Une af­faire de goût

De­puis 2006, Valérie le guern gil­bert pour­suit l’oeuVre De ses aïeux à la tête De MauViel, fa­brique norManDe D’us­ten­siles De cui­sine haut De gaMMe. une his­toire De transMis­sion, à l’iMage De cette re­cette De bou­lettes hé­ri­tée De sa Mère.

Magazine M - - Le Sommaire - Ca­mille la­bro par www.mauviel.com

Épices and love.

J’ai beau éVo­luer Dans un en­Vi­ron­ne­Ment où il n’est ques­tion que De cuis­sons, d’us­ten­siles, de tem­pé­ra­tures et de goûts, je cui­sine moi­même très peu. Ce n’est pas par manque de temps, mais parce que ce­la me stresse énor­mé­ment. Lorsque je dois pré­pa­rer un re­pas pour des in­vi­tés, je de­viens très ner­veuse, même si l’on me dit que je ne me dé­brouille pas trop mal. Ma mère, à l’in­verse, a tou­jours beau­coup cui­si­né. Pen­dant des an­nées, elle s’est oc­cu­pée tous les mer­cre­dis de mes trois en­fants, et leur pré­pa­rait de bons pe­tits plats, tou­jours avec les ou­tils ap­pro­priés. Il y a quelques mois, mon fils aî­né, Vic­tor, m’a dit qu’il était temps que j’ap­prenne la re­cette des bou­lettes de « Nan­ny » (le sur­nom de ma mère) «avant qu’il ne soit trop tard». Sans quoi cette re­cette dont mes en­fants raf­folent ris­que­rait de dis­pa­raître avec elle… Ce­la m’a fait l’ef­fet d’un élec­tro­choc, et je me suis em­pres­sée, le coeur ser­ré, d’ap­pe­ler ma mère pour lui de­man­der la re­cette. Je me suis ren­du compte à quel point ma gé­né­ra­tion avait cou­pé les ponts avec la pré­cé­dente : de nom­breuses femmes, comme moi, n’ont hé­ri­té d’au­cun ba­gage cu­li­naire, car il y a eu, chez les ba­by­boo­meurs, une rup­ture dans la pas­sa­tion des sa­voirs et des tra­di­tions. Ces bou­lettes font écho à l’his­toire de ma fa­mille, à mon par­cours. C’est un hé­ri­tage trans­ver­sal, puisque c’est ma grand-mère pa­ter­nelle qui a trans­mis la re­cette à ma mère. Mon père a per­du son père très tôt. Il a vé­cu ses vingt pre­mières an­nées à Ca­sa­blan­ca, avec son frère et sa mère, avant d’ar­ri­ver en France. Mes pa­rents se sont ren­con­trés à Pa­ris, je suis née à Brest, puis mon grand-père ma­ter­nel a de­man­dé à mon père de re­prendre la so­cié­té fa­mi­liale, et nous nous sommes ins­tal­lés à Ville­dieu-les-Poêles, ber­ceau de la ma­nu­fac­ture et haut lieu de la di­nan­de­rie [tra­vail du mé­tal] en Nor­man­die. Les croi­se­ments fa­mi­liaux se font ain­si. Grâce à sa belle-mère, ma mère, qui maî­tri­sait dé­jà toutes sortes de plats ré­gio­naux (pommes de terre fon­dantes, huîtres chaudes au cham­pagne), s’est pas­sion­née pour la cui­sine ma­ro­caine : sa­lades de pois chiches, ca­rottes au cu­min, cous­cous, ta­jines, bou­lettes… Cette culture est de­ve­nue la nôtre, et celle de mes en­fants, qui aiment tou­jours au­tant man­ger épi­cé et pi­men­té. La ma­nu­fac­ture Mauviel a été créée en 1830 par l’un de mes an­cêtres ma­ter­nels. L’en­tre­prise est en­suite pas­sée de père en fils (ou en gendre, dans le cas de mon père), jus­qu’à moi. J’ai su très jeune que c’était ce que je vou­drais faire. Les choses ont été plus com­pli­quées pour mon père, qui a eu du mal à me trans­mettre la so­cié­té. Ce­la a été dif­fi­cile, mais j’ai te­nu bon. Et au­jourd’hui, j’ai aus­si hé­ri­té des bou­lettes de sa mère et de la mienne.

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