Avoir 20 ans au camp de Zaa­ta­ri.

Dé­ra­ci­ne­ment, pré­ca­ri­té, fa­milles dis­per­sées… ils sont des di­zaines de mil­liers de jeunes Sy­riens à ten­ter de sur­vivre dans le plus vaste camp de ré­fu­giés du Proche-Orient, en Jor­da­nie. Avec l’aide d’ONG, cer­tains, comme Khal­dia, Mo­ha­mad ou Iz­ra, par­vienn

Magazine M - - Le Sommaire - Par Ma­ry­line Bau­Mard pho­tos agnès Mon­ta­na­ri

Des di­zaines de mil­liers de jeunes Sy­riens tentent de sur­vivre dans le plus vaste camp de ré­fu­giés du Proche-Orient, en Jor­da­nie. Et de s’in­ven­ter un ave­nir.

Ma­nal na­bul­si a hé­si­té. De­vait-elle rire ou pleu­rer face à ce bé­bé bap­ti­sé de son pré­nom pré­fé­ré ? Quand Sa­mia, son élève, lui avait de­man­dé ses noms fa­vo­ris, elle avait pris pour un jeu d’ado­les­cente ce qui n’en était pas un. Ré­fu­giée sy­rienne, en­sei­gnante dans le camp de Zaa­ta­ri, en Jor­da­nie, Ma­nal n’ou­blie­ra ja­mais le désar­roi qu’elle a res­sen­ti lorsque la jeune fille de 15 ans, dis­pa­rue de­puis des mois de son cours d’arabe, est re­pa­rue, ma­riée et mère de fa­mille. Quand elle ra­conte ce mo­ment, elle en fré­mit en­core. Comme ce­lui de Sa­mia, les ma­riages pré­coces se mul­ti­plient à Zaa­ta­ri et dans les deux autres camps sy­riens du pays, au point d’in­quié­ter les au­to­ri­tés jor­da­niennes. Les ONG lo­cales, qui prennent le su­jet très au sé­rieux, tentent de sen­si­bi­li­ser un maxi­mum de fa­milles, rap­pe­lant que les ma­riages de mi­neurs sont in­ter­dits en Jor­da­nie. Sur les quelque 500 Sy­riennes qui convolent chaque mois dans le royaume, 170 sont mi­neures. Deux fois plus qu’en 2012, se­lon le dé­par­te­ment jor­da­nien de la jus­tice. Et en­core… Beau­coup de ces unions illi­cites res­tent se­crètes. Char­gée de l’édu­ca­tion à Zaa­ta­ri pour l’Uni­cef, Phuong Nguyen voit dans ce phé­no­mène le signe d’un pro­fond désar­roi des pa­rents et une ré­ponse à l’an­goisse des len­de­mains. Alors que com­mence pour les ré­fu­giés le cin­quième hi­ver per­du dans la ro­caille au nord d’Am­man, l’es­poir d’un retour ou d’une ins­tal­la­tion hors camp – «de­hors» , comme ils disent – s’éloigne comme des mi­rages. La Sy­rie brûle plus que ja­mais, la Jor­da­nie af­fiche com­plet avec son taux re­cord de 87 ré­fu­giés pour 1 000 ha­bi­tants. Dans cette ville de toile et de tôles, dres­sées à la va-vite au coeur de l’été 2012, pour ac­cueillir l’hé­mor­ra­gie sy­rienne, 51 % de la po­pu­la­tion ont entre 5 et 17 ans. Et un foyer sur cinq est dé­sor­mais gé­ré par une femme seule. Les ma­ris sont au com­bat, ren­trés à la ferme, morts, ou par­tis vers l’Eu­rope… La guerre a fait ex­plo­ser les struc­tures clas­siques de la so­cié­té ru­rale sy­rienne et rom­pu tous les équi­libres ; alors les plus fra­giles se sont re­pliés sur cette tra­di­tion qui avait en­core cours avant la guerre dans les cam­pagnes de la ré­gion de De­raa d’où viennent 90% des ré­fu­giés de Zaa­ta­ri, es­time Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal. Mais à ce pas en ar­rière fait par les uns ré­pond le bond en avant fait par les autres qui pro­fitent au contraire de ce dé­pay­se­ment pro­lon­gé. Car la vie dans cette ville de 80 000 ha­bi­tants, au contact no­tam­ment des ONG, a per­mis à cer­tains de cas­ser les codes. C’est à la croi­sée de ces deux routes que Zaa­ta­ri-la­ci­té-du-dé­sert se cherche une iden­ti­té à l’aube de 2017. Khal­dia Ali, 19 ans, est de celles qui re­fusent le retour aux tra­di­tions ; de celles qui se battent au quo­ti­dien et marquent chaque jour des points. Elle était en­core une toute jeune fille quand ses pa­rents l’ont en­traî­née sur la route avec ses cinq frères et soeurs, lais­sant der­rière eux leur mai­son et leur pro­vince du sud de la Sy­rie. Elle est ar­ri­vée ici le 21 jan­vier 2013, un jour noir gra­vé dans sa mé­moire. «Ona­fran­chi la fron­tière et on s’est échoués ici. Àl’époque, c’était un gros vil­lage de •••

“Si j’étais res­tée au vil­lage, je se­rais ma­riée et mère de fa­mille. Ici, j’ai ren­con­tré mon fian­cé, un homme que j’ai choi­si moi-même.” Khal­dia Ali, 19 ans.

••• tentes avec rien d’autre. J’ai haï ce lieu de toutes mes forces, je mou­rais d’en­vie d’en re­par­tir sur-le-champ. Mais, nous les en­fants, sommes res­tés avec ma mère. Seuls mon père et ma grand-mère sont ren­trés. Au­jourd’hui, même si la vie en Jor­da­nie reste dif­fi­cile,–et­la­vie au camp, une épreuve –, cet exil aé­té ma chance » , re­con­naît pour­tant la jeune femme. Khal­dia lutte pour son des­tin comme elle s’acharne contre la pous­sière ocre qui s’in­filtre par­tout dans la bi­coque fa­mi­liale 100 % pré­fa­bri­quée, se glisse dans les cou­ver­tures ou les ta­pis de l’unique pièce de vie des sept membres de la fa­mille. «Sij’étais res­tée au vil­lage, je se­rais ma­riée et mère de fa­mille. Ici, j’ai ren­con­tré mon fian­cé,un homme que j’ai choi­si moi-même, et je fais des choses que j’aime. Mon rêve se concré­tise jour après jour » , mur­mure la jeune Sy­rienne, au­teure de deux films sur la vie dans le camp. Si beau­coup d’ado­les­cents de Zaa­ta­ri brident leurs am­bi­tions, ou les adaptent aux di­men­sions du camp, Khal­dia Ali, elle, ne lâche rien. «Je pense que le quo­ti­dien ici est plus dif­fi­ci­le­pour ma mère que pour moi. Moi, je n’avais ja­mais fa­bri­qué un fil­ma­vant d’ar­ri­ver là. Au­jourd’hui, je peux ex­pri­mer ce que je res­sens àtra­vers le ci­né­ma » , ob­serve la jeune femme, qui a d’abord sui­vi des cours de pho­tos, dans une des écoles du camp. «Après quatre an­nées ici, on rêve tous d’un retour,c’est vrai. Mais le com­bat se joue aus­si au quo­ti­dien pour ne pas mettre nos vies de jeunes entre pa­ren­thèses » , ob­serve Mo­ha­mad Ha­ra­ki, 21 ans. Comme les autres, il a vé­cu la guerre, l’exil, et là, au mi­lieu de nulle part, il s’es­saie au bonheur. Lui était pro­gram­mé pour de­ve­nir in­gé­nieur. «Avec mé­de­cine, c’était une des voies les plus pri­sées en Sy­rie, un cur­sus qu’on in­tègre sans l’avoir vou­lu. Ici, en re­vanche, j’ai choi­si de de­ve­nir jour­na­liste pour le ma­ga­zine du camp. Après la guerre, ce se­ra mon mé­tier.Le­ma­ga­zine s’ap­pelle The Road… C’est sym­pa, non?» Ceux qui l’ont connu à son ar­ri­vée en 2012 contemplent avec bonheur sa mé­ta­mor­phose. «Au­dé­but, j’ai tâ­ton­né un peu. Pas­fa­ci­led’in­ter­ro­ger les gens… Et puis­peu àpeu, j’ai osé. Au­jourd’hui, j’ai fait beau­coup de re­por­tages ici, je connais bien le lieu. De­main, j’es­père écrire sur la re­cons­truc­tion de mon pays. Je me sens prêt » , ob­serve-t-il. Khal­dia Ali, elle, a été ré­com­pen­sée le 2 dé­cembre à Am­man pour son der­nier film et lance, sûre d’elle : «Je­ne­suis pas prête àlâ­cher.Bien sûr,ma­man ai­me­rait que je rentre dans le rang et apar­fois du mal àme­voir par­tir fil­merl’après-mi­di dans le camp parce que la place d’une jeune fille­reste àla­mai­son. On n’est pas­tou­jours d’ac­cord,el­le­crie sou­vent, mais… ça va» , ajoute-t-elle en­core. Le retour fré­quent des pères et des grands-pa­rents en Sy­rie, pour pro­té­ger les biens fa­mi­liaux, a per­mis nombre de « pe­tits ar­ran­ge­ments » entre les filles et leurs mères. Khal­dia Ali sait qu’elle en bé­né­fi­cie même si son com­bat reste quo­ti­dien et qu’elle a conscience que d’autres n’ont pas in­ves­ti comme elle de nou­veaux es­paces de li­ber­té. De­puis l’ac­cou­che­ment De sa­mia, ma­nal na­bul­si a re­le­vé D’un cran son ni­veau De vi­gi­lance et a dé­jà fait an­nu­ler les pro­messes de ma­riage de trois autres de ses jeunes élèves de 13, 15 et 16 ans. Mais l’en­sei­gnante connaît la ru­desse du com­bat. «Il­faut une at­ten­tion per­ma­nente, presque de l’in­tui­tion, car les fillesn’en parlent pas. Ce sont en­core des ga­mines qui voient uni­que­ment dans le ma­riage la ma­té­ria­li­sa­tion de leur rêve de robe blanche et de cé­ré­mo­nie » , se dé­sole l’en­sei­gnante. Son com­bat est ce­lui d’une bonne part des trente-sept ONG pré­sentes sur le camp. «Nous re­dou­blons d’ef­forts pour convaincre les fa­milles de lais­ser les filles al­ler àl’école » , in­siste pour sa part Pe­tr Kos­toh­ryz, le di­rec­teur ré­gio­nal du Nor­we­gian Re­fu­gee Coun­cil (NRC), en charge de la jeu­nesse, «mais les éco­no­mies sont ex­sangues après quatre an­nées de camp, les oc­ca­sions de

tra­vailler sont rares, se dé­sole-t-il. Une fille­ma­riée, c’est une bouche de moins ànour­rir » . Même si Ga­vin Da­vid White, du Haut Com­mis­sa­riat des Na­tions unies pour les ré­fu­giés (HCR), rap­pelle que «20di­nars jor­da­niens [26 €] sont ver­sés chaque mois àchaque ré­fu­gié » , tout le monde ad­met que ce­la per­met tout juste de sur­vivre; pas vrai­ment de vivre.

Dans ce pays de 9,5 mil­lions d’ha­bi­tants, qui a en­re­gis­tré 600 000 ar­ri­vées de Sy­riens de­puis 2011 mais en ac­cueille­rait 1,4 mil­lion, se­lon les es­ti­ma­tions of­fi­cielles, seuls 32000 ré­fu­giés ont un per­mis de tra­vail. Même si la Jor­da­nie a pro­mis en fé­vrier 2016 de mon­ter à 200000 les au­to­ri­sa­tions, le tra­vail au noir, no­tam­ment dans les champs, est de­ve­nu la norme pour les plus chan­ceux. C’est ce que fait la mère de Khal­dia Ali, après avoir bé­né­fi­cié pen­dant quelque temps d’un em­ploi de net­toyage du camp. «C’était une chance pour nous et pour elle, mais comme ces postes in­ternes doivent tour­ner,elle adû­le­lais­ser à quel­qu’un d’autre » , rap­pelle sa fille. Dans le camp, de­ve­nu la dixième ville de Jor­da­nie par sa po­pu­la­tion, les ONG ne peuvent fi­nan­cer que 6000 em­plois dé­diés à son en­tre­tien. À Zaa­ta­ri, on naît, on vit et on meurt. Les deux hô­pi­taux et neuf centres de san­té qui tournent à plein ré­gime avec leurs 14000 consul­ta­tions heb­do­ma­daires en sont té­moins chaque jour. En dé­pit de la forte de­mande in­terne, c’est là qu’Iz­ra, une amie de Khal­dia Ali, es­père dé­cro­cher un em­ploi. C’est même pour ce­la qu’elle a choi­si de se for­mer à l’ad­mi­nis­tra­tion hos­pi­ta­lière hors du camp, trois jours par semaine. «Évi­dem­ment, dans l’ab­so­lu, j’ai­me­rais trou­ver un em­ploi àAm­man. Mais je suis réa­liste. Les per­mis de tra­vail sont dif­fi­ci­lesàob­te­nir. Aus­si, je mise sur les hô­pi­taux du camp qui ont be­soin de mes com­pé­tences » , ex­plique la jeune fille. Iz­ra fait par­tie des rares ba­che­liers qui étu­dient hors du camp, et ont pu dé­cro­cher la per­mis­sion pour se for­mer dans un éta­blis­se­ment voi­sin. Ils sont 220 dans un pre­mier cycle uni­ver­si­taire, et une poi­gnée dans des for­ma­tions pro­fes­sion­nelles. À Zaa­ta­ri, les deux tiers des en­fants seule­ment vont en classe. «Par­mi eux, 65%suivent une sco­la­ri­té clas­sique, quand les au­tres­par­ti­cipent àdes for­ma­tions pra­tiques. Ils ré­parent les or­di­na­teurs, ap­prennent l’élec­tri­ci­té, la cou­ture » , rap­pelle Pe­tr Kos­toh­ryz, de NRC. Les nom­breuses ONG pré­sentes à Zaa­ta­ri se sont ré­par­ties les tâches, et NRC su­per­vise l’édu­ca­tion avec l’Uni­cef. À une ex­tré­mi­té du camp, des ca­banes de cou­leur ac­cueillent les filles le ma­tin et les gar­çons l’après-mi­di. Ceux qui ont dé­cro­ché suivent une re­mise à ni­veau qui les condui­ra en­suite vers des en­sei­gne­ments pro­fes­sion­nels. Des lieux où les ados se croisent, passent du temps en­semble. C’est là qu’Iz­ra a fi­ni son ly­cée, que Khal­dia Ali a étu­dié la pho­to. Co­quet­te­rie im­pen­sable au vil­lage, toutes deux se ma­quillent, as­sor­tissent leur hid­jab à leurs vê­te­ments. Quand, en ce lun­di de la fin du mois de no­vembre, Iz­ra passe voir son amie à la sor­tie de son cours de ma­na­ge­ment hos­pi­ta­lier, les deux ados s’em­brassent cha­leu­reu­se­ment et se fé­li­citent de l’as­sor­ti­ment des cou­leurs de leur fou­lard et de leur jupe. Il est 13 heures, Khal­dia Ali a ter­mi­né de pré­pa­rer le dé­jeu­ner. La jeune femme doit nour­rir ses frères et soeurs pen­dant que leur mère tra­vaille au champ dans une ferme voi­sine, de 6 à 16 heures. La cor­vée d’eau – à ré­cu­pé­rer dans un des ré­ser­voirs où soixante-douze ca­mions dé­versent chaque jour 3,2 mil­lions de litres – fait par­tie de ses obli­ga­tions quo­ti­diennes. Comme le ran­ge­ment des cou­ver­tures dans la pièce unique. Khal­dia garde aus­si son der­nier pe­tit frère né dans le camp et pas en­core sco­la­ri­sé. Alors, le temps lui file entre les doigts. Sur­tout les jours de courses. Là, il lui faut cou­rir jus­qu’à l’ar­tère prin­ci­pale, si­tuée à un pe­tit ki­lo­mètre de leur ca­bane. À force d’y al­ler, elle a ses re­pères par­mi les 250 bou­tiques de ce que tout le monde ici ap­pelle les Champs-Ély­sées. Si elle rêve de­vant la bou­tique de par­fums haut de gamme, celle d’étoffes ou de montres, c’est au bou­lan­ger qu’elle don­ne­ra sa pré­cieuse mon­naie. Même si on trouve de tout sur cette ave­nue, la ma­jeure par­tie des ha­bi­tants du camp li­mitent leurs achats hors nour­ri­ture à un pull ou à un ob­jet d’oc­ca­sion de temps à autre. Avec l’ar­ri­vée de plu­sieurs cen­taines de vé­los, don­nés par la ville d’Am­ster­dam, la ré­pa­ra­tion de freins et de roues semble un cré­neau pro­met­teur et les ate­liers fleu­rissent à tous les coins de rue. Dé­jà, quelques ado­les­cents ont flai­ré le cré­neau. À peine sor­tis de l’en­fance, ils sont pe­tits en­tre­pre­neurs. De quoi sur­vivre au­jourd’hui et s’in­ven­ter un fu­tur.

1 2

3 4 Des­ti­né au mé­tier d’in­gé­nieur en Sy­rie, Mo­ha­mad Ha­ra­ki (1) a trou­vé sa voie dans le camp en de­ve­nant jour­na­liste. Éga­le­ment ré­fu­giée, l’en­sei­gnante Ma­nal Na­bul­si (3) lutte contre les ma­riages pré­coces des jeunes filles. À Zaa­ta­ri, 3 000 ré­fu­giés au­raient mon­té des pe­tits com­merces sur l’ar­tère prin­ci­pale (2 et 4).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.