J’y étais. Un conseiller ne de­vrait pas…

Magazine M - - Le Sommaire - Guille­mette Faure par

Lun­di 23 jan­vier, à La ren­contre avec aquiLi­no Mo­reLLe, à La Li­brai­rie MoLLat, à bor­deaux

Ce n’était pas in­ten­tion­nel mais il se trouve que l’es­trade sur la­quelle Aquili­no Mo­relle a été in­vi­té à mon­ter nous met ses chaus­sures à hau­teur des yeux. Et il est dif­fi­cile de se re­te­nir d’exa­mi­ner la qua­li­té de leur ci­rage. Au point qu’un homme au pre­mier rang lui de­mande, avant même la ren­contre or­ga­ni­sée par la li­brai­rie, quelle est la marque uti­li­sée. « Vous com­men­cez fort », ré­pond l’an­cien conseiller dé­mis­sion­né de l’Ély­sée pour y avoir fait ve­nir son ci­reur. Aquili­no Mo­relle ne sus­cite pas que des ré­ac­tions cire-pompes. « Vous n’étiez pas obli­gé d’être conseiller de Fran­çois Hol­lande. Si vous ac­cep­tez, vous vous tai­sez. La tra­di­tion, c’est que les conseillers de l’Ély­sée sont des ombres si­len­cieuses! », lui di­ra à la fin de la confé­rence un homme ve­nu écou­ter ce que le conseiller n’au­rait pas dû écrire. Le livre de tra­hi­son du pré­sident Hol­lande est presque de­ve­nu un genre lit­té­raire. Les cou­lisses de ce pou­voir ont été tel­le­ment ra­con­tées qu’on a l’im­pres­sion d’avoir dé­jà vé­cu trois fois la scène où Mon­te­bourg pré­sente sa dé­mis­sion à Valls en fre­don­nant « this is the end my friend ». Fran­çois Hol­lande a même dé­jà été tra­hi par Fran­çois Hol­lande dans deux livres d’in­ter­view. « Mais pour­quoi parle-t-il au­tant? », de­mande-t-on à Aquili­no Mo­relle. « Dif­fi­cile de te­nir sa langue quand on est drôle », ré­pond-il. Il trouve que c’est d’ailleurs un pro­blème de vou­loir rire tout le temps, et lâche : « La seule per­sonne plus drôle que Fran­çois Hol­lande, c’est Em­ma­nuel Ma­cron. » Les blagues et confi­dences aux jour­na­listes avaient per­mis son as­cen­sion au pre­mier se­cré­ta­riat du PS, es­time-t-il : « Le pré­sident pen­sait que le livre [de ses conver­sa­tions avec les jour­na­listes du Monde Da­vet et Lhomme] lan­ce­rait sa cam­pagne de ré­élec­tion… » Il a beau dire que ce n’est « en au­cun cas un rè­gle­ment de comptes », on le sent en­core très fâ­ché. Il a beau sou­li­gner qu’il n’a pas tou­ché à la vie pri­vée dans son livre, où l’on trouve cer­tai­ne­ment moins de sacs de som­ni­fères et plus de chiffres sur le dé­fi­cit que dans ce­lui de la pre­mière ré­pu­diée du quin­quen­nat, on sent tout de même que ce dont il souffre, c’est de ne pas avoir eu l’amour du pré­sident, « un homme que je n’ai ja­mais au­tant que cette fois-là, dans la nuit et le calme trom­peur de l’Ély­sée, cru être mon ami », écrit-il. Comme les gens quit­tés, il blâme la forme, en veut à ce­lui qui n’a « pas été ca­pable de [lui] dire une fois “il est temps que tu partes” ». « Vous vous em­bras­sez beau­coup », lui fait re­mar­quer l’ani­ma­teur. « Ça nous est ar­ri­vé », ré­pond-il. Dans ces sou­ve­nirs au pas­sé simple (« Nous nous em­bras­sâmes. Et nous y al­lâmes. »), l’épi­sode du ci­reur de chaus­sures, qui lui va­lut son évic­tion, n’oc­cupe que onze lignes (contre trois pages sur Hol­lande, qui ne met pas de cra­vate au G8). « Des er­reurs, on en a tous fait », dit-il à la salle – l’air de de­man­der « qui n’a pas dé­jà at­tra­pé au vol la carte d’un ci­reur de chaus­sures au Bon Mar­ché après s’y être ache­té un cos­tume ? ». Dans Conver­sa­tions pri­vées avec le pré­sident, d’An­to­nin An­dré et de Ka­rim Ris­sou­li, Hol­lande en dit : « Un pré­sident ou un mi­nistre qui a de la boue sur ses chaus­sures peut faire ve­nir quel­qu’un. Mais un conseiller ? On s’en fout de ses chaus­sures. » Son vrai crime, s’être pris pour un autre? Mo­relle es­time qu’il s’agit d’une « faute par­ta­gée », avec un par­tage qui pèse un peu plus cô­té Hol­lande. « Lui sa­vait qui j’étais… » C’est peu­têtre ce qui est gê­nant, la re­pen­tance école Ca­hu­zac-Thé­ve­noud-DSK, la re­pen­tance mo­dèle « je m’ex­cuse de cette faute qui n’en était pas une alors que j’ai ser­vi de bouc émis­saire et que les autres font pire que moi ». « Mon seul luxe, ce sont les livres et les pay­sages de Tos­cane, pas comme mes ca­ma­rades qui en font un usage im­mo­dé­ré et hy­po­crite », dit-il à la salle. Dans son livre, il dé­clare ne pas por­ter « la Re­ver­so de chez Jae­gerLeCoultre que l’on voit au poi­gnet de tant de [ses] ca­ma­rades so­cia­listes ». Et puis, as­sure-t-il comme après une rup­ture amou­reuse, il était temps qu’il s’en aille, puisque la si­tua­tion était de­ve­nue in­te­nable pour lui, en désac­cord po­li­tique avec le pré­sident. Il a beau convo­quer Flo­range, le « pa­ra­digme eu­ro­péiste », dans la salle, on semble avoir du mal à croire qu’ils soient les mo­teurs de son désa­mour. « Mais pour­quoi n’avez-vous pas dé­mis­sion­né ? », lui de­mande une dame. On pense à Ra­ma Yade, Jean-Louis Bor­loo et tous ceux qui se sont dé­cou­vert des di­ver­gences fon­da­men­tales avec Ni­co­las Sar­ko­zy après avoir dû quit­ter le gou­ver­ne­ment. Il ex­plique que c’est par sens du de­voir qu’il est res­té. On com­prend plu­tôt pour­quoi il n’en est pas par­ti quand il nous fait le plan de l’Ély­sée. « Comme dans tous les pa­lais, il y a peu de bu­reaux. » Ce­lui du pré­sident au rez-de-chaus­sée, un dans l’aile ouest, un dans l’est. « J’oc­cu­pais ce bu­reau-là, pas seu­le­ment très beau mais un lieu de pou­voir très im­por­tant », dit-il en si­gna­lant qu’Hol­lande re­par­tait par là pour re­joindre ses ap­par­te­ments. Quelque chose nous dit que les vrais gens de pou­voir ne si­gnalent pas qu’ils tra­vaillent dans un lieu de pou­voir. Le pou­voir, il s’en fait l’ex­pert. Fran­çois Hol­lande est « un homme très in­tel­li­gent mais, en po­li­tique, l’in­tel­li­gence ne sert pas à grand-chose. Ce qui compte, c’est la force mo­rale, la loyau­té », ob­serve ce­lui qui dit aus­si : « J’avais été mis en garde par Mar­tine Au­bry. Mais comme c’était Mar­tine… » De la cen­taine de per­sonnes ve­nues l’écou­ter, ils ne sont pas une di­zaine à ache­ter son livre. Sans doute parce qu’il met un peu mal à l’aise, cet homme qui tient à pou­voir tra­hir et à être consi­dé­ré.

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