Vincent de­sailly

Ra­re­ment homme po­li­tique au­ra connu chute plus bru­tale. En cinq ans, Manuel Valls a tout conquis et tout per­du. De­puis sa dé­faite à la pri­maire de la gauche, ce­lui qui fut un pre­mier mi­nistre re­dou­té a su­bi des hu­mi­lia­tions à ré­pé­ti­tion. Sans bron­cher. Ni

Magazine M - - Le Sommaire - par so­lenn de royer et va­nes­sa sch­nei­der — pho­tos vincent de­sailly

est un pho­to­graphe fran­çais na­vi­guant entre le por­trait, la mode et la pho­to do­cu­men­taire. Il forme aus­si un duo avec Jade Lom­bard, qui a pu­blié une édi­tion pho­to­gra­phique, Vingt-Deux, n° 01. Pour M, il a pho­to­gra­phié Manuel Valls à l’As­sem­blée : « En en­trant dans son bu­reau, il me semble le re­con­naître sur un ta­bleau. À mi-séance, je le place de­vant, et il me dit que c’est un por­trait de lui en­fant, peint par son père. “Je l’ai eu dans mon bu­reau place Beau­vau, mais pas à Ma­ti­gnon, ça au­rait pu être mal in­ter­pré­té…” »

Chaque an­née, le cé­lèbre dé­co­ra­teur Jacques Gar­cia, à qui l’on doit l’amé­na­ge­ment des plus beaux hô­tels du monde – dont le Da­nie­li à Ve­nise, le NoMad à New York ou La Ma­mou­nia à Mar­ra­kech – re­çoit au Champ-de-Ba­taille, son splen­dide châ­teau nor­mand du xviie siècle, qu’il ré­nove de­puis vingt ans, pour un opé­ra en plein air. L’oc­ca­sion de faire dé­cou­vrir à ses amis les deux vastes corps de bâ­ti­ment construits sur un plan car­ré, l’es­ca­lier mo­nu­men­tal, la salle des gardes et le sa­lon Louis XV. Mais sur­tout les cent hec­tares de jar­din, re­pen­sé en­tiè­re­ment par le maître des lieux, mê­lant par­terres à la fran­çaise, fon­taines, es­ca­liers de ver­dure, bro­de­ries de buis, plans d’eau et sculp­tures an­ciennes et contem­po­raines. Pour fê­ter l’été, ce sa­me­di 24 juin, les in­vi­tés sont conviés à as­sis­ter aux Noces de Fi­ga­ro. L’af­fiche fait sou­rire les ini­tiés: Ju­lie Gayet, la com­pagne de Fran­çois Hol­lande, en met­teuse en scène, Anne Gra­voin, l’épouse de Manuel Valls, en pre­mier vio­lon. Pe­tits-fours et cham­pagne sont ser­vis avant le spec­tacle. On sait re­ce­voir chez le dé­co­ra­teur des stars. Si l’an­cien pré­sident a dé­cli­né l’in­vi­ta­tion, son pre­mier mi­nistre dé­mis­sion­naire a fait le dé­pla­ce­ment jus­qu’au Neu­bourg, dans l’Eure. Mais, ce soir-là, il est presque in­vi­sible. Triom­phants, trois membres du tout nou­veau gou­ver­ne­ment, Bru­no Le Maire, Sé­bas­tien Le­cor­nu et Gé­rald Dar­ma­nin, concentrent toutes les at­ten­tions, toutes les flat­te­ries. Pas un re­gard, pas un mot du camp des vain­queurs au re­pré­sen­tant de ce­lui des vain­cus, in­car­né par un Manuel Valls as­sis au pre­mier rang, en­gon­cé dans une dou­doune bleu ciel. Cruau­té des vents et re­vers de la cour. L’an­cien pre­mier mi­nistre serre les mâ­choires mais ne bronche pas, as­sis­tant, im­puis­sant, au spec­tacle de sa dis­grâce. Il n’avait guère sem­blé plus af­fec­té quelques jours plus tôt, quand, à l’oc­ca­sion d’un match de rug­by, il s’était vu re­fu­ser l’en­trée de la loge VIP par un vi­gile qui ne l’avait pas re­con­nu. Masque de cire, à peine plus ten­du qu’à l’ac­cou­tu­mée, comme si de rien n’était, comme si rien ne l’at­tei­gnait dé­sor­mais. D’ailleurs, quand il ap­pelle ses amis, au creux de l’été, c’est pour se fé­li­ci­ter du bac­ca­lau­réat de l’un de ses en­fants ou évo­quer ses va­cances en Mé­di­ter­ra­née. Pas un mot sur ce qui lui est ar­ri­vé. Cette mise à dis­tance de toute émo­tion, l’in­té­res­sé la re­con­naît avec la can­deur de ce­lui qui semble avoir désap­pris à souf­frir. Quelques jours après sa vic­toire sur le fil dans l’Es­sonne, le 18 juin, il avait confié à l’écri­vaine Ch­ris­tine An­got dans Li­bé­ra­tion : «Di­manche soir [ce­lui du se­cond tour des lé­gis­la­tives], un ami me­dit:“Quand­même,ceque tuas­vé­cu, Manuel…” J’ai été­sur­pris.“Ah!bon”, j’ai fait. Je me suis aper­çu que je n’avais rien res­sen­ti.» Cet aveu spon­ta­né, tein­té d’une pointe de naï­ve­té, n’étonne pas ses plus proches, qui le disent aus­si «pu­dique» que «ver­rouillé». «Iln’aime pas se mettre ànu, ex­plique son ami de tou­jours, le vice-pré­sident d’Ha­vas, Sté­phane Fouks. La seule fois où je l’ai vu pleu­rer,c’était le 14 juillet 2016, lors­qu’il aap­pris l’at­ten­tat de Nice. Nous étions sur une ter­rasse, tout le monde s’est éloi­gné pour le lais­ser tran­quille. Il n’au­rait pas sup­por­té qu’on le re­garde.»«Il ale­cuir tel­le­ment épais qu’il adu mal àfaire la dif­fé­rence entre une pi­che­nette et un mis­sile, ajoute le cri­mi­no­logue Alain Bauer, qui le connaît de­puis plus de trente ans. On est plus sen­sible àce­qui lui ar­rive que lui.» Même pas mal, Manuel Valls, quand tant d’autres s’écroulent pour des dés­illu­sions moins grandes? De pas­sage à Pa­ris fin juillet, entre la Grèce et les Ba­léares, il ar­rive à pied, bron­zé sous une barbe de trois jours, vê­tu d’une che­mise et d’un jean gris, des lu­nettes noires car­rées, comme sa mâ­choire. Il met un cer­tain temps à trou­ver une po­si­tion confor­table dans les fau­teuils ronds de ve­lours rouge de ce ca­fé de la place de la Bas­tille, pliant et dé­pliant son corps raide. «La­vio­lence, la chute, l’hu­mi­lia­tion… Vous avez dit àAn­got que vous n’avez rien res­sen­ti…Vrai­ment ?» Il sou­rit. À sa ma­nière : fur­ti­ve­ment, cli­gnant les yeux en même temps. «Oui, vrai­ment, ré­pond-il. Ces der­niers mois ont été une épreuve, au sens plein du mot. Mais ce sont mes proches qui ont res­sen­ti la vio­lence. Moi, je suis her­mé­tique. Non pas que je sois un sur­homme, mais j’ai ap­pris àlais­ser pas­ser ces pé­riodes dif­fi­ciles.Dans ces mo­ments-là, il faut être un ob­ser­va­teur de ce qui vous ar­rive. Si vous le vi­vez comme quelque chose de per­son­nel, ça de­vient un en­fer.» Un si­lence. Et puis: «J’ai une force in­croyable en moi.»

il en fal­lait, de la force, une part d’in­sen­si­bi­li­té aus­si, pour tra­ver­ser les der­niers mois. La chute de cet an­cien pre­mier mi­nistre so­cia­liste, te­naillé de­puis tou­jours par une folle am­bi­tion, illus­tre­ra pour long­temps la vio­lence en po­li­tique. Dif­fi­cile d’ima­gi­ner ef­fon­dre­ment plus bru­tal, re­vers plus cin­glant. Un crash. En cinq ans, Manuel Valls a tout conquis, avant de tout perdre. Dé­fait à la pri­maire ci­toyenne de 2011 avec un score dé­ri­soire (5,63 %), il s’im­pose pour­tant à Fran­çois Hol­lande, en se ren­dant in­dis­pen­sable pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle. Mi­nistre de l’in­té­rieur puis­sant, qui ca­pi­ta­lise sur ses thèmes de pré­di­lec­tion (sé­cu­ri­té, Ré­pu­blique, laï­ci­té), puis pre­mier mi­nistre re­dou­té, tran­chant avec le flou qui règne à l’Ély­sée, le dé­pu­té de l’Es­sonne se pré­sente à l’élec­tion pré­si­den­tielle le 5 dé­cembre 2016, le rêve de sa vie. Ce jour-là, dans la salle mu­ni­ci­pale où il s’est ma­rié, dans « sa » ville, Évry, en­tou­ré des siens, son épouse, la vio­lo­niste Anne Gra­voin, et sa mère, la dis­crète Lui­sa, il dit, la voix trem­blante, où se mêlent émo­tion et fier­té, qu’il veut «tout don­ner pour laF­rance» . Six mois plus tard, tou­jours à Évry, c’est cette fois avec la voix blanche qu’il re­ven­dique une courte vic­toire aux lé­gis­la­tives, «à139 voix près» . Et s’il a dû «tout don­ner», c’est pour re­de­ve­nir… simple dé­pu­té. Dans la pièce en­fié­vrée, sa voix est cou­verte par les in­sultes de ses ad­ver­saires « in­sou­mis », qui évoquent dé­jà un fu­tur re­cours, l’ac­cusent d’avoir tri­ché. Ce soir-là, quand il a fal­lu re­comp­ter les voix, Manuel Valls s’est vu mort. «Ilya­vait quelque chose de ver­ti­gi­neux, se sou­vient-il. Si vous per­dez, vous sa­vez que votre vie po­li­tique s’ar­rête. Un des­tin, ça se joue àpres­que­rien. J’ai ga­gné. Je veux yvoir un signe.» Il la vou­lait si fort cette vic­toire. Des amis s’étaient éton­nés de le voir se je­ter dans la cam­pagne des lé­gis­la­tives: était-il «sûr» de vou­loir re­par­tir au com­bat ? Avait-il «en­core en­vie» ? Il y avait dans leurs ques­tions un brin de com­mi­sé­ra­tion, sur l’air de « tout ça pour ça », comme s’ils se pen­chaient sur un ma­lade, un bles­sé ou un fou. À tous, Valls ré­pète qu’il n’est «ni­bla­sé ni cy­nique», qu’il n’a pas peur de re­par­tir de zé­ro. À 55 ans, •••

••• après trois man­dats de dé­pu­té, il jure qu’il a «ai­mé» cette cam­pagne de proxi­mi­té, à sillon­ner les mar­chés de l’Es­sonne, les cages d’es­ca­lier, sans presse. Il dit: «Jen’étais pas can­di­dat pour être can­di­dat, mais pour sur­vivre. Je ne pou­vais pas res­ter sur la dé­faite de la pri­maire. Cette épreuve, je vou­lais en sor­tir par la vic­toire. Peut-être aus­si avais-je be­soin de me prou­ver quelque chose.» Il ajoute qu’à Évry on a vou­lu lui «faire la peau» . Qu’il a dû af­fron­ter seul une coa­li­tion d’ad­ver­saires co­riaces et dé­ter­mi­nés, de Jean-Luc Mé­len­chon à l’hu­mo­riste Dieu­don­né, ve­nus le dé­fier sur ses terres. Et qu’il n’était pas ques­tion de li­vrer «sa» ville à cette… «bande de La France in­sou­mise» . Il se re­tient de pro­non­cer le mot « sale ». Et pour­suit : «S’ils­ga­gnaient, c’est qu’ils avaient rai­son!» Il serre les poings. «Or, sur la laï­ci­té, le com­mu­nau­ta­risme qui gan­grène la so­cié­té, l’is­la­misme, je pense im­mo­des­te­ment que c’est moi qui ai rai­son.» Mais, pen­dant cette der­nière cam­pagne, l’an­cien pre­mier mi­nistre a com­pris aus­si à quel point sa per­son­na­li­té était de­ve­nue cli­vante, com­bien il était ma­lai­mé, par­fois même haï. «J’ai res­sen­ti une hos­ti­li­té presque phy­sique, ra­conte-t-il en­core. Je suis lu­cide. Je sais que j’ai pris une par­tie de la foudre du quin­quen­nat. La loi tra­vail et le 49-3 ont ou­vert un es­pace de contes­ta­tion vio­lente. S’est concen­trée sur moi une par­tie du re­jet. Mais j’ai aus­si une part de res­pon­sa­bi­li­té.» Il s’ar­rête, re­prend : «C’est vrai, je sus­cite la vio­lence.» Valls le Mau­dit. Alors qu’il était en­fin dans la lu­mière, le voi­là re­lé­gué dans l’ombre. En­fin au centre, il doit re­trou­ver la marge. Ses proches n’en fi­nissent pas de dé­rou­ler le film pour ten­ter de com­prendre. Com­ment la ma­chine s’es­telle en­rayée, grip­pée? Com­ment Manuel Valls a-t-il pu ima­gi­ner faire men­tir la loi d’ai­rain qui fait qu’au­cun pre­mier mi­nistre n’a ja­mais été élu pré­sident de la Ré­pu­blique dans la fou­lée? Pour­quoi avoir tant vou­lu être can­di­dat à la place de Fran­çois Hol­lande, avec le­quel il a dû rompre bru­ta­le­ment, alors qu’il avait dé­ci­dé de ca­pi­ta­li­ser sur la loyau­té? Le pré­sident l’avait pour­tant pré­ve­nu: «Prendre ma place, c’est prendre la place du mort.» Pé­ché d’or­gueil, sans doute. Ja­lou­sie, fé­bri­li­té. Peur pa­nique de voir s’en­vo­ler Em­ma­nuel Ma­cron, ce jeune pro­dige sor­ti de nulle part, plus sou­riant que lui, plus sé­duc­teur que lui, plus ai­mable, plus trans­gres­sif aus­si, qui en quelques mois lui a ra­vi ses parts de mar­ché, in­car­nant plei­ne­ment cette gauche mo­derne et ré­for­miste, le rin­gar­di­sant. Sens du de­voir aus­si, as­surent ses amis. Quand il a com­pris que Fran­çois Hol­lande ne se­rait pas can­di­dat, «iln’a pas vou­lu se dé­ro­ber», ex­plique Alain Bauer. «Ilya­chez lui une forme d’hon­nê­te­té dans le fait de ne pas in­flé­chirles tra­jec­toires ou de cor­ri­ger les angles, même quand la si­tua­tion est dé­fa­vo­rable », pour­suit-il. «Entre un point Ae­tun­point B, il fonce tout droit, il est comme ça », ré­sume l’ex­mi­nistre Lau­rence Ros­si­gnol. Quand il quitte Ma­ti­gnon, fin 2016, Valls est pour­tant per­sua­dé qu’il peut ga­gner la pri­maire. Il ne voit pas com­bien il fait fi­gure de re­pous­soir à gauche, où ses coups de men­ton ont fi­ni par las­ser. Au coeur de l’hi­ver, la cam­pagne tourne au ré­fé­ren­dum contre sa per­sonne, vire au cau­che­mar. À Stras­bourg, il re­çoit des oeufs et de la fa­rine. En Bre­tagne, c’est une gifle. Quand il com­mence à com­prendre, c’est trop tard. Lui : «Jen’ai pas eu de sas de dé­com­pres­sion après Ma­ti­gnon. J’os­cille entre la trans­gres­sion et le ras­sem­ble­ment, je suis pié­gé. Ma­cron, lui, était libre. Pas de pas­sé, pas d’amis, pas de culture po­li­tique. Ça lui adon­né une force… Et puis, il aeu­de­la­chance. Quand on me dit:“Tu au­rais dû quit­ter le gou­ver­ne­ment plus tôt”, je ré­ponds:“Non, j’au­rais don­né le sen­ti­ment d’une dé­ser­tion.”» Il perd la pri­maire et tout s’en­raye. Au lieu de sou­te­nir l’in­con­tes­table vain­queur, Be­noît Ha­mon, Manuel Valls ral­lie Em­ma­nuel Ma­cron un mois avant le pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle. Contre l’avis de ses proches: «Tu­vas pas­ser pour un op­por­tu­niste. Tu vas abî­mer ton image. At­tends l’entre-deux­tours!» En­core une fois, Valls n’écoute pas. Au PS, qui lance une pro­cé­dure d’ex­clu­sion contre lui, il de­vient ins­tan­ta­né­ment un pa­ria. Son ex-col­lègue du gou­ver­ne­ment Ar­naud Mon­te­bourg l’as­sas­sine sur Twit­ter : «Cha­cun sait dé­sor­mais ce que vaut un en­ga­ge­ment si­gné sur l’hon­neur d’un homme comme Manuel Valls:rien.» Son an­cien fi­dèle, l’ex-sé­na­teur Luc Car­vou­nas, qui a choi­si de res­ter au Par­ti so­cia­liste, com­pare pu­bli­que­ment le pre­mier mi­nistre de Fran­çois Hol­lande à Jean-Ma­rie Bo­ckel et Éric Bes­son, ces «mi­nistres d’ou­ver­ture» pris dans les fi­lets de Ni­co­las Sar­ko­zy, en 2007. «Dé­gueu­lasse!», s’in­surge Valls par SMS. Car­vou­nas, qui ne re­con­naît plus son ami, ne plie pas : «Ce qui est dé­gueu­lasse, c’est que tu sou­tiennes un can­di­dat et un par­ti [La Ré­pu­blique en marche (LRM)] qui ont ju­ré notre perte aux lé­gis­la­tives!» Au­jourd’hui en­core, beau­coup n’ont pas par­don­né. «Il­vou­lait sor­tir de Ma­ti­gnon avec deux mar­queurs, l’au­to­ri­té et la loyau­té, il s’est fra­cas­sé sur les deux», ob­serve l’an­cien dé­pu­té fron­deur de l’Es­sonne Jé­rôme Guedj. Manuel Valls as­sume, comme tou­jours : «Même si je sais que ça va me coû­ter cher vis-à-vis de l’opi­nion, je fais un choix de co­hé­rence. En pre­nant po­si­tion pour Ma­cron, je tire un trait sur le PS. C’est ma­vie, mais je n’ai plus ma place dans ce par­ti qui atant de mal avec le pou­voir.Je­pars sans états d’âme. Beau­coup ont du mal àcom­prendre, car je vais vite, trop vite.» Il va vite et ne re­cule de­vant rien. Le voir men­dier une in­ves­ti­ture En marche ! pour les lé­gis­la­tives cru­ci­fie ses proches. «On­vaé­tu­dier son cas», lâche du bout des lèvres l’ac­tuel pré­sident des dé­pu­tés LRM, l’ex-so­cia­liste Ri­chard Fer­rand, qui lui de­mande de pos­tu­ler sur le site In­ter­net, comme tout le monde, avant de faire sa­voir qu’il ne cor­res­pond pas aux cri­tères. Per­vers, Ma­cron joue avec le Ca­ta­lan comme un chat avec une sou­ris. Il hu­mi­lie à son tour ce­lui qui l’avait hu­mi­lié. L’an­cien mi­nistre de l’éco­no­mie n’a pas ou­blié ce 10 mai 2016 à l’As­sem­blée, où il s’était fait vio­lem­ment tan­cer par Manuel Valls, fu­rieux que son su­bor­don­né se soit per­mis de cri­ti­quer la «caste po­li­tique » dans une in­ter­view, met­tant tout le monde dans le même sac. As­sis sur les bancs du gou­ver­ne­ment, les deux hommes s’af­frontent, mais c’est Valls qui a le der­nier mot, for­çant Ma­cron à bais­ser le re­gard, comme un gosse pris en faute. Un an plus tard, le rap­port de force est in­ver­sé. «Ma­cron est mé­chant», ne peut pas s’em­pê­cher de lâ­cher Valls dans Le JDD, mi-mai. Gê­né par cet aveu confon­dant, l’un de ses proches se dé­sole: «J’ai mal pour mon ami.» Un mo­ment d’éga­re­ment? Au­jourd’hui, l’an­cien pre­mier mi­nistre ne parle plus d’ «hu­mi­lia­tion» : «Jen’aime pas quand les po­li­tiques se plaignent. J’ai connu la po­pu­la­ri­té, il faut sa­voir ac­cep­ter l’épreuve. » Mais son an­cien di­rec­teur de cam­pagne, Di­dier Guillaume, ad­met qu’il a «très mal vé­cu ce mo­ment» . Pour l’ex-dé­pu­té PS Gilles Sa­va­ry, c’est Manuel Valls lui-même qui s’est mis dans la nasse, pre­nant seul une sé­rie de dé­ci­sions «à contre­temps» . «Cen’est pas un sol­dat per­du, mais un sol­dat so­li­taire, ob­serve-t-il. Il ala­car­rure d’un homme d’État, mais il est vic­time de son tem­pé­ra­ment.»

L’an­cien pre­mier mi­nistre ne fait pas sem­blant. «Cen’est pa­sun­homme de sé­duc­tion, ad­met son an­cien conseiller en com­mu­ni­ca­tion Ha­rold Hau­zy. Il se dit :“Pour­quoi mettre les formes puisque j’ai rai­son ?” Du coup, c’est très confor­table de le dé­tes­ter,il­serre la mâ­choire, il ale­sou­rire in­ver­sé, il a les yeux bleus, mais le re­gard noir.»«Ce n’est pas un ac­teur, com­plète Sté­phane Fouks, quand il se force àsou­rire, ça se voit !» Ces der­niers mois, les traits de l’an­cien pre­mier mi­nistre se sont en­core éti­rés, sa bouche s’est cris­pée, sa peau a rou­gi, comme dé­vo­rée par un feu, une co­lère in­té­rieure. Ses proches ac­cusent son ré­gime sans glu­ten. «Je­veux bien que­tu ar­rêtes le glu­ten, mais pas de man­ger!», lui a lan­cé un jour Alain Bauer, ex­cé­dé. Bien sûr, Valls n’a pas écou­té. Et a conti­nué à se pri­ver. Même s’il a re­pris quelques ki­los en Es­pagne, où il est par­ti mi-mars avec ses en­fants se re­po­ser, «faire le vide» et as­sis­ter au vernissage d’une ex­po­si­tion des oeuvres de son père, l’ar­tiste-peintre ca­ta­lan Xa­vier Valls (dé­cé­dé en 2006), dans une ga­le­rie de Ma­drid. •••

Ces der­niers mois, les traits de l’an­cien pre­mier mi­nistre se sont en­core éti­rés, sa bouche s’est cris­pée, sa peau a rou­gi, comme dé­vo­rée par un feu, une co­lère in­té­rieure.

••• Après avoir mé­ca­ni­que­ment re­trou­vé son siège de dé­pu­té, il s’est ré­ins­tal­lé dé­but fé­vrier à l’As­sem­blée na­tio­nale. On lui a at­tri­bué un bu­reau pro­vi­soire au troi­sième étage du Pa­lais-Bour­bon, à cô­té de l’un de ses fi­dèles, le dé­pu­té PS Oli­vier Dus­sopt. «Ça­me­fait bi­zarre, lui confie Valls en dé­bal­lant ses car­tons. Quand j’ai com­men­cé àbos­ser pour Ro­bert Cha­puis [dé­pu­té de l’Ar­dèche] comme as­sis­tant par­le­men­taire, on était au même étage… Me voi­là, trente ans après, au même point!» De­puis sa ré­élec­tion, il se montre peu dans l’Hé­mi­cycle, fan­to­ma­tique. Il siège dé­sor­mais au sein du groupe LRM, après avoir re­non­cé à créer un groupe in­dé­pen­dant. Ri­chard Fer­rand a dû plai­der pour lui de­vant ses troupes, de­man­der un vote à main le­vée aux dé­pu­tés ma­cro­nistes : «Ila­fait preuve d’une grande hu­mi­li­té. Il nous a sou­te­nus sans de­man­der de contre­par­tie!» Ac­cueilli sans en­thou­siasme par les jeunes par­le­men­taires LRM, pour qui il in­carne l’échec du quin­quen­nat pré­cé­dent, l’« an­cien monde », l’ex-pre­mier mi­nistre ap­pré­cie les rares signes de sym­pa­thie qu’il re­çoit. «Je­suis dé­so­lé de la fa­çon dont tu es trai­té», est ain­si ve­nu lui glis­ser le dé­pu­té de l’Isère Oli­vier Vé­ran, an­cien so­cia­liste ral­lié à En marche!. Mais rares sont ceux qui dans les cou­loirs de l’As­sem­blée viennent le sa­luer. Son ami le dé­pu­té PS des Py­ré­néesAt­lan­tiques Da­vid Ha­bib le trouve «en­fi­nen co­hé­rence», «li­bé­ré» . D’autres, au contraire, «très abî­mé», plus seul que ja­mais. «C’est un épou­van­table gâ­chis», as­sène un vieux com­pa­gnon de route qui l’a quit­té. So­li­taire, ob­sé­dé par sa théo­rie des «deux gauches ir­ré­con­ci­liables», Manuel Valls a cli­vé pen­dant cinq ans, sans prendre la peine de se consti­tuer un ré­seau au sein du par­ti ou du Par­le­ment. De­puis sa dé­faite à la pri­maire, il s’est concen­tré sur lui, dé­lais­sant la plu­part de ses an­ciens sou­tiens, qui lui en veulent. Les uns lui re­prochent des choix ha­sar­deux, «àcô­té de la plaque» . D’autres se sont sen­tis aban­don­nés. Même son plus fi­dèle lieu­te­nant, Car­los Da Sil­va, qui avait ré­cu­pé­ré le siège de dé­pu­té de l’Es­sonne de Manuel Valls pen­dant que ce der­nier était au gou­ver­ne­ment, ne veut plus lui par­ler. In­ves­ti par le PS dans le dé­par­te­ment pour les sé­na­to­riales, il es­time que Valls ne l’a pas sou­te­nu comme il de­vait. «Sa­grande fai­blesse est son in­ca­pa­ci­té à en­traî­ner les gens, es­time Jé­rôme Guedj. On lui re­con­naît des qua­li­tés de bon com­mu­ni­cant, de tra­vailleur,mais per­sonne ne dit:“Valls, il est sym­pa.” Il res­sort du quin­quen­nat dans le même état que ce­lui dans le­quel il était en­tré. Il n’a rien construit, ni ten­dance ni cou­rant.» Manuel Valls a re­vu Fran­çois Hol­lande le 24 mars, à l’Ély­sée. Étrange fa­ceà-face entre deux an­ciens ri­vaux, qui se sont jau­gés pen­dant cinq ans, fait tré­bu­cher mu­tuel­le­ment, et qui se re­trouvent tous les deux sans rien. Ce jour-là, dans le vaste bu­reau du pré­sident, qui bien­tôt ne se­ra plus le sien, les deux hommes contemplent, im­puis­sants, les ruines du quin­quen­nat. Évo­quant l’as­cen­sion ful­gu­rante d’Em­ma­nuel Ma­cron, que ni l’un ni l’autre n’ont su em­pê­cher, Valls lâche : «Tun’as rien fait, car tu pen­sais que le mis­sile était di­ri­gé contre moi. Or,ilé­tait di­ri­gé contre toi.» Au­jourd’hui, l’an­cien pre­mier mi­nistre re­grette «l’ar­ro­gance» de Fran­çois Hol­lande : «Ila­lais­sé faire car il était trop sûr de lui, il croit tou­jours qu’il est le meilleur», glisse-t-il. Les deux hommes se sont briè­ve­ment croi­sés dé­but juillet, aux ob­sèques de Si­mone Veil, sans se par­ler. «On­ne­se­voit pas, as­sène Valls. Je n’ai rien àlui dire. Et­lui non plus, sans­doute.» Mais, comme s’ils n’ar­ri­vaient pas to­ta­le­ment à faire le deuil d’une re­la­tion com­plexe, em­poi­son­née, qui res­te­ra comme le vi­sage de ce quin­quen­nat ra­té, ils ont dî­né en­semble le week-end du 15 août. En re­vanche, Manuel Valls n’a pas re­vu Em­ma­nuel Ma­cron, qu’il se re­fuse à cri­ti­quer, dé­sor­mais. Il jure qu’il sou­haite la réus­site du nou­veau gou­ver­ne­ment, qu’il est apai­sé: «J’aime le com­bat. Quand je pense quelque chose, je le dis. Mais je n’ai pas l’es­prit de re­vanche.» Sa jambe bat ner­veu­se­ment une me­sure ima­gi­naire. Il res­sasse: «J’ai for­cé­ment in­car­né une forme de pes­si­misme. Il ya­vait une en­vie d’op­ti­misme que Ma­cron aréus­si àcap­ter.Je­pense mal­gré tout que l’his­toire est­tra­gique. At­ten­tion àl’in­sou­ciance…» Quand il dit que la po­li­tique est «tout pour lui» mais qu’il pour­rait vivre sans, per­sonne ne le croit. Cet été, il a lu Cou­rir, de Jean Eche­noz. Lui va de­voir «se­po­ser», «prendre ses marques» dans cette nou­velle As­sem­blée, ra­jeu­nie, fé­mi­ni­sée et peu­plée de no­vices, pour qui la po­li­tique est une ex­pé­rience comme une autre, une pa­ren­thèse avant de re­tour­ner dans le pri­vé, cer­tai­ne­ment pas le com­bat d’une vie, comme c’est son cas à lui. Sur les bancs de l’Hé­mi­cycle, il les ob­serve de loin, re­fuse de les mo­quer, ces jeunes dé­pu­tés. Mais il se dit «frap­pé» par «l’ab­sence de re­pères po­li­ tiques com­muns» . Il a dé­jà mis en garde cer­tains d’entre eux contre la vio­lence de la vie po­li­tique : «Vous al­lez connaître de­sé­preuves.» Eni­vrés par la vic­toire et les pro­messes de ce « nou­veau monde » qu’ils croient des­si­ner, les jeunes élus LRM l’écoutent d’une oreille dis­traite. Un ge­nou à terre, Manuel Valls n’a re­non­cé à rien. Même si cer­tains de ses proches ne voient pas com­ment il pour­rait re­bon­dir. «Le­fait de ral­lier Ma­cron afi­nide le dé­vi­ta­li­ser.Il se­ra sans ar­rêt ra­me­né àson image de traître. Ça va être très dif­fi­ci­le­pour lui de re­cons­truire», ob­serve un an­cien conseiller de Ma­ti­gnon. Lui veut croire qu’il a le temps. Il n’ex­clut pas d’écrire un livre «très per­son­nel» . «Je­sais que je peux être utile, as­sure-t-il. J’ai en­vie de pe­ser.De­quelle ma­nière?Jene sais pas en­core. Ça ne sert àrien de se pré­ci­pi­ter.Tout est de­ve­nu tel­le­ment im­pré­vi­sible…» De sa ré­élec­tion de jus­tesse aux lé­gis­la­tives, il en­tend faire un ra­deau pour re­mon­ter sur une goé­lette. Il se donne un an. «Avec le manque d’ex­pé­rience des nou­veaux, il fau­dra tôt ou tard al­ler cher­cher le vieil oncle », veut croire Alain Bauer. «Soit il de­vien­tun­sage re­cro­que­villé sur­la­dé­fense de­la Ré­pu­blique, soit il tra­vaille àé­lar­gir son champ po­li­tique et il re­trou­ve­ra une des­ti­na­tion », ana­lyse Ha­rold Hau­zy, qui juge qu’une tra­ver­sée du dé­sert est «ce­qui pou­vait lui ar­ri­ver de mieux pour se re­mettre en ques­tion» . Si étrange que ce­la puisse pa­raître, Valls ne dit pas autre chose : «Il­faut être ca­pable de re­con­naître ses er­reurs. Ma vie po­li­tique est en­core de­vant moi.» Il y croit.

Manuel Valls à l’As­sem­blée na­tio­nale le 21 juillet.

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