La guerre des mu­sées.

Magazine M - - Le Sommaire - Roxa­na azi­mi par

Le Centre Pom­pi­dou a 40 ans et joue dans la cour des grands mu­sées. Mais fait-il le poids face à la Tate Mo­dern de Londres ou au MoMA de New York?

En 1977, le Centre Pom­pi­dou fai­sait glo­ser le Tout-Pa­ris. Qua­rante ans plus tard, l’éta­blis­se­ment pa­ri­sien ap­par­tient au pe­tit cercle des grands mu­sées. Avec la Tate Mo­dern et le MoMA, il par­tage la même ob­ses­sion : mon­ter l’ex­po­si­tion la plus pres­ti­gieuse, sé­duire le plus de vi­si­teurs… Mais aus­si s’at­ti­rer les fa­veurs des do­na­teurs pri­vés. Un art dans le­quel les An­glo-Saxons sont pas­sés maîtres. Beau­bourg tente de rat­tra­per son re­tard.

Ce 31 jan­vier 1977, dans la foule des ba­dauds qui se presse aux abords du Centre pom­pi­dou, l’ex­ci­ta­tion est pal­pable. Cha­cun veut voir les têtes cou­ron­nées et les chefs d’État ve­nus pour l’inau­gu­ra­tion de cet édi­fice fu­tu­riste, po­sé au coeur de la ca­pi­tale. Ce se­ra un fias­co, pré­disent les mau­vaises langues. De nom­breux Pa­ri­siens se gaussent de cette « raf­fi­ne­rie » ima­gi­née par les ar­chi­tectes Ren­zo Pia­no et Ri­chard Ro­gers, avec son en­tre­lacs de tuyaux ap­pa­rents et sa fa­çade ba­la­frée par un Es­ca­la­tor géant. Mais cer­tains com­prennent qu’ils as­sistent à un évé­ne­ment qui fe­ra date. Ce bâ­ti­ment à l’es­thé­tique in­dus­trielle n’est pas un simple mu­sée d’art mo­derne : c’est aus­si un la­bo­ra­toire pour la mu­sique contem­po­raine (l’Ir­cam), un centre de créa­tion in­dus­trielle et une bi­blio­thèque pu­blique, où des gé­né­ra­tions d’étudiants fe­ront la queue. D’em­blée, le Centre Pom­pi­dou im­pose son mot d’ordre, le croi­se­ment des dis­ci­plines, mo­teur de quelques ex­po­si­tions mé­mo­rables comme « Pa­ris-New York », en 1977, ou « Pa­ris-Mos­cou » en 1979. «Tous les mu­sées du monde ont re­gar­dé de près ce mo­dèle qui se créait en France et cher­chéàen­ti­rer des­le­çons», se rap­pelle James Ron­deau, di­rec­teur de l’Art Ins­ti­tute de Chi­ca­go. C’était il y a qua­rante ans, le monde en­tier voyait à Pa­ris un re­nou­veau. Qu’en est-il au­jourd’hui? Le Centre Pom­pi­dou fait par­tie du pay­sage. Mais est-il tou­jours un ho­ri­zon? «C’est un la­bel et une image en­core dé­si­rable », as­sure Chris­tine Ma­cel, conser­va­trice au Centre Pom­pi­dou. Le charme vin­tage du bâ­ti­ment joue à plein. On y sa­voure des ex­po­si­tions ma­gis­trales comme celle consa­crée à Ma­gritte ces der­niers mois, et des pé­pites, à l’image de « Beat ge­ne­ra­tion » l’an­née der­nière. Mais la concur­rence de la Tate Gal­le­ry, à Londres, du MoMA, à New York, ou en­core du Mu­sée na­tio­nal Rei­na So­fia, à Ma­drid, a fi­ni par ba­na­li­ser cette fier­té fran­çaise. Pour ses 40 ans, le Centre Pom­pi­dou or­ga­nise une qua­ran­taine d’ex­po­si­tions dans toute la France. Pas­sé les com­pli­ments de cir­cons­tance, pointent cri­tiques et com­pa­rai­sons. «Pour fê­ter son an­ni­ver­saire, le MoMA au­rait fait quelque chose de plus mar­quant », ob­serve Mar­git Ro­well, an­cienne conser­va­trice à

la fois au Centre Pom­pi­dou et au MoMA. Un ob­ser­va­teur du monde des mu­sées se veut tran­chant : «LeCentre Pom­pi­dou, c’est au­jourd’hui comme le per­son­nage flou­dans Harry dans tous ses états de Woo­dy Al­len. Il est tou­jours là, mais on le voit de moins en moins. » Beau­bourg, ins­ti­tu­tion pu­blique, s’est lais­sé dé­bor­der par ses confrères pri­vés à but non lu­cra­tif d’outre-At­lan­tique, no­tam­ment, qui s’at­tirent les bon­tés des mil­liar­daires. Fon­dé en 1929 à New York, le MoMA est ir­ri­gué par le old et new mo­ney amé­ri­cain, du ban­quier Da­vid Ro­cke­fel­ler au pro­duc­teur de films Da­vid Gef­fen. Idem pour le Me­tro­po­li­tan Mu­seum of Art. Créé en 1939, le Gug­gen­heim s’est fa­çon­né une iden­ti­té in­ter­na­tio­nale en ou­vrant son an­tenne de Bil­bao, dès 1997. La concur­rence est éga­le­ment eu­ro­péenne. Ar­ri­mée en 2000 sur les rives de la Ta­mise, la Tate Mo­dern ne jouit pour­tant pas des mêmes atouts. Sa col­lec­tion est mo­deste, pour ne pas dire bric-à-brac. Mais ce mu­sée pu­blic a du cu­lot et un sens du mar­ke­ting hors pair. Et de l’avance ques­tion pa­ri­té : la Tate vient de nom­mer une di­rec­trice, Ma­ria Bal­shaw. La seule femme dans le Top 10 des grands mu­sées. «Ils posent trois os­se­lets dans un coin du mu­sée, et ils ar­rivent àen­faire un évé­ne­ment pla­né­taire », iro­nise un conser­va­teur de Beau­bourg. Et d’ajou­ter : «LaTate asu­cons­truire une image hype en sur­fant sur des va­leurs consen­suelles. Quand ils disent qu’ils font un mu­sée glo­ba­li­sé, avec 50 %de­femmes dans la col­lec­tion, c’est ha­bile. Ça per­met de ne plus se po­ser la ques­tion de la qua­li­té des oeuvres.» La com­mu­ni­ca­tion paie. Le mu­sée lon­do­nien a le­vé 328 mil­lions d’eu­ros pour sa nou­velle aile de 21 000 m2, inau­gu­rée en juin 2016. Il n’est pas le seul à voir grand. Le centre d’art Rei­na So­fia, ou­vert à Ma­drid en 1992, a éri­gé un se­cond bâ­ti­ment si­gné Jean Nou­vel en 2005. Sur­tout, l’éta­blis­se­ment es­pa­gnol a pris l’as­cen­dant sur le plan in­tel­lec­tuel. C’est dé­sor­mais le mu­sée eu­ro­péen le plus au­da­cieux.

Le Centre Pom­Pi­dou, lui, doit faire aveC des murs dé­sor­mais troP étroits Pour abri­ter sa Col­leC­tion de 120000 oeuvres, dont à peine 5 % sont ex­po­sés. Pour au­tant, Serge Las­vignes, pré­sident du Centre, ne croit pas «àla course au stan­ding ». «S’étendre sans cesse, ce n’est pas cru­cial », mar­tèle cet énarque lu­net­té à l’ac­cent tou­lou­sain, an­cien se­cré­taire gé­né­ral du gou­ver­ne­ment nom­mé en 2015. Il y a d’autres ur­gences, comme re­ta­per l’exis­tant. Beau­bourg a dû re­pous­ser plu­sieurs fois d’im­por­tants tra­vaux, com­men­cés en 2013 avec le rem­pla­ce­ment des cen­trales d’air du toit. Il fau­dra at­tendre 2018 pour re­mettre à neuf la che­nille me­nant aux étages. L’ar­gent manque. Entre 2009 et 2015, l’éta­blis­se­ment a per­du 8 mil­lions d’eu­ros de sub­ven­tions, quand les res­sources propres n’ont aug­men­té que de 500 000 eu­ros sur la même pé­riode. Ré­sul­tat, Beau­bourg a ac­cu­sé pour la pre­mière fois un dé­fi­cit de 800000 eu­ros en 2014. L’ins­ti­tu­tion ne com­mu­nique pas sur les chiffres des an­nées sui­vantes. Le mu­sée rogne sur tout, dif­fé­rant même les rem­pla­ce­ments de postes de conser­va­teur va­cants, pra­ti­quant ce que Serge Las­vignes ap­pelle «une éco­no­mie de l’hé­roïsme ». Pour pal­lier ces manques, il faut vendre des ti­ckets d’en­trée. «Onest ter­ri­ble­ment dé­pen­dant du suc­cès des grandes ex­po­si­tions, ad­met Serge Las­vignes. Il faut qu’il ye­nait en per­ma­nence une qui marche. » Comme Ma­gritte, qui vient de se ter­mi­ner, ou Jeff Koons fin 2014-dé­but 2015. Sur ce ter­rain aus­si, la concur­rence s’ai­guise. Dans le car­tel des grands mu­sées in­ter­na­tio­naux, c’est à qui au­ra la bonne idée en pre­mier. Une grande ré­tros­pec­tive doit se mon­ter à plu­sieurs : les coûts sont im­por­tants et il faut s’ap­puyer sur les col­lec­tions des autres mu­sées. Ce­lui qui a un pro­jet in­vite donc ses confrères au­tour de la table. Les choses se passent cour­toi­se­ment : au plus haut ni­veau, les di­rec­teurs se connaissent, s’ap­pré­cient, se tu­toient par­fois. Mais nul n’est dupe : mieux vaut sa­voir dé­gai­ner vite. être in­té­gré au cir­cuit des grands mu­sées de ce monde, en ef­fet, ne suf­fit pas : il est pré­fé­rable de mon­ter l’ex­po­si­tion en pre­mier. Une ques­tion de pres­tige. Dif­fi­cile en bout de chaîne de sus­ci­ter le même ram­dam. L’ef­fet de nou­veau­té s’es­souffle. Mais plus en­core, les pre­miers sont les mieux ser­vis : rares sont les mu­sées et les col­lec­tion­neurs à lais­ser fi­ler leurs oeuvres au­de­là de six à dix mois. La troi­sième étape est fa­ta­le­ment plus chiche en chefs-d’oeuvre. Par exemple, le Centre Pom­pi­dou était ar­ri­vé en bout de chaîne pour la mo­no­gra­phie de Roy Lich­ten­stein, or­ga­ni­sée en 2013. L’ex­po­si­tion lan­cée par l’Art Ins­ti­tute de Chi­ca­go s’était pour­sui­vie à la Tate et à la Na­tio­nal Gal­le­ry deWa­shing­ton. À la qua­trième étape pa­ri­sienne, le Centre Pom­pi­dou avait per­du les deux tiers des prêts. À l’in­verse, c’est la France qui s’est bien dé­brouillée dans la ba­taille de la ré­tros­pec­tive Da­vid Ho­ck­ney, qui com­mence le 9 fé­vrier à la Tate avant de mi­grer en juin au Centre Pom­pi­dou. Di­dier Ot­tin­ger, conser­va­teur à Beau­bourg, par­mi les plus culti­vés de l’ins­ti­tu­tion, et les plus pince-sans-rire aus­si, en a né­go­cié pied à pied l’or­ga­ni­sa­tion. Avec suc­cès : la mo­no­gra­phie qu’il pré­pare se­ra deux fois plus grande que celle de la Tate et pré­sen­te­ra des oeuvres que le pu­blic lon­do­nien n’au­ra pas vues. Un jo­li coup. «Ilya une com­pé­ti­tion sym­bo­lique, mais je ne di­rais pas que c’est une ba­garre, tem­père Ca­mille Mo­ri­neau, an­cienne conser­va­trice au Centre Pom­pi­dou au­jourd’hui aux com­mandes ar­tis­tiques de la Mon­naie de Pa­ris. C’est plus un ma­riage,où­cha­cun­cri­ti­que­sans ar­rêt son conjoint, mais ils ont tous be­soin les uns des autres. » Sur­tout, tous ont be­soin de l’arme fa­tale du Centre Pom­pi­dou, sa col­lec­tion, que seul le MoMA peut éga­ler. Mal­gré la concur­rence entre ces ins­ti­tu­tions, il est au­jourd’hui im­pos­sible d’ima­gi­ner de grandes ex­po­si­tions Ma­tisse ou Pi­cas­so, de trai­ter du sur­réa­lisme ou des avant-gardes russes, sans pui­ser dans la for­mi­dable malle aux tré­sors de Beau­bourg. Si le socle his­to­rique du Centre Pom­pi­dou est re­mar­quable, son fonds d’oeuvres contem­po­raines l’est moins. Le mu­sée tente bien de rat­tra­per le coche de­puis 2000. Mais avec un bud­get d’ac­qui­si­tion de 1,5 mil­lion d’eu­ros par an, ses moyens sont li­mi­tés. Les prix de l’art contem­po­rain ne cessent de grim­per. Et tous les mu­sées du monde doivent se ser­rer la cein­ture. Le Rei­na So­fia a vu ses sub­sides pu­blics bais­ser de 45 % entre 2010 et 2011. La Tate a connu un coup de ra­bot de 3,5 % à 5 % entre 2013 et 2015. Mais les An­glo-Saxons, par exemple, ont •••

La Tate Mo­dern est ré­pu­tée pour son sens du mar­ke­ting. “Ils posent trois os­se­lets dans un coin et en font un évé­ne­ment pla­né­taire.” Un conser­va­teur

••• le ta­lent de le­ver des fonds pri­vés (650 mil­lions de dollars en 2016 au MoMA). Pour ap­pâ­ter les do­na­teurs, il faut sa­voir les choyer. La Tate dis­pose d’un im­mense es­pace en­tiè­re­ment consa­cré à ses VIP et d’une ter­rasse im­pres­sion­nante sur la Ta­mise. À Beau­bourg, pour les sé­duire, la di­rec­tion a seu­le­ment ré­amé­na­gé un pe­tit lo­cal où les gar­diens pre­naient au­tre­fois leur pause. Quand les mu­sées an­glo-saxons ont des équipes im­po­santes qui tra­vaillent uni­que­ment aux le­vées de fonds, l’ins­ti­tu­tion pa­ri­sienne ne dis­pose que d’une équipe de trois per­sonnes pour conqué­rir du mé­cé­nat. Il ne s’agit pas uni­que­ment d’une ques­tion de fonds dé­diés, mais bien d’une ap­proche cultu­relle, de l’idée très fran­co-ré­pu­bli­caine d’un mu­sée qui éma­ne­rait uni­que­ment de la sphère pu­blique. Mais cette vi­sion des choses change, dou­ce­ment par­fois, mais sû­re­ment. Pour Beau­bourg, les do­na­tions an­nuelles des mé­cènes se chiffrent se­lon les an­nées de 20 à 30 mil­lions d’eu­ros. La so­cié­té des Amis du Mu­sée d’art mo­derne Centre Pom­pi­dou lève aus­si des fonds, de l’ordre de 2,5 mil­lions d’eu­ros en 2016. L’as­so­cia­tion or­ga­nise de­puis 2003 un dî­ner an­nuel où se presse le Tout-Pa­ris, flat­té de fes­toyer le nez col­lé à une toile de Braque ou à une sculp­ture de Gia­co­met­ti. S’y re­trouvent at­ta­blés de 700 à 800 convives, princes saou­diens et grands ban­quiers pa­ri­siens, po­li­tiques, per­son­na­li­tés du show­biz et de la mode, ar­tistes. Dans la liste d’in­vi­tés du 20 jan­vier 2015 par exemple : Ma­ri­sa Bru­ni Te­des­chi, le prince Sal­man AlSaoud, les ar­tistes Cin­dy Sher­man et Phi­lippe Par­re­no, le cou­tu­rier Az­ze­di ne Al aï a,Bet­ty Ca­trou, la muse de mon­sieur Saint Laurent, le couple Fillon… On passe à table sou­vent tard, se­lon l’heure d’ar­ri­vée d’un mi­nistre de la culture qui y va de son bé­né­di­ci­té, après les cou­plets des pré­sident et di­rec­teur de Beau­bourg. Hor­mis quelques couacs comme un nom mal pro­non­cé sus­ci­tant les ri­ca­ne­ments de la salle ou un dis­cours-fleuve qui im­pa­tiente les in­vi­tés af­fa­més, tout est ré­glé comme du pa­pier à mu­sique. Peu de va­riantes dans le me­nu – crus­ta­cés ou lé­gumes en en­trée, viande pour le plat, fruit rô­ti et glace en des­sert –, l’en­semble ser­vi à un rythme bien ca­den­cé : ce beau monde doit le­ver le camp aux alen­tours de 23 heures. Le dî­ner ra­meute le go­tha et des fonds, mais ne sus­cite pas le même écho que les évé­ne­ments com­pa­rables à Londres ou à New York. Il faut évi­dem­ment comp­ter avec l’ap­pé­tence mé­dia­tique an­glo-saxonne pour les mon­da­ni­tés dans des pays qui ont plu­sieurs di­zaines d’an­nées d’avance sur la France en ma­tière de mé­cé­nat. Les sommes ré­col­tées à Pa­ris res­tent aus­si une paille en com­pa­rai­son des stan­dards amé­ri­cains… Mais les Amis de Beau­bourg ont le mé­rite de la fi­dé­li­té, qua­li­té rare outre-At­lan­tique, où les phi­lan­thropes ont par­fois ten­dance à ré­duire leurs dons au pro­fit de leurs propres fon­da­tions. En ou­vrant son mu­sée pri­vé, le mil­liar­daire Eli Broad a ain­si ces­sé la do­na­tion quin­quen­nale de plu­sieurs mil­lions d’eu­ros dont bé­né­fi­ciait le MoCA de Los An­geles. Autre sou­ci, les trus­tees amé­ri­cains in­fluent aus­si bien sur les ac­qui­si­tions que sur la pro­gram­ma­tion, fa­vo­ri­sant des ar­tistes dont ils pos­sèdent dé­jà des oeuvres pour aug­men­ter leur cote. Au Centre Pom­pi­dou, comme ailleurs, l’ap­port pri­vé est pré­cieux. À l’exemple de « Kol­lekt­sia ! », un en­semble de 250 oeuvres don­nées par des col­lec­tion­neurs russes. À l’étage contem­po­rain, on ne voit que ça de­puis sep­tembre, ou presque, et ce jus­qu’en avril. Il faut sa­tis­faire les ego des bons sa­ma­ri­tains. Mais des oeuvres pla­cées en ma­jes­té, ça ne suf­fit pas… Il y a aus­si des ren­dez-vous mon­dains à ne pas man­quer, comme l’ou­ver­ture des mu­sées pri­vés. Et les re­pré­sen­tants de Beau­bourg man­quaient à l’ap­pel lors des inau­gu­ra­tions de la Fondation Ju­mex à Mexi­co ou du Ga­rage à Mos­cou. Une ques­tion de bud­get, en­core : les fonds du mu­sée ne per­mettent pas de fi­nan­cer les tri­bu­la­tions de ses conser­va­teurs. La Tate, elle, avait en­voyé des wa­gons d’am­bas­sa­deurs. Car c’est là, entre quelques ba­di­nages de cir­cons­tance que se nouent les pre­miers contacts avec de po­ten­tiels do­na­teurs étran­gers. Il y a sans doute des moeurs à ap­prendre : «La­plus grande cri­tique que me rap­portent les col­lec­tion­neurs amé­ri­cains,c’est­qu’ils n’en­tendent par­ler­du Centre Pom­pi­dou que lorsque ce der­nier veut quelque chose d’eux, dé­plore Bob Ru­bin, an­cien pré­sident de la Centre Pom­pi­dou Foun­da­tion, cercle des Amis amé­ri­cains de Beau­bourg. Les autres mu­sées font plus at­ten­tion aux do­na­teurs. »

Pour­tant, la ma­gie pa­ri­sienne opère tou­jours, no­tam­ment du cô­té des chi­nois. C’est le Centre Pom­pi­dou, et non un mu­sée amé­ri­cain, que le riche en­tre­pre­neur Mao Ji­hong a choi­si de sou­te­nir. «Quand on est dans l’art et la mode, on re­garde for­cé­ment du cô­té de la France », sou­rit le de­si­gner au crâne ra­sé. Beau­bourg fait en­core rê­ver les pays en manque d’ins­ti­tu­tion cultu­relle. L’herbe n’est pas tou­jours plus verte ailleurs. Le mo­dèle im­pé­ria­liste du Gug­gen­heim est à bout de souffle. La bou­ture pré­vue à Hel­sin­ki est tom­bée à l’eau en dé­cembre der­nier, après une sé­rie d’autres échecs à Vil­nius, Salz­bourg ou Rio de Ja­nei­ro. Le pro­jet à Abou Dha­bi semble en­sa­blé. En sep­tembre 2016, le Me­tro­po­li­tan Mu­seum of Art de New York a li­cen­cié 34 em­ployés et, en dé­but d’an­née, a ajour­né son pro­jet d’ex­ten­sion chif­fré à 600 mil­lions de dollars. Si Glenn Lo­wrie, pa­tron du MoMA, a tou­ché un sa­laire de 2,1 mil­lions de dollars en 2013, ses em­ployés peinent à joindre les deux bouts. «On­re­trouve nos­col­lègues amé­ri­cains et bri­tan­niques dans les mêmes hô­tels mi­teux et les mêmes ga­lères », sou­rit Ca­mille Mo­ri­neau. Les mas­to­dontes amé­ri­cains ne sont pas tou­jours les plus ima­gi­na­tifs. Aus­si le MoMA s’est-il fi­gé dans une his­to­rio­gra­phie trop clas­sique, qui en­chaîne les ré­tros­pec­tives. À Pa­ris, Serge Las­vignes com­bat «les phé­no­mènes d’usure »: «LeCentre Pom­pi­dou est une struc­ture in­stable qui ne ga­ran­tit son équi­libre qu’en se dé­pla­çant sans cesse. » Au sens propre : une an­tenne de Beau­bourg s’est ins­tal­lée à Metz en 2010, puis à Ma­la­ga en 2015. D’ici à 2020, le mu­sée se­ra pré­sent à Bruxelles. Et des né­go­cia­tions sont en cours avec Shan­ghaï. «Il­faut ré­flé­chir au mu­sée de de­main, mar­tèle, comme une mise en garde, Ber­nard Blis­tène, di­rec­teur du Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne. Les ins­ti­tu­tions qui veulent de tout et s’épar­pillent se plantent. » En sep­tembre, il lan­ce­ra une école sous la hou­lette du cri­tique d’art Jean-Max Co­lard, qui croi­se­ra, entre autres, lit­té­ra­ture, art contem­po­rain et sciences hu­maines… D’autres pro­jets sont en ges­ta­tion. La vieille raf­fi­ne­rie n’a pas dit son der­nier mot.

À l’étage contem­po­rain de Beau­bourg, on ne voit presque que des oeuvres de do­na­teurs russes. Il faut sa­tis­faire les ego des bons sa­ma­ri­tains…

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