran­çois Pi­nault. Voi­là plus de dix ans qu’il le conseille sur la va­lo­ri­sa­tion et l’ex­po­si­tion de ses col­lec­tions. Le der­nier rêve du mil­liar­daire – l’ins­tal­la­tion d’une par­tie de sa col­lec­tion à la Bourse de com­merce à Pa­ris–est in­con­tes­ta­ble­ment l’un des pro­jets cultu­rels les plus ex­ci­tants du mo­ment. Et un dé­fi ma­jeur pour l’homme d’af­faires, qui avait dû re­non­cer en 2005 à in­ves­tir l’île Se­guin. Tra­vailler en­core et en­core, le conseiller de Fran­çois Pi­nault semble n’avoir que ça en tête. Comme s’il n’avait pas dé­jà tout fait. Comme s’il fal­lait qu’il s’as­sure de bien mé­ri­ter sa place sous les ors des plus beaux sa­lons pa­ri­siens. Un sen­ti­ment d’ur­gence et pro­ba­ble­ment d’illé­gi­ti­mi­té qui ne le quitte ja­mais. Une scène ra­conte un peu de ce per­son­nage qui a chan­gé de vie presque au­tant que de cos­tumes. Pour ses 70 ans, ses en­fants, Laure et Tho­mas, lui ont or­ga­ni­sé un an­ni­ver­saire sur­prise. La pre­mière, née en 1968, tra­vaille aux ar­chives de la marque Gi­ven­chy, le se­cond, né un an plus tard, au Mo­bi­lier na­tio­nal. En oc­tobre der­nier, à l’heure du dé­jeu­ner au Mu­sée de la chasse, dans le quar­tier du Ma­rais à Pa­ris, ils avaient ras­sem­blé au­tour d’un ri­sot­to tous ceux qui l’ont ac­com­pa­gné dans sa vie pro­fes­sion­nelle. Cent cin­quante in­vi­tés. Des an­ciens des Beaux-Arts à sa pre­mière se­cré­taire à la Mai­rie de Pa­ris, des col­la­bo­ra­teurs du Mu­sée Beau­bourg aux jar­di­niers du châ­teau de Ver­sailles, des an­ciens sta­giaires à ja­mais re­de­vables aux sou­tiens les plus ca­pés, comme Fran­çois Pi­nault. «J’ai chan­ce­lé de­vant toutes ces strates de mon exis­tence », ra­conte, en­core ému, le roi de la fête. Une as­sem­blée de bric et de broc, à l’image d’un homme in­clas­sable dont les ami­tiés se nichent dans tous les re­coins de l’échi­quier po­li­tique, sur les ter­ri­toires les plus di­vers, à Ve­nise, Pa­ris, Lens ou Nice, comme dans tous les mi­lieux de la so­cié­té. «J’ai connu les chau­mières et les châ­teaux », aime à ré­su­mer ce dan­dy qui a été à la tête des plus fa­meuses ins­ti­tu­tions cultu­relles fran­çaises. Sous-di­rec­teur de l’École na­tio­nale su­pé­rieure des beaux-arts dès 1978, di­rec­teur des af­faires cultu­relles de la Ville de Pa­ris, pré­sident du Centre Georges-Pom­pi­dou de 1996 à 2002, mi­nistre de la culture des deux pre­miers gou­ver­ne­ments de Jean-Pierre Raf­fa­rin entre 2002 et 2004, il a éga­le­ment été PDG de TV5 Monde pen­dant un an, avant que Pi­nault ne lui confie le Pa­laz­zo Gras­si, à Ve­nise. Et puis Ver­sailles, de 2007 à 2011… S’ajoute à ce long cur­ri­cu­lum vi­tae un des car­nets d’adresses les plus épais de Pa­ris, où l’on croise des ar­tistes de re­nom comme Gé­rard Fro­man­ger ou l’ar­chi­tecte Paul Che­me­tov, des po­li­tiques de tout bord, de Fran­çois Bay­rou à Ma­nuel Valls, et des ca­pi­taines d’in­dus­trie comme Mi­chel-Édouard Le­clerc. «Il connaît la terre en­tière. Mais on ne le voit ja­mais gre­nouiller dans les cercles du pou­voir. Il n’ est pas du genre à traî­ner dans les sa­lons de l’ Ély­sée pour les re­mis es de Lé­gion d’ hon­neur, ni à ar­pen­ter les ver­nis­sages et les évé­ne­ments cultu­rels », af­firme Au­ré­lie Fi li pp et­ti,qu il’ a connu lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle de Fran­çois Hol­lande en 2012, pour la­quelle ils oeu­vraient tous les deux. Rien ne pré­des­ti­nait Jean-Jacques Ailla­gon à une telle car­rière. Il naît en Mo­selle, en 1946. Une mère qui tient un ca­fé-res­tau­rant pé­ri­cli­tant à Creutz­wald, un père qui s’éva­pore avant même son ar­ri­vée au monde et huit de­mi-frères et soeurs qu’il n’a ja­mais vrai­ment consi­dé­rés •••

••• comme tels. L’aî­né reste, pour la pe­tite com­mu­nau­té du bas­sin houiller, «le­filsde la pu­tain ». Lui se sent «unob­jet rap­por­té ». Pas un livre, pas un disque dans cette mai­son désar­gen­tée. L’en­fant triste se ré­fu­gie chez des voi­sins bour­geois qui lui font dé­cou­vrir la mu­sique clas­sique sur leur pla­tine, son pre­mier contact avec la culture. Il a son beau-père Re­né en hor­reur, au point de re­fu­ser de dî­ner à sa table dès l’âge de 10 ans. De ce cli­mat fa­mi­lial hos­tile, il pense te­nir «unes­prit re­belle, une in­ap­ti­tude àse­glis­ser dans les moules ». À 15 ans, il de­mande à son père de ve­nir le cher­cher. Il ne l’a vu que trois ou quatre fois, mais qu’im­porte : l’en­vie d’un ailleurs l’em­porte am­ple­ment sur l’in­cer­ti­tude de trou­ver, en­fin, un confort af­fec­tif. L’ur­gence, dé­jà. Le père, di­rec­teur com­mer­cial à Tou­louse dans le monde phar­ma­ceu­tique, cé­li­ba­taire et sé­duc­teur in­vé­té­ré, ar­rive au vo­lant de sa dé­ca­po­table un ma­tin de no­vembre. Ils des­cendent tous deux la N7 jus­qu’à Tou­louse, passent une nuit en­semble à Di­jon, par­tagent leur pre­mier dî­ner. «Vingt-quatre heures avec mon père, c’était quelque chose!», se sou­vient-il, le re­gard pé­tillant. Il ne re­vien­dra plus dans le foyer ma­ter­nel, si ce n’est une fois l’an, his­toire de ne pas cou­per com­plè­te­ment les ponts. À la mort du beau-père haï, il y a quelques an­nées, une de ses soeurs lui de­mande s’il est pos­sible d’en­ter­rer ses cendres avec celles de la mère dé­cé­dée quelque temps plus tôt. «J’ai dit oui, il faut tou­jours être gen­til avec les morts. » Il ajoute dans un rire lé­ger comme une bulle de sa­von : «Je­tiens ma re­vanche, j’ai mis les cendres de Re­né en terre!» C’est à Tou­louse que Jean-Jacques Ailla­gon forge sa culture. Une pe­tite amie de son père se charge de son édu­ca­tion. C’est le temps des pre­mières fois : pre­mier mu­sée aux Au­gus­tins, pre­mier opé­ra au Ca­pi­tole, pre­mier concert, pre­mière pièce de théâtre. Au ly­cée Ber­the­lot, il ren­contre sa fu­ture épouse, Ma­rie-France, pe­tite-fille d’un Grand Prix de Rome en mu­sique et fon­da­teur du conser­va­toire de la ville, lec­trice as­si­due qui lui sert de «guide lit­té­raire ». Au ly­cée, tou­jours, grâce à un pro­fes­seur dont il n’a ja­mais ou­blié le nom, Vic­tor Al­lègre, il se dé­couvre une pas­sion pour l’his­toire et le pa­tri­moine. «Ce­sont des an­nées es­sen­tielles, fon­da­trices », re­con­naît-il. Mais il lui faut tra­vailler as­sez ra­pi­de­ment, car l’ar­gent manque. Après des études d’his­toire, il passe les concours du Capes et de l’ins­pec­tion des im­pôts. Re­çu aux deux, il choi­sit l’en­sei­gne­ment et se re­trouve pro­fes­seur en Cor­rèze. Il n’est en­core qu’un jeune homme am­bi­tieux que le chaos fa­mi­lial a ren­du cu­rieux de tout : «J’ai vé­cu dans deux fa­milles que tout op­po­sait, l’une où l’on comp­tait les morts pour la France, l’ autre, mo­sel­lane, où l’ on se fai­sait tuer sur le front russe sous uni­forme al­le­mand. Ma mère était ca­tho­lique, mon père pro­tes­tant. J’ai très tôt pra­ti­qué les deux cultes, l’in­to­lé­rance est pour moi odieuse. » Après les bles­sures de l’en­fance, c’est une autre souf­france qui lui ou­vri­ra pa­ra­doxa­le­ment les portes de sa nou­velle vie. Ma­rié jeune, père de deux en­fants, il dé­couvre son ho­mo­sexua­li­té quelques an­nées plus tard. Une dé­fla­gra­tion in­time. En ce dé­but des an­nées 1970, c’est en­core consi­dé­ré comme une ma­la­die : «J’ai es­sayé de me “soi­gner”, j’ai fait des cures de som­meil. On ten­tait de me “gué­rir” avec de la chi­mie et des élec­tro­chocs, c’était ex­trê­me­ment violent », se sou­vient-il. Son couple se rompt comme un fil de laine sur le­quel on au­rait trop ti­ré. «Ma­femme m’ali­bé­ré en­par­tant. Je sais ceque je­lui dois.C’est elle qui m’a contraint àal­ler jus­qu’au bout de mes choix en étant cou­ra­geuse. Moi, je n’osais pas m’as­su­mer.»

En­fin dé­lié de son pas­sé, plus rien ne l’ar­rê­te­ra. En ha­bi­tué du Fes­ti­val d’Avi­gnon, c’est là qu’au mi­tan des an­nées 1970 il fait la connais­sance de Mi­chel Guy. Une ren­contre dé­ci­sive. Sé­duit par son ap­pé­tit, le se­cré­taire d’État à la culture le fait ve­nir à Pa­ris, où il tra­vaille­ra d’abord au mi­nis­tère comme pe­tite main, puis à la Ville, où Jean Mu­sy règne en maître sur la culture. Tra­vailleur achar­né, per­fec­tion­niste, il en­chaîne les postes de plus en plus pri­sés, pro­té­gé par ses deux men­tors. L’ur­gence en­core. Cer­tains laissent en­tendre qu’il de­vrait sa car­rière à sa très grande proxi­mi­té avec Mu­sy et aux ré­seaux ho­mo­sexuels. «Les gens voient des juifs, des francs-ma­çons ou des ho­mos par­tout pour ex­pli­quer des réus­sites in­di­vi­duelles, ré­torque-t-il. Quand des per­sonnes ont des vies qui se res­semblent, des af­fi­ni­tés peuvent s’éta­blir,mais il n’existe pas de so­cié­té ho­mo or­ga­ni­sée, je n’ai ja­mais éprou­vé l’ef­fi­ca­ci­téd’un lob­by ho­mo. Je n’ai ja­mais sou­te­nu quel­qu’un en fonc­tion de son orien­ta­tion sexuelle, je n’en ai pas pro­fi­té­non plus. » Tout juste ad­met-il qu’ «àl’époque, l’ho­mo­sexua­li­té était un for­mi­dable fac­teur de mixi­té so­ciale. La mul­ti­pli­ci­té des­par­te­naires et la li­ber­té que l’on­vi­vait dans ce­san­nées d’avant le si­da fai­saient que l’on ren­con­trait aus­si bien des ou­vriers, des pay­sans que des hommes riches et cé­lèbres. » De sa sexua­li­té il n’a ja­mais fait un éten­dard, ne s’est pas ca­ché non plus. « Men­tir sur ce que je suis m’au­rait ap­pa­ru in­utile et pué­ril. Àpar­tir du mo­ment où j’ai exer­cé des res­pon­sa­bi­li­tés, et consi­dé­rant d’où je viens, j’au­rais même ju­gé ce­la in­digne de le mas­quer.» Jacques Chi­rac, qui le croi­sait sans cesse dans les cou­loirs de la Mai­rie de Pa­ris et ne se gê­nait pas pour glo­ser sur les «pé­dés », n’a ja­mais vou­lu le croire : «Jean-Jacques, ce n’est pas pos­sible, vous avez deux en­fants, non?» Son ir­ré­sis­tible as­cen­sion, Jean-Jacques Ailla­gon l’at­tri­bue à la chance : «Jen’ai ja­mais eu au­cun plan de car­rière, af­firme-t-il. Mais j’ai tou­jours ren­con­tré des gens qui m’ont ai­dé. » Sa grande amie Vé­ro­nique Cay­la, pré­si­dente du di­rec­toire d’Arte France, nuance : «La­chance, on se la construit. Pour ar­ri­ver dans l’ uni­vers de Mi­chel Guy, il faut de l’am­bi­tion. Jean-Jacques avait celle d’être mi­nistre de la culture de­puis long­temps .» En­tre­te­nir des re­la­tions, tis­ser des ré­seaux, voi­là son vrai sa­voir­faire. Et les gens qui lui sont re­de­vable s sont lé­gion .« Il crée un en­vi­ron­ne­ment de bien­veillance au­tour de lui, ana­lyse Em­ma­nuel Be­rard, de la mai­son de vente aux en­chères Art­cu­rial, qui a dé­mar­ré à ses cô­tés en 2003. Il n’hé­site pas àdon­ner un coup de pouce au filsd’une se­cré­taire ou àquel­qu’un qui ne lui se­ra ja­mais utile. Du coup, quand il yaun­poste àpour­voir,tout le monde cite spon­ta­né­ment son nom. » Tous les ans, à l’aube de la nou­velle an­née, Jean-Jacques Ailla­gon se re­met à l’ou­vrage. Et en­voie à chaque membre de son ré­seau ten­ta­cu­laire des voeux per­son­na­li­sés. Du chef de la sé­cu­ri­té de Beau­bourg à son as­sis­tante à l’École des beaux-arts, en pas­sant par les puis­sants du monde de la culture, il n’ou­blie per­sonne. «Un­cour­ti­san ma­lin », grince un •••

“Dans les an­nées d’avant le si­da, l’ho­mo­sexua­li­té était un fac­teur de mixi­té so­ciale. La li­ber­té que l’on vi­vait alors fai­sait que l’on ren­con­trait aus­si bien des ou­vriers, des pay­sans que des hommes riches et cé­lèbres.” Jean-Jacques Ailla­gon

••• homme de té­lé­vi­sion qui s’en mé­fie. Mais ses ad­ver­saires se font dis­crets. Qui ose­rait cri­ti­quer haut et fort ce­lui qui fait en­core la pluie et le beau temps dans ce mi­cro­cosme en France? Par­tout où il est pas­sé, les gens brodent à son su­jet les mêmes qua­li­fi­ca­tifs élo­gieux. «ÀlaVi­déo­thèque de Pa­ris, il atrès vite in­suf­fléune nou­velle ère, se sou­vient So­phie Ho­va­nes­sian, di­rec­trice du Mu­sée Jac­que­mart-An­dré. Il aou­vert un éta­blis­se­ment long­temps fer­mé sur l’ex­té­rieur.» Au châ­teau de Ver­sailles, il a pris le risque de cho­quer en mê­lant art contem­po­rain et pa­tri­moine his­to­rique. Et les cri­tiques sus­ci­tées par les ex­po­si­tions de Jeff Koons ou de Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi n’ont pas man­qué mal­gré les re­cords de fré­quen­ta­tion : 5,4 mil­lions de vi­si­teurs par an pour le châ­teau et 10 mil­lions pour le parc. Le bi­lan de son pas­sage au mi­nis­tère de la culture est, en re­vanche, plus mi­ti­gé. S’il est l’au­teur d’une loi que cha­cun ap­pe­lait de ses voeux pour fa­vo­ri­ser le mé­cé­nat, il a chu­té sur la crise des in­ter­mit­tents du spec­tacle, en grève au mo­ment des fes­ti­vals de l’été 2003. Un épi­sode qu’il juge to­ta­le­ment in­juste. «Ce dos­sier re­le­vait du mi­nis­tère des af­faires so­ciales [à l’époque di­ri­gé par Fran­çois Fillon], qui aé­té aux abon­nés ab­sents. Je n’ai rien pu faire, je n’en avais pas les moyens. Fillon s’est dé­faus­sé sur moi et je l’ai payé. »

Le seul qui se per­met de l’égra­ti­gner est l’un de ses suc­ces­seurs rue de Va­lois. Dans son livre de sou­ve­nirs, La Ré­créa­tion, Fré­dé­ric Mit­ter­rand le dé­crit comme un homme «par­ti­cu­liè­re­ment suave » qui a eu le mau­vais goût de faire du «ta­page pu­bli­ci­taire » lors­qu’il a dû pas­ser la main à Ver­sailles en 2011. Jean-Jacques Ailla­gon au­rait vou­lu conti­nuer au-de­là de la li­mite d’âge et a re­mué ciel et terre pour qu’on lui per­mette de contour­ner les règles. Il a même, un temps, en­vi­sa­gé de louer un ap­par­te­ment au châ­teau, après la fin de son man­dat. Fré­dé­ric Mit­ter­rand n’a pas cé­dé. «Nou­sa­vons euun­dé­sac­cord pro­fes­sion­nel àTV5 Monde, ex­plique Ailla­gon. Je n’ap­pré­ciais pas sa pro­gram­ma­tion trop axée sur les têtes cou­ron­nées, ça s’est sol­dé par son dé­part. Il en agar­dé une dent contre moi et s’en est pris àmoi de fa­çon­dé­sé­qui­li­brée et in­juste. » En homme qui ne veut dé­plaire à per­sonne, Ailla­gon a de­man­dé un ren­dez-vous au nou­veau mi­nistre qui l’a fait poi­reau­ter une heure dans l’an­ti­chambre de la Rue de Va­lois. «C’était aga­çant de de­voir at­tendre pen­dant aus­si long­temps àquelques pas de mon an­cien bu­reau, mais j’ai com­pris. » Jean-Jacques Ailla­gon n’est pas du genre à ru­mi­ner le pas­sé. C’est un homme en mou­ve­ment. Il a dé­mé­na­gé une qua­ran­taine de fois. À Pa­ris, il a vé­cu dans tous les quar­tiers, du 19e ar­ron­dis­se­ment au square du Roule, de la chic rue Jean-Mer­moz aux alen­tours de la gare Saint-La­zare. Une sé­rie d’adresses dont il ne sau­rait dire la­quelle il pré­fère. À Tou­louse, il a eu cinq do­mi­ciles, sans comp­ter la Cor­rèze et Ve­nise. Tou­jours en lo­ca­tion, de crainte d’avoir «un­fi­là­la­patte ». De­puis un an, il ha­bite à Garches, dans les Hauts-de-Seine. Il sou­rit : «Je­vou­lais un jar­din, mais je com­mence àne­plus pou­voir le voir en pein­ture. » Il songe de nou­veau à faire la tour­née des agences im­mo­bi­lières. L’ur­gence tou­jours. Il s’est aus­si ache­té des mai­sons. Plu­sieurs à la cam­pagne, toutes re­ven­dues. Une en Nor­man­die, ja­mais oc­cu­pée. Au­jourd’hui, il passe ses va­cances dans le Fi­nis­tère, mais pour com­bien de temps? «J’ai une âme de no­made, j’aime cette li­ber­té de me fixer­nulle part. Ça aun­lien avec mon in­sa­tis­fac­tion per­ma­nente. » De ses ra­cines lor­raines, il ne re­nie rien. «Iln’a pas ou­blié d’où il vient, confirme Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, qui par­tage avec lui des ori­gines mo­destes. Il aune per­cep­tion très ai­guë des rap­ports de classes, c’est le contraire d’un par­ve­nu. » Chaque fois qu’il re­tourne dans la ré­gion, l’an­cien di­rec­teur de Ver­sailles fait un dé­tour pour re­gar­der la fa­çade de sa mai­son d’en­fance. Il garde de tous les en­droits où il a vé­cu un rap­port apai­sé, voire af­fec­tueux. «Dans tous les lieux de ma­vie, je ne re­tiens que les mo­ments heu­reux. Il n’y apas d’en­droits qui me sont ré­pul­sifs. Beau­coup de gens écrivent l’his­toire de leur vie, moi j’ai­me­rais en conter la géo­gra­phie. » Ne pas se fixer, ne pas être in­car­cé­ré dans des cases, c’est l’ob­ses­sion de Jean-Jacques Ailla­gon. En po­li­tique, la dé­mons­tra­tion est im­pla­cable. Il s’est d’abord ren­du in­dis­pen­sable à Jacques Chi­rac. En 1995, lorsque ce der­nier était la ri­sée des in­tel­los pa­ri­siens, il a réus­si le tour de force d’or­ga­ni­ser en sa fa­veur un grand ras­sem­ble­ment de per­son­na­li­tés de la culture aux Bouffes du Nord. L’an­cien maire de Pa­ris, qui plus tard le nom­ma mi­nistre, lui en a été ex­trê­me­ment re­con­nais­sant. Le soir de la vic­toire, Ailla­gon par­ta­geait le cham­pagne au do­mi­cile de Fran­çois Pi­nault, avec Ber­na­dette et les proches de la fa­mille Chi­rac. En 2002, c’est avec les mêmes qu’il cé­lé­brait sa ré­élec­tion, au do­mi­cile de Karl La­ger­feld cette fois. En 2012, comme d’autres chi­ra­quiens, il a ap­pe­lé à vo­ter Fran­çois Hol­lande. Il émarge au­jourd’hui au Mo­Dem de Fran­çois Bay­rou. Alors, de droite ou de gauche? «Je­ne­sais pas ré­pondre àvotre ques­tion. Je ne sais plus ce que ce­la veut dire. Je ne suis pas ex­trême, le Mo­Dem me va bien. » Il a même hé­si­té à se lan­cer en po­li­tique. Mais il au­rait fal­lu choi­sir son camp. En 2008, il pense à se pré­sen­ter pour suc­cé­der à Jean-Ma­rie Rausch, mais le maire de Metz dé­cide de bri­guer un sep­tième man­dat. Ce­lui de trop : il est bat­tu par le can­di­dat so­cia­liste Do­mi­nique Gros, qu’Ailla­gon fi­nit par sou­te­nir. «Iln’est pas dé­fi­nis­sa­bleen po­li- tique, ra­conte le maire ac­tuel. Il n’est ni de droite ni de gauche, il ap­pré­cie au cas par cas, se­lon les cir­cons­tances. » De­puis, les deux hommes se sont liés d’ami­tié. Lors­qu’il était à Ver­sailles, l’an­cien mi­nistre in­vi­tait l’élu lo­cal aux ver­nis­sages des grandes ex­po­si­tions. Et c’est à lui qu’il a confié sa pro­cu­ra­tion pour vo­ter en fa­veur de Fran­çois Hol­lande en 2012. De son cô­té, Do­mi­nique Gros ap­pré­cie l’en­tre­gent de son ami et l’aide qu’il lui a ap­por­tée pour la créa­tion du Centre Pom­pi­dou-Metz et pour la can­di­da­ture de la ville à l’Unes­co, qu’il par­raine. Sans se faire d’illu­sions : «Ilaaus­si bien tra­vaillé avec mon pré­dé­ces­seur… » À l’évo­ca­tion du fu­tur, une lé­gère tris­tesse voile le re­gard per­çant de Jean-Jacques Ailla­gon : «Ilexis­teune sorte de bar­riè­re­du­temps­qui fait que l’on ne voit pas son âge. Je ne vais pas me mettre àma­fe­nêtre en re­gar­dant le pas­sé. » L’homme qui fait dix ans de moins que son âge pense à «tout ce qu’il reste àcons­truire ». «Il­ne­pour­ra ja­mais se sa­tis­fai­re­du­re­pos, confirme son ami Mar­tin Be­the­nod, du Pa­laz­zo Gras­si. Il ne sait pas s’ar­rê­ter,il­re­garde tou­jours plus loin, an­ti­cipe le coupd’après. L’im­mo­bi­li­té ne lui sied pas. » Même si l’an­cien mi­nistre ne cache pas qu’il com­mence à pen­ser à la mort : «J’aime beau­coup la­vie. Je dé­teste l’idée de n’être plus là un jour.» Avant de s’api­toyer en mi­nau­dant sur son propre sort : «Jen’ai pas de pe­tits-en­fants. Moi qui ai dor­mi avec des hommes et des femmes ma­gni­fi­ques­dans ma vie, au­jourd’hui je dors avec mes chiens, c’est la dé­cré­pi­tude!» Alors il lève les yeux et lâche, d’un air faus­se­ment in­ter­ro­ga­tif : «Vous avez une idée de ce que je pour­rais faire après?»

“Jean-Jacques Ailla­gon n’est pas dé­fi­nis­sable en po­li­tique. Il n’est ni de droite ni de gauche, il ap­pré­cie au cas par cas, se­lon les cir­cons­tances.” Do­mi­nique Gros, maire so­cia­liste de Metz

Ma­ciek Po­zo­ga pho­tos

Jean-Jacques Ailla­gon, le 12 jan­vier 2017, dans son bu­reau ni­çois.

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