Ef­fets de cerfs.

Ils sont plus d’un mil­lier à vivre en li­ber­té dans un parc boi­sé de Na­ra, au Ja­pon. Et lorsque les cerfs Si­ka s’aven­turent dans les rues de la ville, les au­to­mo­bi­listes sont som­més de leur cé­der le pas­sage. Au­tre­fois consi­dé­rés comme des mes­sa­gers des die

Magazine M - - Le Portfolio - Pho­tos mi­kA ki­tA­mu­rA texte philippe pons

Dans la brume de l’aube, le cris­se­ment des pas sur les gra­viers de l’al­lée bor­dée de lourdes lan­ternes de pierre me­nant au grand sanc­tuaire Ka­su­ga-tai­sha leur fait re­le­ver la tête. Puis la plu­part des pe­tits cerfs re­partent en quête de glands sous les hautes fu­taies alen­tours. Cer­tains re­gardent pas­ser l’in­trus ma­ti­nal ou s’en ap­prochent, es­pé­rant un bis­cuit que leur donnent les hordes de tou­ristes qui dé­fer­le­ront plus tard sur le site, en­core dé­sert à cette heure. Les plus ef­fron­tés re­ni­fle­ront les poches ou rô­de­ront au­tour des pe­tits étals où l’on achète des shi­ka sen­bei (bis­cuits pour cerfs). Race de cer­vi­dés d’Asie du nord-est, le cerf Si­ka ( shi­ka en ja­po­nais), à la robe ta­che­tée quand il est jeune, passe gé­né­ra­le­ment pour un daim dans les guides tou­ris­tiques, qui font fi­gu­rer les « daims de Na­ra » à la ru­brique des in­con­tour­nables. Comme les pi­geons de la place Saint-Marc à Ve­nise, ils font par­tie du pay­sage dans l’an­cienne ca­pi­tale du Ja­pon au viiie siècle. Ils sont plus d’un mil­lier. En gé­né­ral, ils res­tent dans le grand parc de 500 hec­tares du sanc­tuaire Ka­su­ga-tai­sha (de culte shin­to, re­li­gion au­toch­tone du Ja­pon) et des temples boud­dhistes voi­sins, tous ins­crits au Pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. Peu fa­rouches, ils s’aven­turent aus­si en ville, brou­tant des plates-bandes, cha­par­dant à la de­van­ture de ma­ga­sins dont les ven­deurs les chassent avec bien­veillance. Par­fois, un groupe prend pos­ses­sion d’une rue, ra­conte une com­mer­çante, mi-amu­sée mi-ir­ri­tée, car, après leur pas­sage, il faut net­toyer le trot­toir. Les voi­tures leur cèdent la prio­ri­té et les agents de la cir­cu­la­tion ar­rêtent le tra­fic pour leur per­mettre de tra­ver­ser. À Na­ra, près de Kyo­to, les cerfs sont chez eux, à la même en­seigne que les 370 000 ha­bi­tants. De­puis la nuit des temps, les cerfs Si­ka, lé­gè­re­ment plus pe­tits que leurs ho­mo­logues eu­ro­péens, sont consi­dé­rés comme des «mes­sa­gers des dieux» . Se­lon la lé­gende, l’une des quatre di­vi­ni­tés tu­té­laires du lieu, Ta­ke­mi­ka­zu­chi-no-mi­ko­to, se­rait ar­ri­vée en 768 à dos de cerf blanc du loin­tain sanc­tuaire Ka­shi­ma-jin­gu (pré­fec­ture d’Iba­ra­ki, au nord-est de To­kyo). C’est d’ailleurs le thème de nom­breuses pein­tures, dont les man­da­las de Ka­su­ga. Par la suite, les cerfs furent consi­dé­rés comme sa­crés : les ha­bi­tants de­vaient s’in­cli­ner à leur pas­sage, rap­pelle dans son jour­nal un noble au xiie siècle. Jus­qu’en 1637, tuer un daim était même pas­sible de la peine ca­pi­tale. Mais leur nombre a bru­ta­le­ment chu­té pen­dant la guerre du Pa­ci­fique : beau­coup furent man­gés. En 1945, à la suite de la sé­pa­ra­tion de la re­li­gion et de l’État, les cerfs per­dirent leur sta­tut di­vin pour de­ve­nir, en 1957, tré­sor na­tu­rel. À ce titre pro­té­gés et nour­ris, mas­cotte de la ville et at­trac­tion tou­ris­tique, ils ont pro­li­fé­ré au point de créer des pro­blèmes de co­ha­bi­ta­tion avec la po­pu­la­tion et de main­tien des équi­libres de l’éco­sys­tème, fait va­loir Mae­sa­ko Yu­ri de l’uni­ver­si­té San­gyo, à Osa­ka, qui étu­die de­puis vingt ans la fo­rêt du sanc­tuaire de Ka­su­ga.

Outre les in­ci­dents avec les paysans alen­tOur, qui se plaignent des dom­mages cau­sés aux ré­coltes, les cerfs sus­citent des po­lé­miques : en trop grand nombre, ils mettent en pé­ril l’exis­tence de cer­taines plantes, alors que celles qu’ils dé­daignent pro­li­fèrent, en­ta­mant la di­ver­si­té de la fo­rêt, avancent les éco­lo­gistes. En 2006, un livre au titre évo­ca­teur – Les cerfs dé­vorent l’hé­ri­tage mon­dial :éco­lo­gie des cerfs et de la fo­rêt – avait d’ailleurs fait sen­sa­tion. À Na­ra, un sys­tème de zo­nages a été en­vi­sa­gé, mais il n’a ja­mais été mis en place. Des me­sures de pro­tec­tion ont été prises : la plu­part des troncs d’arbre sont pro­té­gés par des grillages afin d’évi­ter que leur écorce ne soit dé­vo­rée; quelque 300 daims in­do­ciles ou agres­sifs sont aus­si par­qués dans un vaste en­clos gé­ré par l’as­so­cia­tion de pro­tec­tion des daims ; les bois des mâles en li­ber­té ont été cou­pés. «Les êtres hu­mains doivent mieux com­prendre la na­ture des ani­maux, sou­ligne une res­pon­sable de l’as­so­cia­tion. Cer­tains com­por­te­ments ne peu­ven­têtre en­tiè­re­ment con­trô­lés si l’on veut que les cerfs res­tent libres.» Un équi­libre dé­li­cat à trou­ver.

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