Il était une fois la 42e Rue.

Dans les an­nées 1970, Times Square, à New York, était un haut lieu de l’in­dus­trie du sexe. Une époque sulfureuse res­sus­ci­tée dans la sé­rie “The Deuce”.

Magazine M - - Le Sommaire - Par sa­muel blu­men­feld

Des bou­tiques pour tou­ristes et des théâtres pro­gram­mant des co­mé­dies mu­si­cales fa­mi­liales. Dif­fi­cile d’ima­gi­ner au­jourd’hui que cette ar­tère new-yor­kaise fut dans les an­nées 1970 un haut lieu de l’in­dus­trie du sexe. Une rue et une époque que res­sus­cite la sé­rie évé­ne­ment de David Si­mon. Dif­fu­sée en France de­puis lun­di, “The Deuce” – d’après le sur­nom de la 42e – re­plonge le spec­ta­teur dans cette am­biance de sex-shops, de peep-shows et de ci­né­mas por­nos. Un lu­pa­nar à ciel ou­vert, aper­çu dans “Taxi Dri­ver” ou “Ma­ca­dam Cow­boy”, que la Ma­fia avait trans­for­mé en en­fer.

Du tournage de “taxi dri­ver”, de Mar­tin scor­sese, le scé­na­riste du film, Paul Schra­der, Se Sou­vient de l’an­née, 1975, et de la sai­son, l’été. Une pé­riode qu’il a tou­jours ap­pré­ciée à New York. Sauf cette an­née-là. Une grève des éboueurs avait alors plon­gé la ville dans une at­mo­sphère étrange en rai­son de l’odeur pes­ti­len­tielle qui y ré­gnait. Sans autre pers­pec­tive pour l’équipe du film que de com­po­ser avec, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ayant dé­ci­dé de faire face à la grève et de ne cé­der à au­cune re­ven­di­ca­tion. Le film se dé­rou­lait es­sen­tiel­le­ment sur la 8e Ave­nue, entre la 42e et la 52e Rue, à Man­hat­tan. La 42e en par­ti­cu­lier était un cau­che­mar. «Vous res­sen­tiez une telle vio­lence dans cette por­tion de la ville, àla­hau­teur de Times Square. Elle était pal­pable.

C’était vrai­ment dan­ge­reux», ra­conte Paul Schra­der. Dans Taxi Dri­ver, le quar­tier de la 42e Rue fait son ir­rup­tion dans la sé­quence où Ro­bert De Ni­ro em­mène son ren­dez-vous d’un soir au ci­né­ma. De­vant la salle du Ly­ric Theatre, on aper­çoit des pros­ti­tués hommes et femmes, des tra­ves­tis aus­si. Une faune en phase avec la pro­gram­ma­tion du ci­né­ma dont l’af­fiche est So­me­time Sweet Su­san, un film por­no­gra­phique sué­dois, qui fait fuir la jeune femme. Au­jourd’hui, le Ly­ric Theatre pro­pose un autre type de spec­tacles: ré­cem­ment, Spi­der­man: Turn Off the Dark, la co­mé­die mu­si­cale, avant de pro­gram­mer, en 2018, Har­ry Pot­ter et l’En­fant mau­dit, tou­jours ver­sion co­mé­die mu­si­cale. Lorsque, dans Taxi Dri­ver, Ro­bert De Ni­ro tente de cal­mer la co­lère de son in­vi­tée, hor­ri­fiée par ce qu’elle a dé­cou­vert dans la salle, le spec­ta­teur aper­çoit un autre ci­né­ma por­no, le New Am­ster­dam Theatre. Ce der­nier est dé­sor­mais la pro­prié­té de Dis­ney, qui y pro­gramme éga­le­ment une co­mé­die mu­si­cale, Ma­ry Pop­pins. En 1976, la 42e Rue était l’an­ti­chambre de l’En­fer. Au point qu’elle était sur­nom­mée « For­ty-deuce », puis « The Deuce », « le diable » en vieil an­glais. Taxi Dri­ver a of­fert un écrin d’au­tant plus pré­cieux à cette por­tion de Man­hat­tan qu’elle n’existe plus. Scor­sese fil­mait sans le sa­voir un monde ap­pe­lé à dis­pa­raître. Le voeu for­mu­lé par le chauf­feur de taxi in­car­né par De Ni­ro, net­toyer la ville de cette sa­le­té, a été exau­cé. Du quar­tier ar­pen­té par l’ac­teur à l’écran, il ne reste plus rien. Pour lui don­ner corps, il faut en­tiè­re­ment le re­cons­ti­tuer, à la ma­nière d’un film d’époque. Ce à quoi s’at­telle la nou­velle sé­rie pro­duite par HBO, The Deuce, écrite par David Si­mon. Cet an­cien jour­na­liste était dé­jà à l’ori­gine de The Wire ( Sur écoute, en ver­sion fran­çaise), qui, entre 2002 et 2008, of­frit ses lettres de no­blesse aux sé­ries té­lé­vi­sées grâce à une ex­tra­or­di­naire plon­gée dans les bas-fonds de Bal­ti­more. Après avoir ex­plo­ré toutes les ra­mi­fi­ca­tions du tra­fic de drogue, de la contre­bande à la cor­rup­tion po­li­tique, David Si­mon s’in­té­resse à l’in­dus­trie du sexe. Dif­fu­sé sur OCS de­puis le 11 sep­tembre, The Deuce, dans la­quelle jouent James Fran­co et Mag­gie Gyl­len­haal, ra­conte ce mo­ment par­ti­cu­lier de l’his­toire de New York. Avec l’ex­plo­sion du ci­né­ma por­no­gra­phique, la 42e Rue change de vi­sage. Cu­rieu­se­ment, quand elle ras­sem­blait la lie de la Terre, The Deuce

gar­dait la nos­tal­gie d’une autre splen­deur : celle des an­nées 1950 et 1960, du­rant les­quelles Mar­tin Scor­sese et d’autres avaient for­gé leur ci­né­phi­lie. Les bâ­ti­ments somp­tueux abri­tant les théâtres au dé­but du xxe siècle avaient alors été re­con­ver­tis en salles de ci­né­ma. Sou­vent des salles de ré­per­toire, qui pro­gram­maient ré­gu­liè­re­ment La Pri­son­nière du dé­sert, de John Ford, ou La Soif du mal, d’Or­son Welles. Mais aus­si Et Dieu créa la femme, de Ro­ger Va­dim et avec Brigitte Bar­dot, ou des do­cu­men­taires na­tu­ristes per­met­tant de voir des corps nus sans heur­ter la cen­sure. «Un ci­né­ma sur la 42e, c’était tout de même spécial, sur­tout àpar­tir de la findes an­nées1960, pré­cise Marc Eliot, au­teur de l’étude de ré­fé­rence sur l’his­toire de cette rue ( Down 42nd Street. Sex, Mo­ney, Culture and Po­li­tics at the Cross­roads of the World, pa­rue en 2001). La pro­gram­ma­tion ten­dait de­plus en plus vers l’éro­tisme soft.» Et l’am­biance dans les ci­né­mas

était par­ti­cu­lière, sou­ligne ce té­moin de l’époque : « Pre­nez une salle comme l’ Apol­lo. Les quatre pre­miers rangs étaient ré­ser­vé s aux femmes, de ma­nière qu’elles ne soient pas em­mer­dées. Il ya­vait beau­coup de drague ho­mo­sexuelle aus­si. Cette am­biance est d’ailleurs très bien res­ti­tuée dans Ma­ca­dam Cow­boy [1969], où­le­gi­go­lo, in­car­né par Jon Voight, ad­mi­nistre une gâ­te­rie à un étu­diant dans un ci­né­ma de la 42e. L’Os­car du meilleur film dé­cer­né au film en 1970 res­sem­blait àune re­con­nais­sance in­di­recte de la 42e Rue, le lieu où tout le monde dé­si­rait se rendre sans vrai­ment oser le faire. Je me sou­viens qu’une fois, àl’Apol­lo, j’étais al­lé aux toi­lettes, qui se ré­dui­saient àune sé­rie d’uri­noirs sans porte… Alors que je me de­man­dais pour­quoi, la ré­ponse ne se fit­pas at­tendre:deux mecs m’y avaient sui­vi.» L’an­née 1966 marque un tour­nant pour la 42e Rue, en rai­son des nou­velles ré­gu­la­tions de l’État de New York, avec des lois plus per­mis­sives sur la por­no­gra­phie. Du point de vue d’un ex­ploi­tant de salle de ci­né­ma, pro­gram­mer un film X per­met­tait d’en­gran­ger des re­cettes au­tre­ment plus im­por­tantes qu’avec La Règle du jeu, de Jean Re­noir. John Ford et Or­son Welles furent donc re­lé­gués au pro­fit d’autres met­teurs en scène, plus confi­den­tiels. «Il­faut vi­sua­li­ser le spec­tacle de la 42e Rue, as­sure Marc Eliot. La trans­for­ma­tion des an­ciens pa­lais de Broad­way en salles de ci­né­ma éro­tique fai­sait pen­ser aux der­niers jours de Pom­péi. Vous sen­tiez la trace d’une splen­deur pas­sée, mais aus­si qu’un trem­ble­ment de terre était pas­sé par là. Ce séisme se me­su­rait àl’in­té­rieur des salles, mais aus­si entre chaque bâ­ti­ment de la rue, avec la mul­ti­pli­ca­tion des sex-shops.» Dès la tom­bée du jour se met­tait en scène un étrange bal­let. «Des pick­po­ckets et des ma­que­reaux se mê­laient aux tra­ves­tis, aux va­ga­bonds si­ro­tant leur ca­nette de bière en­ve­lop­pée dans une poche en pa­pier etaux ado­les­centsdes ban­lieues alen­tours ve­nus­dans­la 42eRue trou­ver de quoi se dé­fon­cer. Un der­nier élé­ment en­fin, la sem­pi­ter­nelle ronde desGI qui com­men­çaient à re­ve­nir du Viet­nam. Ils avaient connu les bor­dels de Saï­gon et te­naient àles re­trou­ver chez eux. Times Square leur of­frait cette am­biance. » Une in­ven­tion avait ré­vo­lu­tion­né la 42e Rue : le peep-show. Dans sa ver­sion de la fin des an­nées 1960, il était de­ve­nu une ca­bine pri­va­tive où le client pou­vait re­gar­der une femme se désha­biller, spec­tacle •••

“Pick­po­ckets et ma­que­reaux se mê­laient aux tra­ves­tis, aux va­ga­bonds si­ro­tant leur ca­nette de bière et aux ado­les­cents ve­nus sur la 42e Rue trou­ver de quoi se dé­fon­cer.” Marc Eliot, au­teur de Down 42nd Street

••• qu’il était pos­sible de pro­lon­ger à condi­tion de ra­jou­ter des pièces de 25 cents. Le pro­mo­teur de cette in­ven­tion, un cer­tain Mar­tin Ho­das, dé­ga­geait 40000 dol­lars de bé­né­fice par semaine. Ses ac­ti­vi­tés avaient lo­gi­que­ment at­ti­ré la cu­rio­si­té de la Ma­fia, ou plu­tôt de l’une des cinq fa­milles de la Ma­fia new-yor­kaise. À la fin de l’an­née 1968, la fa­mille Gam­bi­no contrô­lait le tra­fic de drogue et toutes les li­brai­ries por­no­gra­phiques du quar­tier. Pour avoir dé­cli­né une offre qui ne se re­fu­sait pas, Mar­tin Ho­das fut griè­ve­ment bles­sé. Plu­sieurs de ses peep-shows avaient aus­si mys­té­rieu­se­ment pris feu. L’homme d’af­faires aban­don­na son fruc­tueux com­merce. Outre le tra­fic de drogue, les Gam­bi­no prirent alors le contrôle des salles de ci­né­ma por­no et du tournage de films X – l’im­mo­bi­lier dans ce sec­teur per­met­tait de trans­for­mer des chambres de for­tune en stu­dios. Les trois al­laient en­semble. Quand un client dé­pen­sait 2 dol­lars pour voir un ou plu­sieurs films por­no, il en dé­pen­sait plus du double en drogues di­verses. Il y a une autre his­toire de la 42e Rue. Tou­jours dans Taxi Dri­ver, lors d’un fur­tif plan, on peut aper­ce­voir un ci­né­ma pro­gram­mant De­troit 9000, une pro­duc­tion de la « blax­ploi­ta­tion », ces films d’ac­tion réa­li­sés avec des ac­teurs es­sen­tiel­le­ment noirs. Dans The Deuce ap­pa­raît à l’écran une salle où est dis­tri­bué L’Oi­seauau­plu­ma­gede cris­tal (1970), un po­lar du met­teur en scène ita­lien Da­rio Ar­gen­to. « The Deuce » était de­ve­nu la Mecque d’un ci­né­ma al­ter­na­tif. Il agré­geait les marges. À cô­té du ci­né­ma por­no s’épa­nouis­sait une fil­mo­gra­phie bis, en marge des cir­cuits tra­di­tion­nels, qui avait trou­vé ici son centre de gra­vi­té : la « blax­ploi­ta­tion », mais aus­si les sous-genres « na­zis­ploi­ta­tion », « eu­ros­leaze », c’est-à-dire des films éro­tiques eu­ro­péens, à la ré­pu­ta­tion sulfureuse, met­tant en scène les sé­vices que su­bis­saient des femmes pri­son­nières dans des camps de concen­tra­tion ou des mai­sons closes na­zis. Des films pro­po­sés en double ou en triple pro­gramme, car al­ler dans ces ci­né­mas si­gni­fiait y pas­ser la jour­née, ou la nuit. Sur­tout la nuit. Et profiter des pri­vi­lèges de cel­le­ci : drogue et sexe, les salles étant de­ve­nues lieux d’échange et de dé­chéance. Jim­my McDo­nough, au­teur d’une bio­gra­phie sur An­dy Milli­gan, l’un des ci­néastes obs­curs de la 42e Rue, au­teur de por­nos gays et de films d’hor­reur à la fois sin­gu­liers et dé­plo­rables, garde un sou­ve­nir pré­cis de l’am­biance de ces salles : «Vous aviez le Me­tro­po­li­tan Thea­ter,avec ses nom­breux cou­loirs der­rière l’écran. Un la­by­rinthe pro­pice aux tra­fic­set aux échanges en tout genre. Au Va­rie­ty, pour 1,99 dol­lar,vous pou­viez pas­ser la jour­née au ci­né­ma. Les films pro­gram­més ne bé­né­fi­ciaient­pas d’une af­fiche,leur titre était ins­crit sur un mor­ceau de pa­pier.Si­vous de­man­diez au cais­sier de quoi par­lait le fil­men salle, il vous ré­pon­dait en es­pa­gnol. Je me sou­viens d’y avoir vu un film­pro­duit par David Fried­man, Il­sa, la louve des SS. David, qui était un ami, igno­rait que son film­pas­sait là-bas car un dis­tri­bu­teur clan­des­tin avait sub­ti­li­séune co­pie du fil­met l’avait louée, ré­col­tant les re­cettes àsa­place. » À par­tir des an­nées 1980, le si­da et le crack ont été les pre­miers clous sur le cer­cueil de la 42e Rue, la trans­for­mant en un ghet­to pour morts-vi­vants. L’ar­ri­vée de la vi­déo a éga­le­ment don­né un coup mortel à ce ci­né­ma bis dont l’éco­no­mie re­po­sait sur les salles de quar­tier. Le spec­ta­teur goû­tait dé­sor­mais à ces plai­sirs sub­ver­sifs chez lui, sur son ca­na­pé. La po­li­tique d’ur­ba­nisme de la Ville est aus­si pas­sée par là. Les maires suc­ces­sifs, en par­ti­cu­lier Ru­dolph Giu­lia­ni, en fonc­tion de 1994 à 2001, ont asep­ti­sé la vie noc­turne. La 42e Rue est pro­gres­si­ve­ment de­ve­nue un parc d’at­trac­tions à la Dis­ney. «Avec l’ar­ri­vée du crack, re­con­naît Jim­my McDo­nough, The Deuce res­sem­blait àun­pay­sage de fin­du monde. Où je me sen­tais pour­tant en sé­cu­ri­té.Certes, il­pou­vait vou­sar­ri­ver des bri­coles dans­la­salle, il fal­lait être vi­gi­lant. » Dé­sor­mais, il re­garde ces films sur YouTube. «Vous êtes plus en sé­cu­ri­té, mais c’est plus triste. Notre époque est ain­si. Triste. » Dans les an­nées 1970, la 42e Rue était l’En­fer. Elle fait au­jourd’hui presque fi­gure de pa­ra­dis per­du.

The Deuce, sai­son 1, de David Si­mon, le lun­di sur OCS Ci­ty.

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