Pé­kin veut cou­per les ailes de l’hi­ron­delle Ye Haiyan.

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À Songz­huang, cé­lèbre “co­lo­nie d’ar­tiSteS” de la ban­lieue eSt de Pé­kin, la Fac­to­ry Zone A dé­signe un qua­drillage de ruelles bor­dées d’ate­liers bon mar­ché et d’échoppes qui vendent des en­ca­dre­ments ou du ma­té­riel de pein­ture. On y re­trouve quelque chose de l’anar­chie des cam­pagnes chi­noises, avec un pe­tit air de bo­hème. Ye Haiyan, 41 ans, l’une des plus cé­lèbres fé­mi­nistes de Chine, y vit avec sa fille de 17 ans, dans un rez­de­chaus­sée avec mez­za­nine dont on a cou­pé l’eau et l’élec­tri­ci­té de­puis une di­zaine de jours pour la faire par­tir. Alors elle s’éclaire à la bou­gie. Le jour de notre pas­sage, un cé­lèbre mi­li­tant pé­ki­nois de ses amis dé­barque avec un car­ton d’oranges. Au mur, Sol­je­nit­syne en pri­son­nier du gou­lag, cro­qué par un peintre chi­nois. Et puis des des­sins d’ani­maux réa­li­sés à l’encre par Ye Haiyan et agré­men­tés de maximes de son cru sur l’état dé­plo­rable des li­ber­tés en Chine. L’ex­pul­sion à la­quelle ré­siste Ye Haiyan n’a au­cune base lé­gale – son bail n’est pas ter­mi­né, elle paie son loyer – mais ré­sulte des pres­sions exer­cées sur son pro­prié­taire par les of­fi­ciels lo­caux, sans doute sur ins­truc­tion d’au­to­ri­tés su­pé­rieures. « Ye Haiyan n’a stric­te­ment rien fait d’illé­gal. Mais elle est cé­lèbre dans toute la Chine, et de plus en plus à l’ex­té­rieur. Ils veulent évi­ter une crise telle que celle de 2015, quand ils ont ar­rê­té cinq jeunes fé­mi­nistes lors de la Jour­née de la femme [pour les re­lâ­cher un mois plus tard]. Ils pré­fèrent ces me­sures “douces”, comme seul un État au­to­ri­taire peut en prendre… », ana­lyse Zeng Ji­nyan, in­tel­lec­tuelle pé­ki­noise en exil à Hong­kong, où elle vient de ter­mi­ner une thèse sur le fé­mi­nisme en Chine. L’ex­pul­sion qui guette Ye Haiyan est la der­nière en date d’une longue sé­rie. Son en­ga­ge­ment en fa­veur des « pros­ti­tuées du pauvre », qui s’offrent aux tra­vailleurs mi­grants pour une mi­sère, lui vaut au dé­but des an­nées 2010 d’être chas­sée de la mé­ga­lo­pole de Wu­han, où elle avait créé une ONG d’aide et d’in­for­ma­tion sur le si­da. Elle part alors vivre dans la pro­vince de son ex­ma­ri, le Guangxi, et y pour­suit son ac­tion so­ciale. En 2013, elle re­joint des ma­ni­fes­tants sur l’île de Hai­nan, où un di­rec­teur d’école et un fonc­tion­naire lo­cal sont •••

••• soup­çon­nés d’avoir vio­lé six col­lé­giennes âgées de 12 à 14 ans dans une chambre d’hô­tel. Les au­to­ri­tés étouffent le scan­dale, les pa­rents sont in­ti­mi­dés. Mais Ye Haiyan fait le buzz sur la Toile chi­noise en s’ex­hi­bant avec le slo­gan : « Prin­ci­pal, prenez donc une chambre avec moi et lais­sez les pe­tites filles tran­quilles ! » En re­pré­sailles, des pa­trons de bor­dels l’at­taquent à son do­mi­cile… ce qui lui vaut treize jours de dé­ten­tion pour coups et bles­sures. Elle part sur les routes avec son pe­tit ami et sa fille. Puis se­ra chas­sée comme une pes­ti­fé­rée de la pro­vince du Guang­dong où elle veut s’éta­blir – l’ar­tiste Ai Wei­wei ex­po­se­ra même en 2014 à New York son « dé­mé­na­ge­ment », avec son pa­que­tage aban­don­né sur le bas-cô­té de la route. Ye Haiyan dé­range pro­fon­dé­ment par son style, ses ori­gines ru­rales, sa li­ber­té, rap­pelle la cher­cheuse Zeng Ji­nyan. Elle n’a pas fait d’études, a tra­vaillé dans un ka­rao­ké. Elle a di­vor­cé jeune et éle­vé seule sa fille. Sa no­to­rié­té ini­tiale pro­vient de textes et de pho­tos se­mi-éro­tiques qu’elle pu­blie lors de l’es­sor des blogs, dans les an­nées 2000, sous le nom de Liu­mang Yan, « l’hi­ron­delle ca­naille ». Quand elle de­vient mi­li­tante, elle ins­tille une dose de pro­vo­ca­tion sexuelle dans ses cam­pagnes. Les « passes » gra­tuites qu’elle pro­pose à des tra­vailleurs mi­grants pour sen­si­bi­li­ser sur le sort du pro­lé­ta­riat du sexe la font connaître de la Chine en­tière. Le réa­li­sa­teur mi­li­tant gay Fan Po­po es­time qu’elle se dis­tingue dans les mi­lieux fé­mi­nistes par « son at­ti­tude po­si­tive et ou­verte au sexe ». « La so­cié­té chi­noise a la pho­bie du sexe, c’est un ta­bou de par­ler du plai­sir des femmes. Dans la lutte pour l’éga­li­té des sexes, sa contri­bu­tion a été es­sen­tielle. Beau­coup de fé­mi­nistes chi­noises sont très pu­diques », ex­plique-t-il. Ye Haiyan a dé­ci­dé dé­but 2016 de ve­nir s’ins­tal­ler à Pé­kin, mal­gré la ré­pro­ba­tion de la po­lice po­li­tique. Entre-temps, son ONG a été fer­mée. On contrôle ses dé­pla­ce­ments, toute ac­tion d’éclat lui est pros­crite. Elle veut se pro­té­ger, ain­si que sa fille. « J’ai com­pris que j’avais per­du le droit d’être une mi­li­tante, nous dit-elle. Il ne me res­tait plus qu’à re­de­ve­nir une ci­toyenne or­di­naire. » À son ar­ri­vée à Pé­kin, Ye Haiyan se contente donc de se consa­crer à un blog, ac­ces­sible sur la mes­sa­ge­rie WeC­hat, qu’elle ali­mente d’un ar­ticle quo­ti­dien sur les thèmes qui lui sont chers. Elle cri­tique moins le gou­ver­ne­ment qu’elle ne l’ap­pelle à prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Une soixan­taine d’ar­ticles sur en­vi­ron 360 ont été « ef­fa­cés » par la cen­sure en 2016. Mais ses lec­teurs lui en­voient des dons qui la font vivre. Et elle vend ses des­sins. C’est un de ses textes da­té du 12 jan­vier qui au­rait dé­Clen­Ché la nou­velle ten­ta­tive d’ex­pul­sion : elle y in­vite à la to­lé­rance les « néo­maoïstes », dont le fa­na­tisme a ré­cem­ment coû­té son poste à un pro­fes­seur d’uni­ver­si­té chi­nois cri­tique de Mao. L’écrit a éga­le­ment en­traî­né, du jour au len­de­main, la fer­me­ture de son compte WeC­hat, au pré­texte qu’il « sus­cit[ ait] trop de plaintes ». Une cen­sure dé­fi­ni­tive et sans re­cours. L’autre rai­son ca­chée de cette per­sé­cu­tion, sou­lignent ses proches, est que Ye Haiyan est le su­jet d’Hoo­li­gan Spar­row, un do­cu­men­taire ré­cent de la jeune réa­li­sa­trice chi­noise Nan­fu Wang, un temps pres­sen­ti pour les Os­cars et dont la dif­fu­sion pro­met d’être large à l’étran­ger. Cette fois, Ye Haiyan ne veut plus dé­mé­na­ger. « Se rend-on compte de ce que c’est que d’être re­je­tée de par­tout ? Ce sont mes droits qui sont vio­lés, nous dit-elle. Je n’ai com­mis au­cune faute, et donc je ne par­ti­rai pas. » Brice Pe­dro­let­ti

La mi­li­tante fé­mi­niste Ye Haiyan est me­na­cée d’ex­pul­sion de son ap­par­te­ment, où l’eau et l’élec­tri­ci­té ont été cou­pées (ici, le 25 jan­vier).

Le do­cu­men­taire Hoo­li­gan Spar­row, dont Ye Haiyan est l’hé­roïne (ci-des­sous), au­rait rou­vert les hos­ti­li­tés des au­to­ri­tés. « Avant, j’étais si naïve. Je pen­sais que tant que je fe­rais du bruit, le gou­ver­ne­ment m’écou­te­rait et chan­ge­rait », dit Ye Haiyan dans le film (ci-contre).

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