Le DVD de Sa­muel Blu­men­feld “Yo­jim­bo”, d’Aki­ra Ku­ro­sa­wa .

Hol­ly­wood trouve dans les fi­gures désa­bu­sées de Ku­ro­sa­wa un nou­vel hé­roïsme. Avec Yo­jim­bo, qui connaît un suc­cès consi­dé­rable au Ja­pon, le ci­néaste pa­raît fin prêt à nou­veau pour être adap­té. Ou pillé. Yo­jim­bo, d’aki­ra Ku­ro­sa­wa (1 h 50), cof­fret dvd et Bl

Magazine M - - Le Sommaire - Pages co­or­don­nées par Clé­ment Ghys, avec émi­lie Gran­ge­ray

L’ anec­dote est de­ve­nue Lé­gen­daire. Au tout dé­but des an­nées 1960, Clint East­wood, alors ve­dette de la sé­rie té­lé­vi­sée Raw­hide, est im­pres­sion­né en dé­cou­vrant Yo­jim­bo d’Aki­ra Ku­ro­sa­wa. Il se dit que ce film de sabres pour­rait faire un ex­cellent wes­tern. Et il n’y pense plus, re­tour­nant à l’im­passe qu’est alors sa car­rière. Le film est en salle aux États-Unis de­puis sep­tembre 1961, cinq mois après sa sor­tie au Ja­pon. La proxi­mi­té des dates de sor­tie entre deux pays est in­ha­bi­tuelle pour l’époque, et par­ti­cu­liè­re­ment pour un film ja­po­nais. Mais Ku­ro­sa­wa a une ré­pu­ta­tion à Hol­ly­wood. Son tro­pisme oc­ci­den­tal, qui l’a fait adap­ter Sha­kes­peare, Gor­ki et Dos­toïevs­ki à l’écran, est connu. En 1960, Les Sept Mer­ce­naires, re­make de son Sept Sa­mou­raïs (1954), joue aus­si un rôle dans sa notoriété amé­ri­caine. En 1963, lorsque East­wood re­çoit le scé­na­rio de Pour une poi­gnée de dollars, si­gné par un réa­li­sa­teur ita­lien in­con­nu du nom de Ser­gio Leone, il re­con­naît cer­tains élé­ments de Yo­jim­bo, juge les dia­logues atroces, mais l’in­trigue in­tel­li­gem­ment construite. Leone a d’abord pro­po­sé le rôle prin­ci­pal de « l’homme sans nom » à deux ac­teurs des Sept mer­ce­naires, James Co­burn et Charles Bron­son – sans suc­cès –, avant de choi­sir East­wood. Ce der­nier ac­cepte, faute de mieux. Son agent lui as­sure que ce­la lui fe­ra un peu d’ar­gent et des va­cances payées en Ita­lie. La suite de l’his­toire est connue. Leone a pla­gié Ku­ro­sa­wa, mais il a fait de Pour une poi­gnée de dollars un film à la fois ju­meau et unique, conforme à son mo­dèle et pour­tant mé­con­nais­sable. La pierre d’angle du wes­tern spa­ghet­ti. En re­voyant Yo­jim­bo dans une co­pie haute dé­fi­ni­tion lui ren­dant jus­tice comme peut-être ja­mais au­pa­ra­vant, le plus frap­pant est la pho­to­gra­phie de Ka­zuo Miya­ga­wa, le chef opé­ra­teur at­ti­tré de Mi­zo­gu­chi. Sa lu­mière, très contras­tée et d’ins­pi­ra­tion ex­pres­sion­niste, crée une at­mo­sphère claus­tro­phobe à la hau­teur de l’in­trigue – dans un village ja­po­nais de la fin du siècle ter­ro­ri­sé par deux gangs ri­vaux, dé­barque un mys­té­rieux sa­mou­raï. Ra­re­ment un film de Ku­ro­sa­wa au­ra lais­sé une telle im­pres­sion vi­suelle. Il est tour à tour lu­mi­neux ou plon­gé dans la pé­nombre. Yo­jim­bo est le film de Ku­ro­sa­wa qui lorgne le plus vers l’Amé­rique. Le réa­li­sa­teur ja­po­nais ex­ploite les conven­tions du wes­tern – L’Homme des val­lées per­dues (1953) de George Ste­vens, en par­ti­cu­lier, avec son per­son­nage de mys­té­rieux in­trus ve­nu per­tur­ber une uni­té pré­exis­tante. L’autre ins­pi­ra­tion de Yo­jim­bo est le ro­man po­li­cier La Mois­son rouge, de Da­shiell Ham­mett. L’image, au dé­but du film, d’un chien tra­ver­sant la rue avec une main cou­pée dans sa gueule, est le signe tra­gique d’un monde dé­gé­né­ré, écar­te­lé entre des forces ma­lé­fiques, et d’une guerre des gangs telle que l’ima­gi­nait l’écri­vain amé­ri­cain. Le per­son­nage du sa­mou­raï so­li­taire in­car­né par To­shi­ro Mi­fune, sans loyau­té ni com­pas mo­ral ap­pa­rent, est le cou­sin de Sam Spade, le pri­vé du Fau­con mal­tais, autre ro­man de Ham­mett. Mi­fune, garde du corps, éli­mine ceux dont il a la charge. Un per­son­nage au cy­nisme in­édit, qui au­ra, au-de­là de « l’homme sans nom » de Ser­gio Leone, une in­fluence dé­ter­mi­nante sur le ci­né­ma mo­derne.

To­shi­ro Mi­fune, sa­mou­raï er­rant dans un monde sans loyau­té ni mo­rale.

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