France In­ter à l’heure d’une grande écoute.

En deux ans, elle est pas­sée de ra­dio in­tel­lo bo­bo à sta­tion grand pu­blic gla­mour. Un vi­rage né­go­cié par la di­rec­tion, avec un mot d’ordre : rajeunir l’an­tenne, fa­bri­quer un es­prit de bande, créer de la “convi­via­li­té”. Quitte à éjec­ter les di­no­saures, à m

Magazine M - - Le Sommaire - Par Laurent te­Lo illus­tra­tions Mike McQuade

Avec ses 6 mil­lions d’au­di­teurs par jour, la ra­dio du ser­vice pu­blic bat des re­cords d’au­dience. Un suc­cès dû à une grille ra­jeu­nie et à l’in­jec­tion d’une bonne dose d’hu­mour.

Un jour, France In­ter a Fran­chI le mur du son. L’autre. Ce­lui des au­diences. Bang ! Mach 6. Le 18 no­vembre der­nier, on n’a en­ten­du que le va­carme eu­pho­rique de la vic­toire, au fil d’une au­to­pro­mo égrai­née toute la jour­née sur ses ondes : dé­sor­mais, ce sont 6 mil­lions de Fran­çais qui, dès po­tron-mi­net, font la queue quo­ti­dien­ne­ment pour écou­ter la ra­dio gé­né­ra­liste la plus tendance du mo­ment. Le maxi-chiffre a été confir­mé en jan­vier, le re­cord peut donc de­ve­nir une ha­bi­tude. Deuxième sur les ta­lons de RTL, Eu­rope 1 bou­sillé, c’était donc un peu la fo­liiiiie dans les cou­loirs de la Mai­son de la ra­dio. À 9 heures pré­ci­sé­ment, après le gong de fin de la ma­ti­nale, quatre bou­teilles de mous­seux étaient po­sées à 40 cen­ti­mètres les unes des autres, his­toire de don­ner l’illu­sion du nombre, sur une table en For­mi­ca pre­mier prix, au mi­lieu d’une mi­ni­pièce aux al­lures de cha­let de chan­tier – en fait, la très of­fi­cielle salle de ré­dac­tion ré­no­vée. Voi­là. Du champ’ en toc et pas une ca­houète, on s’est mo­dé­ré­ment ex­ci­té avec l’ar­gent du contri­buable. Ce qui est ras­su­rant, c’est vrai. Quand même, pour dire la so­len­ni­té du mo­ment, Ma­thieu Gal­let, le PDG de Ra­dio France, était sor­ti de son bu­reau – ré­amé­na­gé en 2014 pour 105000 eu­ros, se­lon Le Ca­nard en­chaî­né – et Lau­rence Bloch, la directrice d’In­ter, pe­tit bout de femme, voix de ve­lours, mental de coach spor­tif, s’était peint le de­vant de sa mise en plis en rouge avant de dé­li­vrer de­vant ses équipes une vraie confé­rence de presse d’ après­match (« Faut conti­nuer à tra­vailler, ne rien lâ­cher, res­tons bien en place », etc.). De l’autre cô­té du cou­loir, en di­rect dans un stu­dio, l’an­cien mi­nistre Luc Fer­ry, in­ter­viewé pour son nou­veau bou­quin, n’ar­rê­tait pas de ré­pé­ter «Le­bon­heur est une idée ab­surde. » Tu parles… Au mi­lieu des an­nées 1980, In­ter avait dé­ni­ché cet in­croyable slo­gan : « Pour ceux qui ont quelque chose entre les oreilles. » Et les autres, alors? Les sans-dents et les tré­pa­nés so­ciaux? Ils ne payaient pas la re­de­vance? Trente ans plus tard, le slo­gan est de­ve­nu « On est bien sur France In­ter », et Pa­trick Cohen, le ma­ti­na­lier le plus écou­té de la ma­ti­nale la plus écou­tée de France (3795000 fi­dèles), exulte : «In­ter est sou­vent ca­ri­ca­tu­rée comme une ra­dio d’opi­nion, éli­tiste et sec­taire. J’ai la fai­blesse de pen­ser que nos au­diences nous pro­tègent. C’est une ra­dio po­pu­laire de qua­li­té. » Sans avoir be­soin d’être dif­fu­sée au Fran­prix du quar­tier ou d’em­bau­cher Jean-Jacques Bour­din, ve­dette de la ma­ti­nale de RMC, pour y par­ve­nir. La barre six­mil­lion­naire sym­bo­lique in­cite à – en­fin – dé­col­ler le che­wing-gum bi­goût qui col­lait mé­cham­ment, à tra­vers les âges, aux haut-par­leurs de la sta­tion : qui peut en­core dire qu’In­ter est seule­ment le temple de l’entre-soi de la crème bio bo­bo pa­ri­sia­niste ou une ra­dio de nor­ma­liens naph­ta­li­nés ber­cés par le glo­cken­spiel (le ca­rillon) du « Jeu des 1 000 eu­ros », le sport pré­fé­ré des mai­sons de re­traite, à de­main si vous le vou­lez bien? Sû­re­ment pas la rayon­nante Léa Sa­la­mé, qui trinque au Cham­po­my pour cause de gros­sesse, sa­crée meilleure in­ter­vie­weuse de France en 2015 (prix Philippe-Ca­lo­ni), à l’an­tenne tous les ma­tins sur la nou­velle ra­dio block­bus­ter et qui a re­fu­sé les ponts d’or d’une sta­tion concur­rente pour faire ban­co et su­per­ban­co à In­ter : «De­puis deux ans, c’est ici que ça se passe, ici qu’il faut être. Il y ace­mé­lange heu­reux entre la ri­gueur ex­trême de l’in­fo et l’ir­ré­vé­rence, entre le fond et le gla­mour.Cette li­ber­té de ton, cette forme d’in­tel­li­gence très ac­ces­sible, très po­pu­laire. » Stop! Même si la pub com­mer­ciale a fait son ap­pa­ri­tion sur l’an­tenne, il ne faut rien exa­gé­rer. «In­ter,c’est comme Ca­nal+ il y a quelque temps, in­siste Sa la­mé. On par­lait de“l’ es­prit Ca­nal”. Le pa­ral­lèle entre les deux mé­dias est évident. » Tel­le­ment évident que de­puis que ce fa­meux es­prit Ca­nal a été « kar­ché­ri­sé » par Vincent Bol­lo­ré, d’émi­nents re­pré­sen­tants, ou ex, de la chaîne cryp­tée – Thier­ry Ar­dis­son, Maï­te­na Bi­ra­ben, Yann Bar­thès – au­raient ten­té de re­joindre la « Mai­son ronde » ces der­niers mois. Mais même en se ser­rant dans le fond, c’est plein. Le scin­tillant cas­ting france-in­té­rien rem­plit dé­jà des pages en­tières, à la fois de Té­lé star et Té­lé­ra­ma. Le fan­tasme de la Tour de Ba­bel ra­dio­pho­nique. Se croisent et se ca­ram­bolent du « vu à la té­lé » (Au­gus­tin Tra­pe­nard, Na­gui), des sou­tiers du ser­vice pu­blic haut de gamme es­tam­pillé Pierre Bou­teiller pour les fans de vin­tage (Jean Le­brun et sa « Marche de l’his­toire », Laure Ad­ler à « L’Heure bleue »), du mi­ni­ma­liste ar­ty (Re­bec­ca Man­zo­ni ou Laurent Gou­marre), du scien­ti­fique vrai­ment lu­naire (« Sur les épaules de Dar­win » de Jean-Claude Amei­sen), de l’im­per­ti­nence dé­viante avec une char­rette d’humoristes pod­cas­tés par four­nées sur les ré­seaux so­ciaux, et ain­si de suite… Frédéric Beig­be­der, di­rec­teur du men­suel désha­billé Lui, chro­nique po­tache-in­tel­lo­dé­fon­cé tous les jeu­dis ma­tin, s’es­time très chan­ceux d’avoir in­té­gré le cé­nacle et, comme il est po­li, il tient la porte et laisse pas­ser : «Ce qui me plaît, c’est que l’en­vi­ron­ne­ment est brillant. Il ya­même une ma­nière de par­ler le fran­çais… C’est pas “Les Grosses Têtes”, quoi. Quand tu ar­rives pour faire le couillon et qu’il yaT­ho­mas Le­grand, Ber­nard Guet­ta et Do­mi­nique Seux… » Vroum! Léa Sa­la­mé passe en coup de vent, force 6, mer calme à agi­tée, de­vant la porte de Ma­rie-Pierre Plan­chon, la moine-sol­dat de la mé­téo ma­rine puis de la mé­téo tout court, l’an­ti­star qui n’au­ra ja­mais sa bo­bine sur une af­fiche de 30 mètres de haut. Sa­la­mé, elle, se fiche un peu du temps qu’il fait, elle marche vite et fort et parle sou­vent en se po­sant des ques­tions à elle-même, ce qui est une dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle : «Fran­che­ment, on se de­mande pour­quoi In­ter marche si bien. On cher­che­rait presque àsa­voir quelle est la re­cette mi­ra­cu­leuse. » Oh… C’est à la fois simple et dingue. France In­ter, le fleuron du ser­vice pu­blic, a dé­ci­dé de vi­rer sa cu­ti pour de­ve­nir une ra­dio « punk ». C’est Lau­rence Bloch qui a of­fi­cia­li­sé son ma­ni­feste ni­hi­lo­mar­ke­ting quand elle est de­ve­nue directrice de la sta­tion en mai 2014 : «Soyez punk!!!! » avait-elle lan­cé de­vant une as­sem­blée de 400 sa­la­riés aux yeux ronds. Être punk, se­lon elle, «c’est dire aux pro­duc­teurs et ani­ma­teurs :“Ne vous em­ber­li­fi­co­tez pas dans ces his­toires de ser­vice pu­blic. Ayez l’ es­prit de sé­rieux sans vous prendre au sé­rieux .”». Waouh. Même que c’était un ordre et qu’il fal­lait mieux de­ve­nir punk du jour au len­de­main, sous peine de fi­nir à la pou­belle, ce qui est un comble (pour un non-punk, s’en­tend).

du­rant la pé­rIode 2009-2014, avec jean-luc hees à la tête de ra­dIo France et phIlIppe val – dont Lau­rence Bloch était l’ad­jointe – comme di­rec­teur de France In­ter, «il­fal­lait se fendre la gueule. Mais avec une gueule d’en­ter­re­ment », af­firme le jour­na­liste Lio­nel Thomp­son. Du coup, les au­diences ont com­men­cé à pi­quer du nez. Au pou­voir de­puis fé­vrier 2014, Ma­thieu Gal­let a dé­ci­dé de pro­mou­voir une nou­velle Lau­rence Bloch, 64 ans au­jourd’hui, af­fran­chie. La Pat­ti Smith du 116 ave­nue Ken­ne­dy. Pour in­jec­ter ce qu’il fal­lait de bor­del ra­fraî­chis­sant dans la grille des pro­grammes, il y a aus­si Frédéric Schle­sin­ger, 64 ans, fan de rock ga­rage – an­cêtre du punk, tout se re­coupe –, ex-pa­tron d’In­ter (2006-2009) re­ve­nu comme nu­mé­ro deux de Ra­dio France. Son truc, à « Schles », c’est les au­diences. Il fait pas­ser des tubes consen­suels plu­tôt que la tech­no post-mo­derne, il em­bauche Na­gui pour ra­tis­ser large. Il y a en­fin Em­ma­nuel Per­reau, le di­rec­teur des pro­grammes d’In­ter, 41 ans, «fu­tur pa­tron de chaîne », se­lon Schle­sin­ger. Plus li­ber­taire que son aî­né, Per­reau rêve de faire « Le Pe­tit Jour­nal » ver­sionYann Bar­thès à la ra­dio, de je­ter des ponts entre com­mer­cial et avant-garde, le fan­tasme de la ra­dio de l’offre : «On­peut être punk parce qu’on n’a pas les au­diences tous les jours. On peut lais­ser les pro­grammes s’ins­tal­ler. C’est un confort dingue par rap­port aux té­lés. Je n’ai pas àdire à Tra­pe­nard :ce­ma­tin, Christiane Du­ge­nou afait 2,5mai­shier, Gé­rard Ju­gnot afait 3,5. Alors co­co, tu me fais que du Ju­gnot. » Pro­mis, ju­ré, au­cune pres­sion mise sur les équipes en fonc­tion des au­diences, au­cun dik­tat mar­ke­ting. «Ona­vait plus de pres­sion sur les au­diences àF­rance Culture », n’iro­nise même pas Jean Le­brun. •••

••• Son truc, à Per­reau, c’est l’es­prit In­ter. La co­hé­rence de l’an­tenne, la co­hé­sion des troupes. Im­por­tant, la co­hé­sion. In­dis­pen­sable, même. Par exemple, Per­reau donne des consignes pour flui­di­fier les pas­sages d’an­tenne. «Il­faut qu’il yait un sen­ti­ment sub­li­mi­nal d’es­prit d’équipe, fa­mi­lial, qui s’en­tende. Mai­sil­fau­taus­sique ce soit spon­ta­né,na­tu­rel.» Hé­lène Jouan, de re­vue de presse quo­ti­dienne à la ma­ti­nale, syn­thé­tise les avis do­mi­nants : «Une cer­taine aus­té­ri­té along­temps été mise ànotre dé­bit. On abeau­coup tra­vaillé là-des­sus. Ame­ner un peu plus de convi­via­li­té. Mais on ne se force pas. Pour la plu­part, on afait une longue route en­semble parce que, en gé­né­ral, on n’est pas de pas­sage àIn­ter.» Quand Da­niel Mo­rin, hu­mo­riste mai­son, char­rie quo­ti­dien­ne­ment Pa­trick Cohen à 6h57, Per­reau trouve ça su­per­ef­fi­cace et su­per-ri­go­lo. Cohen aus­si. En­fin… on croit : «Oui. Ça me fait rire. » Mo­rin de moins en moins : «Pour ma chro­nique du ma­tin, je me casse le cul pour trou­ver des trucs àdire sur l’ac­tu. Et tous les re­tours d’au­di­teurs que j’ai, ce sont mes vannes sur Cohen. Pfff… » Être punk, c’est mé­téo­ri­ser les di­no­saures (exit Philippe Meyer, Ivan Le­vaï, Da­niel Mer­met, Sté­phane Pao­li, Pau­la Jacques). Mais aus­si pré­ser­ver les mo­nu­ments his­to­riques, parce que tous les punks ne sont pas sui­ci­daires : « Le Masque et la Plume », « Le Jeu des 1000 eu­ros », « Le té­lé­phone sonne ». «Être punk, c’est in­vi­ter,à9h10, Mi­chel Bu­tor, Er­nest Pi­gnon-Er­nest et Shei­la », se­lon Au­gus­tin Tra­pe­nard. Être punk, c’est faire dé­bou­ler les dé­ci­bels à 7h 20 en pas­sant Daft Punk chez Re­bec­ca Man­zo­ni et ba­lan­cer une heure de ru­brique in­ter­na­tio­nale à l’heure du thé chez Ni­co­las De­mo­rand. Bon, quel­que­fois, ça de­vient tel­le­ment punk, à In­ter, que le CSA, gen­darme as­ser­men­té de l’au­dio­vi­suel, a les tym­pans qui ex­plosent. Quand, le 9 oc­tobre, Na­gui de­mande à Yann Quef­fé­lec, son in­vi­té coin­cé dans un TGV, si sa voi­sine «est bonne », la sta­tion est illi­co mise en garde pour pro­pos ju­gés vul­gaires et dé­gra­dants. Plus ré­cem­ment, Schle­sin­ger es­sayait en vain de nous faire com­prendre la no­tion de « sta­tion­na­li­té » (un mé­lange as­sez abs­cons de sta­tion et de per­son­na­li­té pour ten­ter de dé­fi­nir le ton In­ter) quand il a re­çu un SMS qui nous a sur­tout fait com­prendre que le nou­vel es­prit In­ter, cet ap­pel à la mau­vaise vie, pou­vait cau­ser des dom­mages col­la­té­raux drô­le­ment in­at­ten­dus. «Ah­merde!, qu’il a fait. Ma­nuel Valls vient de se faire en­fa­ri­ner àS­tras­bourg… par un tech­ni­cien de Ra­dio France. »

Et dire qu’in­ter a long­temps été sur­nom­mée “ra­dio sol­fé­ri­no”. Ou en­core « Ra­dio gau­cho, ra­dio bol­cho » par la droite molle ou dure. Et aus­si, plus ra­re­ment, « Ra­dio so­cial-traître, fré­quence ba­var­dages pe­tit­bour­geois » par la gauche dure. «In­ter est-elle trop pré­vi­si­ble­po­li­ti­que­ment?, s’in­quiète Jean Le­brun. In­ter se­rait-elle trop àgauche?Etnes’adres­se­rait-elle qu’à un pu­blic de gauche?Ces ques­tions, ré­cem­ment po­sées par Cau­seur [dans l’édi­tion de no­vembre 2016 de la re­vue néo-ré­ac], ne sont pas ab­surdes. Même s’il ya­beau­coup d’au­di­teurs, In­ter ne re­pré­sen­te­rait pas toute la France. Peut-être souffre-t-on d’as­sè­che­ment, d’une cer­taine dé­con­nexion avec le réel. On vit dans une at­mo­sphère close, cou­pé de la connais­sance du pays. Il yaaus­si une ho­mo­gé­néi­sa­tion des re­cru­te­ments qui va de pair.» Pa­tri­cia Mar­tin, pro­duc­trice his­to­rique de la sta­tion, lève un sour­cil en in­sé­rant une nuance très france-in­té­rienne : «Hmmm… Moi, je di­rais qu’In­ter n’est pas une ra­dio de droite. Et il faut faire at­ten­tion àla pri­va­ti­sa­tion idéo­lo­gique. Àla­pen­sée chic et unique. » Il y a ces éter­nels bou­tons de fièvre qui amochent In­ter – et les mé­dias dans leur glo­ba­li­té – et res­sur­gissent de­puis la vic­toire, for­cé­ment im­pos­sible, de Do­nald Trump, ou de­puis le Brexit, pas vu ve­nir non plus : «On­peut nous­re­pro­cher cette cap­ta­tion in­suf­fi­san­tede ce qui fait le socle de l’élec­to­rat de Fran­çois Fillon et de ce­lui de Ma­rine Le Pen. On doit être très vi­gi­lants », souffle Jean-Marc Four, le di­rec­teur de la ré­dac­tion. At­ten­dez… Pour « cap­ter » au mieux ces sen­si­bi­li­tés, il y a quand même des jour­na­listes de droite, non? Mais qui? Do­mi­nique Seux, le très li­bé­ral pa­tron des échos, chro­ni­queur éco­no­mique de la ma­ti­nale, était en congés. Après 9 ki­lo­mètres de cou­loirs par­cou­rus, qua­torze abris ato- miques vi­si­tés (vé­ri­dique!), Pa­trice Ber­tin est en­fin ap­pa­ru. Un vrai de vrai, an­cien de l’Ac­tion fran­çaise, anar de droite re­ven­di­qué hors an­tenne, cham­pion de la neu­tra­li­té au jour­nal de 19 heures pen­dant vingt ans, an­cien di­rec­teur de la ré­dac­tion, conseiller de Schle­sin­ger au­jourd’hui : «Àl’oc­ca­sion du ré­fé­ren­dum de 2005, cer­tains chro­ni­queurs et jour­na­listes [es­sen­tiel­le­ment Sté­phane Pao­li, le ma­ti­na­lier de l’époque, et Ber­nard Guet­ta, le chro­ni­queur de l’ac­tua­li­té in­ter­na­tio­nale] ont pris par­tiàl’an­tenne pour le “oui”. Ce fut un crime pro­fes­sion­nel. Et un ac­ci­dent in­dus­triel. On s’est plan­tés par idéo­lo­gie bo­bo. On aper­du 500000 au­di­teurs qui ne vou­laient pas qu’on leur dise quoi pen­ser.Sur l’élec­tion de Trump, ou sur le Brexit, j’ai eu l’im­pres­sion de re­vivre les mêmes dé­faillances àl’an­tenne :Trump est sexiste, cré­tin, fou. OK!Mais c’est trop fa­cile et trop court. Ce sont des ju­ge­ments de va­leur.Je­veux sa­voir pour­quoi il est dingue et pour­quoi les gens l’adorent. » Lau­rence Bloch croit avoir trou­vé la so­lu­tion : ni droite ni gauche, In­ter se­ra « punk » ET « pro­gres­siste ». Le­çon re­te­nue? Ber­nard Guet­ta, qui a failli se faire éjec­ter après l’épi­sode ré­fé­ren­dum, est tou­jours là, mais a consi­dé­ra­ble­ment ré­duit ses sen­tences dé­fi­ni­tives. Quand Nuit de­bout, phé­no­mène ra­di­cal fi­na­le­ment très pa­ri­sien, dé­borde un peu trop ra­di­ca­le­ment sur les plages in­fo d’In­ter, la di­rec­tion de­mande de mettre la pé­dale douce. Est-ce le « pro­gres­sisme » d’In­ter qui a convain­cu Jean­Luc Mé­len­chon – en guerre contre les mé­dias en gé­né­ral et contre In­ter en par­ti­cu­lier – de re­ve­nir ré­cem­ment se faire in­ter­vie­wer par Léa Sa­la­mé, après deux ans de boy­cott, ou ses 6 mil­lions d’au­di­teurs ? «C’est un des mo­ments les moins idéo­lo­giques de la ra­dio, as­sure JeanMarc Four. C’est pour ça que ça marche. » à Ca­nal, à la grande époque, il y avait des sa­laires stra­to­sphé­riques et la boum du jeu­di… après-mi­di. Avec du vrai cham­pagne, un sa­la­dier de coke, Bob Sin­clar, le vrai, aux pla­tines et, à dis­po­si­tion, des stocks de Vi­sine, des gouttes oph­tal­mo­lo­giques du tonnerre, pour re­trou­ver des pu­pilles nor­males à l’an­tenne. à France In­ter grande époque, c’est-àdire au­jourd’hui, il faut faire de la place. Alors on a dit à Pau­la Jacques, ex-pro­duc­trice de « Cos­mo­po­li­taine », à l’an­tenne de­puis 1975, qu’il se­rait temps de faire ses car­tons. «Çaa­du­ré trois mi­nutes quinze, on n’a pas­pu­dis­cu­ter mais je ne pou­vais pas faire au­tre­ment », se­lon Lau­rence Bloch, que de lui payer une an­née blanche pour avoir la paix so­ciale. «On­sa­lue les bons ré­sul­tats de l’en­tre­prise. Mais, hor­mis les fa­vo­ris, tout le monde agen­ti­ment la trouille, dé­crypte Jean-Paul Quen­nes­son, du syn­di­cat SUD. Des col­la­bo­ra­tions sont in­ter­rom­pues de ma­nière bru­tale. Lau­rence Bloch asur­vé­cu àP­hi­lippe Val­car elle n’a pas d’état d’âme. » Léa Sa­la­mé, elle, quelques mi­nutes d’in­ter­view dans la •••

“Une cer­taine aus­té­ri­té a long­temps été mise à notre dé­bit. On a beau­coup tra­vaillé là-des­sus. Ame­ner un peu plus de convi­via­li­té. Mais on ne se force pas.” Hé­lène Jouan, jour­na­liste à France In­ter

••• ma­ti­nale et une tête as­sez large pour toutes ses cas­quettes (ani­ma­trice de « L’Émis­sion po­li­tique » et de « Stu­pé­fiant ! » sur France 2, in­ter­ve­nante au ma­ga­zine GQ), a été em­bau­chée en CDI à In­ter en dé­but de sai­son… Les chro­ni­queurs Ber­nard Guet­ta et Thomas Le­grand bé­né­fi­cient du même trai­te­ment de fa­veur. Au vu du nombre de pré­caires ja­mais ré­gu­la­ri­sés, ça grince dans les cou­loirs. Au prin­temps 2015, vingt-huit jours d’une grève contre de grosses me­sures d’éco­no­mies an­non­cées hys­té­ri­sée par l’af­faire du bu­reau de Ma­thieu Gal­let ont lais­sé des traces. De­puis, les flip­pés du nou­veau france-in­té­risme se taisent ou com­mu­niquent en sous-ma­rin par une liste de dif­fu­sion pri­vée, ré­seau pa­ral­lèle sur le­quel on ré­colte les in­fos ré­pu­tées se­cret dé­fense par la di­rec­tion et où l’on s’épanche li­bre­ment sur la mise au ran­card de tous ces pans his­to­riques du ser­vice pu­blic ra­dio­pho­nique : sup­pres­sion des pro­grammes de nuit, de la dif­fu­sion en grandes ondes – 6 mil­lions d’eu­ros d’éco­no­mies, se­lon la pré­fec­ture france-in­té­rienne, au moins 500000 au­di­teurs per­dus, se­lon les syn­di­cats –, ac­cueil de la pu­bli­ci­té com­mer­ciale… Ça grince dans les cou­loirs d’une Mai­son ronde fi­na­le­ment peu­plée de beau­coup de so­li­tudes. Plu­tôt que ses pro­grammes fa­vo­ris, le PDG Ma­thieu Gal­let pré­fère évo­quer «une pé­riode de contrainte bud­gé­taire que cette mai­son n’a ja­mais connue ». Parce que la Mai­son de la ra­dio ne roule pas sur l’or : 50 mil­lions d’eu­ros de dé­fi­cit à son ar­ri­vée en 2014, au moins 13 mil­lions d’éco­no­mies à réa­li­ser par an, 250 dé­parts non rem­pla­cés. Il faut ro­gner par­tout. Chan­ger de marque de Scotch, faire at­ten­tion au jus d’orange, aux taxis, ra­tion­ner les bou­teilles d’eau of­fertes aux in­vi­tés (une, pas deux). Et à charge pour la Di­rec­tion de la di­ver­si­fi­ca­tion de dé­ni­cher de nou­veaux gi­se­ments pé­tro­li­fères. Boos­ter les édi­tions Ra­dio France mais aus­si louer des stu­dios de la mai­son ronde pour des confé­rences pri­vées… En met­tant des per­son­nels de l’en­tre­prise pu­blique à dis­po­si­tion. Le 10 jan­vier der­nier, la moi­tié du rez-de­chaus­sée pri­va­ti­sé ac­cueillait 600 col­la­bo­ra­teurs du groupe de BTP, GCC. Sur­tout, dix-huit tech­ni­ciens mai­son étaient ré­qui­si­tion­nés. «Ce n’est pas une mise àdis­po­si­tion, in­dique la di­rec­tion. Tout est re­fac­tu­ré au client. » En dé­cembre 2015, dé­jà, des em­ployés s’étaient émus de de­voir ré­gler les mi­cros, dans le sanc­tuaire ra­dio­pho­nique de la dif­fu­sion de la culture, du très éso­té­rique Ins­ti­tut de re­cherche sur les ex­pé­riences ex­tra­or­di­naires qui s’in­té­resse au cha­ma­nisme, à la ré­in­car­na­tion et à la com­mu­ni­ca­tion ani­male. Dé­tour­ne­ment de mis­sion de ser­vice pu­blic? «Des in­ter­ve­nants àl’INREES ont dé­jà été in­ter­viewés sur nos an­tennes » , sou­ligne en­core la di­rec­tion. Heu­reu­se­ment qu’il y a l’hu­mour. Im­por­tant, l’hu­mour. In­dis­pen­sable, même. Claude Villers, Pierre Des­proges, Guy Car­lier… In­ter s’en est tou­jours payé de bonnes tranches. Mais plu­tôt que res­pec­ter une tra­di- tion france-in­té­rienne qui consis­tait à le cir­cons­crire dans des cases très dé­fi­nies et à l’es­sai­mer avec la dé­li­ca­tesse d’un pay­sa­giste de bon­saï ja­po­nais, Lau­rence Bloch et sa com­pa­gnie ont op­té pour la Pan­zer­di­vi­sion : dix-neuf humoristes sur tous les fronts. « Les Gui­gnols de l’in­fo » avec de vrais gens. Char­line Van­hoe­na­cker, Pierre-Em­ma­nuel Bar­ré, Da­niel Mo­rin, Fran­çois Mo­rel, Guillaume Meu­rice, Ni­cole Fer­ro­ni, So­phia Aram… on en ou­blie douze. Pour tous les goûts, à toutes les sauces pour ba­lan­cer, au choix, de l’hu­mour poé­tique, belge, gau­chiste mains­tream, gau­chiste tout court, hi­la­rant, in­qui­si­teur et même vul­gaire : éloi­gnez les en­fants, il est pos­sible d’en­tendre à une heure dé­cente sur le ser­vice pu­blic «ca­ca », «va­gin », «doig­ter », «de­mi-molle » dans une seule et même chro­nique sur Ma­nuel Valls si­gnée Bar­ré… As­pi­rée par l’air du temps, In­ter? Cer­née par le rire? Kath­leen Evin, la très sé­rieuse pro­duc­trice de « L’Hu­meur va­ga­bonde », est pas­sée près de la syn­cope un jour qu’elle dé­am­bu­lait dans les cou­loirs de la ra­dio pour s’ar­rê­ter net de­vant un bu­reau : «Ben alors?Tué­coutes RTL? –Ben non… C’est Na­gui. » Aïe. Le pro­blème, c’est que la gau­driole ser­vie à une ca­dence de fast-food, ça a vrai­ment scin­dé la sta­tion en deux camps. Les au­di­teurs itou. Jean-Claude, chauf­feur de taxi, l’écoute «parce que ça peut être plus ri­go­lo que les vieux sketchs de “Rire et Chan­sons” », quand Alain Fin­kiel­kraut s’en prend sur France 5 au «rire de meute d’In­ter » s’em­por­tant contre ses humoristes qui «se gaussent de ceux qui disent “c’était mieux avant”. (…) Moi, je peux leur dire que c’était mieux avant eux ». Mais les humoristes, ça fait râ­ler 100 per­sonnes pour en faire rire 100000 de plus chaque mois. Même que, à force, Kath­leen Evin se croit folle : «Je­me­dis :“Ma pauvre fille!” Je sais ce qui me hé­risse et, en même temps, je ne me fais même plus confiance tel­le­ment les­chiffres sont­bons. Mais quand­même, vous pou­vez l’écrire :ceque je ne sup­porte pas sur notre an­tenne, c’est le mé­lange in­fo-dé­ri­sion, cette es­pèce d’ar­ro­gance per­ma­nente. Ces humoristes qui ouvrent et ferment les émis­sions d’in­fos et d’in­ter­views. On se marre avan­te­ton­se­fout de la gueule des in­vi­tés après. On s’élève contre le po­pu­lisme et on est les pre­miers àmé­lan­ger les genres. »

Tant que ça marche… Prenez Char­line, le plus gros suc­cès de la ra­dio de­puis deux ans : elle a dou­blé l’au­dience du 17 heures (qui at­teint un mil­lion d’au­di­teurs en moyenne). «Elle est ca­pi­tale dans le dis­po­si­tif», dixit Bloch. On veut bien le croire, la jour­na­liste-hu­mo­riste belge est même tom­bée en es­cla­vage. Au taf dès 7 heures du mat’. Re­par­tie à 21-22 heures pour fi­nir chez elle sa chro­nique du len­de­main. Cinq, six heures de som­meil les bonnes nuits… «La­di­rec­tion m’a fi­léce ca­na­pé pour qu’on puisse se­re­po­ser.» Trop sym­pa! «…Mais je n’ai pas le temps. La vie so­ciale que je ne peux pas avoir la se­maine, je l’ai la jour­née au bu­reau :je tra­vaille avec mes potes [Alex Vi­zo­rek et Guillaume Meu­rice]. Le coup de pi­nard que je ne bois pas le soir,je­le­bois le mi­di avec eux. (pause) Je ne pense pas te­nir cin­qou­six ans comme ça. De tou­te­fa­çon, j’ai conscience que tout cet hu­mour aune du­rée de vie li­mi­tée dans le temps. Le jour où l’au­di­teur se­ra las­sé… » Hé­las! Quitte à dé­té­rio­rer les re­la­tions di­plo­ma­tiques fran­co-belges, Bloch va conti­nuer à ti­rer sur la laisse de Char­line en­core un pe­tit mo­ment : «Onades chiffres. Les au­di­teurs veulent qu’il yait en­core plus d’hu­mour dans la ma­ti­nale. Oui, j’ai été cri­ti­quée. France In­ter perd son âme, ta­ta­ti-ta­ta­ta. J’ai heur­té sans doute un es­prit france-in­té­rien qui pense qu’on ne doit pas être joyeux àl’an­tenne. Je crois au contraire qu’il faut une bonne hu­meur per­ma­nente. J’as­sume le vo­lume d’hu­mour.Les gens ont­be­soin de rire et ne sont pas des cré­tins, ils font la dif­fé­rence entre hu­mour et in­fo. C’est quand même su­per-an­xio­gène en ce mo­ment!La­ra­dio n’est pas là pour vous dé­pri­mer!» Et, au cas où on n’au­rait pas bien com­pris où In­ter veut en ve­nir, le 12 jan­vier der­nier, la sta­tion a ré­qui­si­tion­né non pas le Théâtre des deux ânes mais la chi­cis­sime Salle Pleyel pour pro­mou­voir, dans un spec­tacle in­ti­tu­lé « France In­ter Gé­né­ra­tion Hu­mour », quelques-unes de ses têtes d’af­fiche hu­mo­ris­tiques. Des tra­vées pleines à cra­quer mais Kath­leen Evin n’a pas été aper­çue dans la salle.

“Oui, j’ai été cri­ti­quée. J’ai heur­té sans doute un es­prit france-in­té­rien qui pense qu’on ne doit pas être joyeux à l’an­tenne. J’as­sume le vo­lume d’hu­mour.” Lau­rence Bloch, directrice de France In­ter

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