Phi­lippe Sé­guin, l’école de la lose.

Plé­bis­ci­té lors de la pri­maire de la droite et du centre, Fran­çois Fillon sem­blait en­fin te­nir son des­tin pré­si­den­tiel en main. Deux mois plus tard, em­pê­tré dans le “Pe­ne­lo­pe­gate”, l’an­cien pre­mier mi­nistre tente de te­nir bon. Une ré­sis­tance face à l’adve

Magazine M - - Le Sommaire - par PHI­LIPPE RI­DET

Alors que Fran­çois Fillon sem­blait en pole po­si­tion pour rem­por­ter la pré­si­den­tielle, le « Pe­ne­lo­pe­gate » vient re­battre les cartes de l’élec­tion. Une nou­velle ava­nie de la ma­lé­dic­tion sé­gui­niste ?

Sou­vent, ils le re­grettent. Ils se re­tournent, il n’est plus là. Sept ans que ça dure. Il manque en­core. De­puis le 7 jan­vier 2010, lorsque Phi­lippe Sé­guin, qui rê­vait de mou­rir au so­leil, a ren­du l’âme à son do­mi­cile pa­ri­sien. Ils se sentent un peu or­phe­lins d’un homme qui ne se re­mit ja­mais de l’être de son père, Ro­bert, tué au com­bat en sep­tembre 1944, dans le Doubs. C’est de la pen­sée de ce gaul­liste atra­bi­laire et mé­lan­co­lique que se ré­clament tou­jours trois des (ac­tuels) can­di­dats de droite à la pré­si­den­tielle : Fran­çois Fillon, ca­bos­sé par le « Pe­ne­lo­pe­gate », Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan, qui jure avoir ses par­rai­nages, et Hen­ri Guai­no, qui court après les siens. Tous les trois se mé­prisent au­jourd’hui, cha­cun per­sua­dé d’être le seul hé­ri­tier lé­gi­time. Mais tous ont été, entre la fin des an­nées 1980 et le dé­but de la dé­cen­nie 1990, « fou­droyés » comme saint Paul sur le che­min de Da­mas par leur ren­contre avec le dé­pu­té des Vosges qui, pour­tant, ne leur pro­met­tait rien. Il les ac­cueillait, dans son bu­reau em­bru­mé par la fu­mée de ses Gi­tanes où traî­naient pêle-mêle des maillots de foot et les Mé­moires de guerre de Charles de Gaulle, d’un «onn’est pas sur terre pour ri­go­ler ». Le sé­gui­nisme, cette vi­sion idéa­li­sée de la Ré­pu­blique, de l’État, de la Na­tion (les ma­jus­cules sont de ri­gueur), ne souf­frait pas la lé­gè­re­té. « L’autre po­li­tique », tour­nant le dos à la doxa de l’équi­libre bud­gé­taire et à la «pen­sée unique de Bruxelles », exi­geait de ses ser­vi­teurs un en­ga­ge­ment to­tal. Pre­nons Fran­çois Fillon. De lui, l’an­cien pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale di­sait : «Ceque j’aime chez Fillon, c’est qu’il ne rate ja­mais rien. » Un com­pli­ment dans le­quel on pou­vait lire, comme im­pri­mé à l’en­vers, une ré­fu­ta­tion au moins par­tielle de la lé­gende noire du sé­gui­nisme, cette épo­pée sans vic­toire, vé­ri­table école de la lose en po­li­tique. Sé­duit pas leur ta­lent de plumes, la hau­teur de leur idéal, leurs failles per­son­nelles qui s’ac­cor­daient à ses abîmes, Phi­lippe Sé­guin n’a of­fert à ses dis­ciples que des dé­faites, mais flam­boyantes. Pour les en conso­ler, il leur di­sait d’un ton las : «Vous et moi, nous avons un pro­blème:nous som­mes­nés trop­tard. » Puis il par­tait de son rire de ci­gale. Ils l’ad­mi­raient aus­si pour ça : cette ma­nière d’être le spec­ta­teur de ses échecs, sa fa­çon à lui de feindre de les avoir or­ga­ni­sés. Pour condam­ner la fi­dé­li­té ad­mi­ra­tive de ce cercle en­amou­ré, Ni­co­las Sar­ko­zy, qui n’aime que la vic­toire, n’avait qu’un mot : «Une secte!» Fran­çois Fillon, lui, al­lait mettre fin à cet en­gre­nage fa­tal, à la ma­lé­dic­tion du sé­gui­nisme. L’un des apôtres était sur le point d’en­trer à l’Ély­sée, aus­si sûr que deux et deux font quatre. «Il­ne­rate ja­mais rien… » Phi­lippe Sé­guin par­lait-il de l’ha­bi­le­té tac­tique de son ca­det, qui se fit tour à tour sé­gui­niste, bal­la­du­rien, chi­ra­quien et sar­ko­zyste avant de se mettre à son compte ? Qu’au­rait-il dit de sa vic­toire à la pri­maire de la droite et du centre, en no­vembre 2016? Quelques jours après son triomphe, quand l’idée nous a pris de re­plon­ger le lec­teur dans le creu­set où s’était éla­bo­rée la tra­jec­toire du fa­vo­ri du scru­tin de mai, l’af­faire pa­rais­sait en­ten­due. Par un de ses heu­reux re­tour­ne­ments de l’His­toire, les in­suc­cès de l’un au­raient pré­pa­ré le triomphe fu­tur de l’autre. Ça sen­tait le hap­py end. Ne res­tait plus alors qu’à lais­ser cou­rir la plume… Mais à l’heure où nous bou­clons, ce mar­di 7 fé­vrier, le des­tin de Fran­çois Fillon est tout sauf tra­cé. Quelques jours plus tôt, le 27 jan­vier, hom­mage est ren­du à l’an­cien maire d’Épi­nal, à l’oc­ca­sion de la re­mise de ses ar­chives per­son­nelles aux Ar­chives na­tio­nales. Dans l’im­mense cube blanc de Pier­re­fitte-surSeine (Seine-Saint-De­nis), où l’épient une di­zaine de ca­mé­ras de té­lé­vi­sion, le can­di­dat des Ré­pu­bli­cains est à la dé­rive. Son­né par le « Pe­ne­lo­pe­gate », ce soup­çon d’em­ploi fic­tif concer­nant son épouse, ré­vé­lé la veille par Le Ca­nard en­chaî­né. Sa pré­sence à cette cé­ré­mo­nie ne de­vait être que la re­ven­di­ca­tion d’une fi­lia­tion, l’hom­mage du fils pro­dige au père pu­ta­tif, une fa­çon d’in­jec­ter un peu du gaul­lisme so­cial des ori­gines. Mais c’est une bouée de sau­ve­tage que l’an­cien pre­mier mi­nistre est ve­nu ten­ter d’agrip­per. Écou­tonsle à la tri­bune s’éle­ver avec les mots de son men­tor «contre les émo­tions ins­tan­ta­nées sur les­quelles joue la “mé­dia­cra­tie”, contre la ré­duc­tion des hommes au sta­tut de consom­ma­teurs par­la“son doc ra­tie ”, contre le confor­misme propre à la ty­ran­nie ca­tho­dique ». Puis il égrène des sou­ve­nirs. Ce ca­fé du Croi­sic, en Loire-At­lan­tique, un pe­tit ma­tin où Sé­guin •••

“Nous étions comme les pre­miers Ré­sis­tants qui ont re­joint le gé­né­ral de Gaulle. Il nous a peut-être man­qué une guerre”, ré­sume Hen­ri Guai­no avec gran­di­lo­quence. À la place, ils au­ront de belles ba­tailles. Toutes per­dues.

••• avait vou­lu à tout prix une es­trade pour s’adres­ser à sept pê­cheurs en­dor­mis. Tou­jours ce sou­ci du dé­co­rum et des ins­ti­tu­tions, en toutes cir­cons­tances, alors que, tout au­tour, le dé­cor pa­tiem­ment fa­çon­né par Fran­çois Fillon s’ef­fondre comme un châ­teau de sable. Mais com­ment de­vient-on sé­gui­niste ? Pour­quoi sup­por­ter cet homme co­lé­rique, consen­tir à son in­gra­ti­tude, res­ter mi­no­ri­taire au­près d’un lea­der in­ca­pable de struc­tu­rer un ré­seau? «Quand on le voit, di­sait l’an­cien mi­nistre chi­ra­co-jup­péiste Xa­vier Dar­cos, on n’a pas en­vie de vivre son exis­tence de cra­paud buffle.» ( La Co­mé­die des or­phe­lins, Ch­ris­tophe Bar­bier, Grasset, 2000). Pour­tant, comme l’ai­mant at­tire la li­maille de fer, le cra­paud buffle sé­duit des exi­lés de l’in­té­rieur, des gar­çons à la re­cherche d’une fi­gure pa­ter­nelle, des mi­li­tants déses­pé­rant de ne pas trou­ver une cause à la me­sure de leur idée de la France. En 1989, Hen­ri Guai­no, né de père in­con­nu, a 32 ans quand il croise Phi­lippe Sé­guin lors d’une grand-messe du RPR au Bour­get. Il se rap­pelle : «Au­bout d’une mi­nute de dis­cours, il est par­ve­nu àob­te­nir un si­lence par­fait, à créer un par­tage avec la salle. » Le fu­tur au­teur contro­ver­sé des grands dis­cours de Ni­co­las Sar­ko­zy ap­pré­cie la per­for­mance mais, sur­tout, il re­trouve des traces de son his­toire per­son­nelle dans celle de l’ora­teur : «J’ai ai­mé avant tout son gaul­lisme de ré­sis­tance. Comme moi, il ve­nait d’un mi­lieu qui avait pro­fi­tédes luttes so­ciales de la gauche. Nous n’avions pas de re­vanche àprendre. Nous n’étions pas des re­van­chards de droite. » Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan, lui, dé­couvre son fu­tur men­tor lors de la cam­pagne contre le trai­té de Maas­tricht en 1992, dont Phi­lippe Sé­guin est le hé­raut : «J’ai ado­ré ce type-là. C’étai­tun­cer­veau.Ilm’are­don­né foi­dans­la po­li­tique. Moi aus­si, je me suis re­con­nu dans son par­cours ;j’avais des pro­blèmes, des pa­rents qui ne s’en­ten­daient pas, des sou­cis fi­nan­ciers…Mais je n’ai ja­mais dé­pen­du de lui, ja­mais été son sa­la­rié dans son ca­bi­net. Je suis tou­jours res­té libre. Dans ces condi­tions­là, Phi­lippe était un amour!» En com­pa­rai­son, l’adhé­sion de Fran­çois Fillon (qui n’a pas sou­hai­té ré­pondre à nos ques­tions) à Phi­lippe Sé­guin est moins em­preinte de pa­thos. Élu pour la pre­mière fois dé­pu­té de la Sarthe en 1981, le fils de no­taire de Sa­blé qui vient de perdre Joël Le Theule, son pre­mier père en po­li­tique, se rap­proche de l’or­phe­lin de Tu­nis, ré­élu dé­pu­té des Vosges en pleine vague rose. Mais ce qui les lie est moins une vi­sion nos­tal­gique et em­bel­lie du gaul­lisme que leurs doutes com­muns sur l’éven­tuel des­tin pré­si­den­tiel de Jacques Chi­rac. Pour la conseillère en com­mu­ni­ca­tion de Fran­çois Fillon, My­riam Lé­vy, «Sé­guin n’était pas pour lui un père. Ils n’avaient que dix ans de dif­fé­rence d’âge. C’était plu­tôt une sorte de grand frère. » Mais tous sont flat­tés d’ap­par­te­nir au pre­mier cercle d’un homme qui di­sait dé­tes­ter «par-des­sus tout les cons ». Ro­ger Ka­rout­chi, na­tif de Ca­sa­blan­ca, fut le di­rec­teur de ca­bi­net de Sé­guin à l’hô­tel de Las­say lors­qu’il pré­si­dait l’As­sem­blée na­tio­nale. «Jel’ai fait ve­nir àNîmes en 1984, lors d’une uni­ver­si­té d’été des Jeunes du RPR dont j’étais alors le pré­sident. Il apar­lé pen­dant une heure, très na­tu­rel­le­ment. Il nous a dit qu’il n’était pas né­ces­saire d’être un hé­ri­tier pour en­trer en po­li­tique. Il nous apar­lé de son ma­laise quand il était élève de l’ENA, de s’y sen­tir mar­gi­nal. » Le jeune Ka­rout­chi garde le contact avec l’ora­teur. Deux ans plus tard, il de­vient l’un de ses col­la­bo­ra­teurs. «Après, re­prend le sé­na­teur des Hauts-deSeine, j’ai com­pris que cette fa­çon­de­se­pré­sen­ter­comme Le Pe­tit Chose [ro­man au­to­bio­gra­phique d’Al­phonse Dau­det], même si c’était sin­cère, était aus­si un truc pour api­toyer les autres. » L’an­cien dé­pu­té de l’Es­sonne Jean de Boi­shue est, lui aus­si, im­mé­dia­te­ment sé­duit quand il ren­contre Sé­guin pour la pre­mière fois, en 1978 : «En­fant, je suis res­té pa­ra­ly­sé jus­qu’à 12 ans, ra­con­tet-il. J’étais sur l’autre rive de la vie. C’est grâce àla­po­li­tique et àP­hi­lippe que je suis par­ve­nu àm’in­té­grer.» «Nous étions comme les pre­miers Ré­sis­tants qui ont re­joint le gé­né­ral de Gaulle àLondres, ré­sume Hen­ri Guai­no avec cette gran­di­lo­quence que n’at­té­nue pas le temps qui passe. Il nous apeut-être man­qué une guerre. » À la place, ils au­ront de belles ba­tailles. Toutes per­dues. Re­pre­nons dans l’ordre les épi­sodes de cette che­vau­chée cré­pus­cu­laire. La pre­mière aven­ture sé­gui­niste date de 1982 et porte le nom de Cercle, pour Centre d’études et de re­cherches consti­tu­tion­nelles lé­gis­la­tives et éco­no­miques. En fait, il s’agit d’une pha­lange de jeunes de droite dé­ter­mi­nés et dé­ci­dés à me­ner une gué­rilla contre le pou­voir so­cia­liste alors que les ma­chines RPR et UDF peinent à se re­mettre de leur double dé­faite à la pré­si­den­tielle et aux lé­gis­la­tives, un an au­pa­ra­vant. Ils font tant et si bien que Jacques Chi­rac, pa­tron du RPR qui craint pour son lea­der­ship, les somme de ren­trer dans le rang. Sé­guin et les siens, dont Fillon, ob­tem­pèrent. Mais ils se re­trouvent en 1989 pour lan­cer Les Ré­no­va- teurs, soit « douze hommes en co­lère » (les deux sus­nom­més ain­si que Mi­chel Noir, Alain Ca­ri­gnon, Étienne Pinte, Mi­chel Bar­nier, Charles Millon, Do­mi­nique Bau­dis, Fran­çois Bay­rou, Fran­çois d’Au­bert, Phi­lippe de Villiers et Ber­nard Bos­son) dé­ci­dés à se­couer le co­co­tier de la droite après la ré­élec­tion de Mit­ter­rand en 1988, face à Chi­rac. «Sans une vraie ba­taille d’idées, ja­mais nous ne ga­gne­rons l’Ély­sée », ose Fran­çois Fillon. «Unes­poir s’est le­vé », tonne Phi­lippe Sé­guin. Mais l’aven­ture tourne court. Mal struc­tu­rés, trop dif­fé­rents, Les Ré­no­va­teurs se dis­persent et Jacques Chi­rac, al­lié avec Charles Pas­qua, re­prend une fois de plus le contrôle to­tal du par­ti gaul­liste. •••

••• Trois an­nées passent. Un nou­veau com­bat s’offre aux sé­gui­nistes, ce­lui du ré­fé­ren­dum pour le trai­té de Maas­tricht, qui per­met à Sé­guin d’af­fron­ter un Mit­ter­rand ex­té­nué par la ma­la­die lors d’un dé­bat té­lé­vi­sé, le 3 sep­tembre 1992. Don­né lar­ge­ment vain­queur en dé­but de cam­pagne, le « oui » fond sous les coups de bou­toir des no­nistes coa­li­sés, pour fi­nir par l’em­por­ter d’un souffle. Ce se­ra la plus belle des dé­faites. Et, pour cer­tains, le mo­ment de son­ger à quit­ter ce na­vire que le ca­pi­taine semble prendre plai­sir à sa­cri­fier sur les ré­cifs. Fillon dé­laisse son men­tor pour ral­lier le gou­ver­ne­ment d’Édouard Bal­la­dur en 1993, puis sa can­di­da­ture à l’Ély­sée, deux ans plus tard. Sé­guin, croyant conqué­rir une bonne fois pour toutes l’es­time de Chi­rac, se met à son ser­vice, in­vente « la frac­ture so­ciale » et, à coups de dis­cours tam­bou­ri­nant dans la porte ca­ou­tchou­tée du bal­la­du­risme triom­phant, il gagne en­fin. Par pro­cu­ra­tion. «Et­dire que c’est l’homme qu’il mé­pri­sait le plus… », se dé­sole Jean de Boi­shue. Cette vic­toire ne se­ra ja­mais la sienne. Le nou­veau pré­sident, ja­loux de sa tran­quilli­té, le laisse lan­ter­ner à la pré­si­dence de l’As­sem­blée et offre Ma­ti­gnon à Alain Jup­pé. «Tu­vois, se plaint-il à Ro­ger Ka­rout­chi dans la voi­ture qui le ra­mène à l’hô­tel de Las­say, rien ne sert à rien. » Puis il fer­mait ses pau­pières, lourdes comme un ri­deau de théâtre. Res­tent deux aven­tures en­core. Sa blitz­krieg pour ra­vir la pré­si­dence du RPR en 1997, pré­lude à une pos­sible can­di­da­ture à l’Ély­sée en 2002, se solde par sa dé­mis­sion hau­taine deux ans plus tard – d’un simple fax en­voyé à l’AFP. Il quitte la Rue de Lille son car­table à la main, ne lais­sant der­rière lui qu’un cen­drier plein et son verre à whis­ky. Sa (der­nière) cam­pagne, maus­sade et neu­ras­thé­nique, pour la Mai­rie de Pa­ris en 2001, qu’il conduit en at­ten­dant en­core un si­gnal de Chi­rac qui ne vien­dra pas, reste un mo­dèle de sui­cide po­li­tique.

Jacques chi­rac, unique ob­jet du sen­ti­ment et du res­sen­ti­ment de Phi­liPPe sé­guin. La bu­tée d’ar­rêt de toutes ses pé­ri­pé­ties. «Est-ce que quel­qu’un peut ex­pli­quer àce­type qu’il est pré­sident de la Ré­pu­blique!», se dé­so­lait-il au­près de ses proches. Lui se sen­tait à la hau­teur de ce rôle te­nu par un autre. Sou­vent, pa­ra­pheurs et cen­driers vo­laient plus qu’à l’ac­cou­tu­mée dans son bu­reau après un échange té­lé­pho­nique avec l’Ély­sée. Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan se sou­vient en­core de Sé­guin lui di­sant : «Je­vais dé­jeu­ne­ra­vec “Le Grand”, je vais lui en mettre plein la gueule!–Eta­lors?–Alors rien… Je n’ai rien pu lui dire. » «Phi­lippe at­ten­dait de lui une re­con­nais­sance que, par or­gueil, il ne vou­lait pas lui de­man­der », ex­plique Jean de Boi­shue. Dans son ul­time ou­vrage, Iti­né­raire dans la France d’en bas, d’en haut et d’ailleurs

(Seuil, 2003), l’an­cien maire d’Épi­nal note, désa­bu­sé et plus Pe­tit Chose que ja­mais : «Il­reste que je ne suis rien et queJac­quesC­hi­rac est­pré­sident de la Ré­pu­blique. » La ver­sion tra­gique de « lui c’est lui et moi c’est moi ». Que faire de ce fa­tras d’idéo­lo­gie flam­boyante étran­glée dans des im­passes stra­té­giques, de cette idée de la France fa­çon­née dans les bles­sures et les hu­mi­lia­tions de l’en­fance? Qu’ont re­te­nu ses hé­ri­tiers ? Fillon a for­gé sa convic­tion que la seule ma­nière d’ac­cé­der au som­met de l’État était de sa­voir chan­ger de bouée pour na­vi­guer. Sé­guin lui en a don­né l’exemple. Le dé­pu­té des Vosges n’a-t-il pas com­bat­tu Chi­rac pour se ra­bi­bo­cher avec lui, af­fron­té Pas­qua pour faire fi­na­le­ment cause com­mune avec lui, dé­zin­gué Sar­ko­zy pour conqué­rir le RPR avec lui? Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan a com­pris au cô­té de son men­tor qu’il va­lait mieux struc­tu­rer une pe­tite bou­tique comme De­bout la France plu­tôt que de conduire des aven­tures so­li­taires avec des so­li­taires. Hen­ri Guai­no croit en­core à la force du verbe et pense que «la­po­li­tique peut chan­ger le cours des choses ». «J’ai écrit pour Sar­ko­zy le dis­cours des In­va­lides, lors de l’hom­mage àP­hi­lippe Sé­guin, dit-il. C’est le seul que j’au­rais vou­lu pro­non­cer.» «C’est un gâ­chis in­croyable, re­grette en­core Du­pont-Ai­gnan. Au­jourd’hui, seul un type comme lui au­rait la ca­pa­ci­té de re­le­ver le pays.» Guai­no ru­mine ses re­grets des oc­ca­sions man­quées : «Sio­na­vait pu réunir Pas­qua, Sé­guin, Villiers et Che­vè­ne­ment, onau­rait pul­vé­ri­sé le sys­tème po­li­tique ! Mais Chi­rac était là. Sé­guin avait au fond de lui ce pes­si­misme gaul­lien, une vi­sion trop grande pour­la­fai­blesse hu­maine. » L’His­toire, de toute fa­çon, ne re­passe pas les plats. «S’il avait eu la force phy­sique, il au­rait pu être le re­cours fi­nal,il lui aman­qué les cir­cons­tances », ex­plique Ar­naud Teys­sier, qui fut son col­la­bo­ra­teur et s’ap­prête à pu­blier chez Per­rin une bio­gra­phie de son an­cien pa­tron. Jean de Boi­shue, lui, ne s’en re­met pas, tout sim­ple­ment. «Je­lui en veux ter­ri­ble­ment d’être mort. De s’être lais­sé al­ler,d’avoir trop bu, trop fu­mé, trop man­gé. Il n’avait pas le droit de nous faire ça!» C’est Ca­the­rine Sé­guin, la fille aî­née de l’an­cien pré­sident de l’As­sem­blée, qui a dû faire le tri dans les ar­chives de son père, ai­dée de ses trois frères et soeurs. Il y a de quoi rem­plir onze bi­blio­thèques Ikea (mo­dèle Billy). On y trouve des notes de pré­pa­ra­tion de dis­cours, des cor­res­pon­dances avec ses col­la­bo­ra­teurs, une col­lec­tion de billets de match de foot comme en font les en­fants, des dos­siers bar­rés d’un ra­geur coup de crayon pro­fes­so­ral : «Cha­ra­bia!»,«Ap­pre­nez àé­crire le fran­çais!»«La­sphère pri­vée a-t-elle en­core une place quand il s’agit d’une per­son­na­li­té pu­blique?», s’in­ter­roge-t-elle dans l’au­di­to­rium des Ar­chives na­tio­nales, ce 27 jan­vier. Mais elle sait bien que, s’agis­sant de son père, l’une est la clé de com­pré­hen­sion de l’autre. Elle aus­si se sent une or­phe­line sans hé­ri­tage. Elle ra­conte que, sur la page de garde d’un des ou­vrages que Phi­lippe Sé­guin lui a dé­di­ca­cé, on peut lire : «PourCa­the­rine, ce­livre qui se­ra son unique hé­ri­tage. Dans la fa­mille, on ne se trans­met que les idées et rien d’autre. » Et peut-être une ma­lé­dic­tion.

Qu’ont re­te­nu les hé­ri­tiers de Sé­guin? Fillon a for­gé sa convic­tion que la seule ma­nière d’ac­cé­der au som­met de l’État était de sa­voir chan­ger de bouée pour na­vi­guer.

Phi­lippe Sé­guin et Fran­çois Fillon, le 11 mars 1993, quelques jours avant que le dis­ciple ne quitte le maître pour en­trer dans le gou­ver­ne­ment d’Édouard Bal­la­dur.

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