“Le Dé­ca­logue”.

Magazine M - - Le Culture -

À la fin des an­nées 1980, le pu­blic oc­ci­den­tal dé­cou­vrait Le Dé­ca­logue du Po­lo­nais Kr­zysz­tof Kies­lows­ki, et se re­trou­vait frap­pé par l’am­bi­tion du pro­jet. Dix films d’en­vi­ron une heure cha­cun, pro­duits en 1988 par la té­lé­vi­sion de son pays, ins­pi­rés, de ma­nière oblique, par la ver­sion chré­tienne des dix com­man­de­ments. À l’ori­gine, les films n’avaient pas de titre, et étaient nu­mé­ro­tés de 1 à 10. Les ré­fé­rences di­rectes à la Bible, les noms comme Un seul Dieu tu ado­re­ras ou Tu ne tue­ras point ne furent ajou­tés que plus tard par le réa­li­sa­teur, alors que le film, pré­sen­té à Cannes en 1988, sor­tait en Eu­rope de l’Ouest. À la dé­cou­verte du Dé­ca­logue – et de ses dix par­ties, qui se si­tuent toutes dans une ci­té HLM de Var­so­vie, où se croisent d’un film à l’autre les mêmes per­son­nages – s’ac­com­pa­gnait l’ap­pa­ri­tion d’un met­teur en scène, en­core mé­con­nu, qui af­fi­chait un éton­nant re­cul de­vant l’am­pleur de son propre tra­vail et l’en­goue­ment qu’il sus­ci­tait. L’al­lure de voya­geur de com­merce de Kies­lows­ki, en écho à l’image triste que l’on se fai­sait d’un pays com­mu­niste, ses lu­nettes aux verres épais qui lui don­naient une tête de chien bat­tu, son hu­mour sar­cas­tique contri­buèrent à rendre cé­lèbre le met­teur en scène po­lo­nais. La cen­sure, as­su­rait-il, était la seule chose à fonc­tion­ner en Po­logne, ce qui était à la fois une amère plai­san­te­rie et un fait avé­ré. Il lui avait fal­lu deux ans pour en écrire les épi­sodes, en com­pa­gnie de Kr­zysz­tof Pie­sie­wicz. Cet avo­cat, an­cien conseiller ju­ri­dique du syn­di­cat So­li­dar­nosc, avait pour­sui­vi en jus­tice les meur­triers du prêtre Jer­zy Po­pie­lusz­ko, fi­gure de la lutte an­ti-com­mu­niste. Kies­lows­ki af­fir­mait avoir réa­li­sé ces dix films pour neu­tra­li­ser sa pa­resse. Peu por­té sur le tra­vail, il s’était fixé une dis­ci­pline pour conte­nir son di­let­tan­tisme. Très à che­val sur les sta­tis­tiques, il avait cal­cu­lé qu’il réa­li­sait un film tous les quatre ans. Les dix épi­sodes du Dé­ca­logue si­gni­fiaient donc qu’il ne réa­li­se­rait pas d’autre film avant qua­rante ans. Voeu pour­tant rom­pu peu après, avec La Double Vie de Vé­ro­nique (1991). L’autre par­ti­cu­la­ri­té du Dé­ca­logue : son ti­ming. Réa­li­sée peu avant la chute du Mur, sou­vent dé­cou­vert après l’ef­fon­dre­ment du com­mu­nisme en Eu­rope de l’Est, l’oeuvre met­tait en scène un monde qui n’exis­tait plus. À cette réa­li­té dé­jà désuète, Kies­lows­ki ré­pon­dait par l’in­at­ten­due mo­der­ni­té de son pro­jet. Le Dé­ca­logue peut être consi­dé­ré comme la troi­sième oeuvre ma­jeure pro­duite par la té­lé­vi­sion dans la dé­cen­nie 1980, après Ber­lin Alexan­der­platz, de Rai­ner Wer­ner Fasss­bin­der, et Hei­mat, d’Ed­gar Reitz. Il s’agis­sait alors pour cer­tains ci­néastes d’in­ter­ro­ger les codes de la nar­ra­tion ci­né­ma­to­gra­phique. La té­lé­vi­sion re­trou­vait, de ma­nière in­at­ten­due, le rôle ex­pé­ri­men­tal de ses dé­buts. Ce­la a des airs d’évi­dence au­jourd’hui. À l’heure de la sé­rie toute puis­sante, re­gar­der d’un bloc Le Dé­ca­logue est une for­ma­li­té pour le spec­ta­teur des an­nées 2010. C’était un dé­fi en 1990.

Kies­lows­ki se plai­sait à ex­pli­quer que Le Dé­ca­logue ne consti­tuait en rien un pro­jet mo­nu­men­tal, da­van­tage une sé­rie de pe­tits films, fa­ciles à réa­li­ser, et pro­duits à bon mar­ché.

Le Dé­ca­logue, de Kr­zysz­tof Kies­lows­ki (10 films, en­vi­ron 1 heure cha­cun). dVd et Blu-ray, Po­tem­kine.

Dans « Tu ne tue­ras point », le cin­quième épi­sode de son Dé­ca­logue, Kies­lows­ki met en scène un as­sas­sin (Mi­ros­law Ba­ka) condam­né à la peine de mort.

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