Le pri­son­nier du dé­sert.

Fu­gace mi­nistre après l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron, Fran­çois Bay­rou, a re­trou­vé son quo­ti­dien : la course en so­li­taire.

Magazine M - - Le Sommaire - Phi­liPPe Ri­det — Kel­sey daKe par illus­tra­tions

Nou­sa­vions­croi­sé Fran­çois Bay­rou au mois de juin dans un res­tau­rant ja­po­nais du 7e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris où il a ses ha­bi­tudes. Ad­met­tons-le : il nous avait im­pres­sion­nés. Fraî­che­ment nom­mé garde des sceaux, en charge de la loi sur la mo­ra­li­sa­tion de la vie po­li­tique, il rayon­nait, ex­su­dait de bon­heur dans son cos­tume bleu ma­rine avec cra­vate as­sor­tie. Il en était comme au­réo­lé. Non pas ce bon­heur mes­quin des ga­gne­pe­tit de la po­li­tique qu’une élec­tion can­to­nale vic­to­rieuse comble d’aise – ce­lui-là, il l’avait dé­jà goû­té en 1982, à 30 ans, en de­ve­nant conseiller gé­né­ral des Py­ré­néesAt­lan­tiques –, mais cet en­chan­te­ment qui ir­ra­die ceux qui, ayant frô­lé la mort, re­trouvent la lu­mière, la chaleur, la vie. C’est bien simple, on se sen­tait nous aus­si ga­gné par ce ra­vis­se­ment. Il fan­fa­ron­nait : «Les tra­ver­sées du dé­sert ont du bon. Je l’ai dit aux so­cia­listes :pro­fi­tez-en­pour ré­flé­chir!» La sienne avait du­ré cinq ans, de­puis l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012 et son choix non ré­com­pen­sé de vo­ter pour Fran­çois Hol­lande au se­cond tour. Ses der­niers amis l’avaient alors quit­té, per­sua­dés que cet homme-là était bon pour le ca­ba­non ou les ou­bliettes. Son par­ti cen­triste, le Mo­Dem, ne se ré­su­mait plus qu’à lui-même et à une poi­gnée de fidèles, dont Ma­rielle de Sar­nez, sa com­plice de trente ans. Rue de l’Uni­ver­si­té à Pa­ris, un étage du siège avait été loué à une en­tre­prise. Ce qu’il en res­tait était en­core trop grand pour son bureau, une at­ta­chée de presse, une se­cré­taire, le pré­po­sé aux ca­fés et une pho­to­co­pieuse. Mais voi­là que, par la grâce d’un choix contraint – sou­te­nir Em­ma­nuel Ma­cron qui dé­vo­rait son espace po­li­tique et l’em­pê­chait de concou­rir •••

••• pour une qua­trième fois à la pré­si­den­tielle –, il était, à 66 ans, res­sus­ci­té. Aux élec­tions lé­gis­la­tives, 47 dé­pu­tés du Mo­Dem et ap­pa­ren­tés en­traient à l’As­sem­blée na­tio­nale, soit 47 fois plus que la man­da­ture pré­cé­dente. Sur le trot­toir où nous nous sommes quit­tés, nous pen­sions in pet­to : «Vrai­ment, il est fort ce Bay­rou.» Il fal­lait nous re­voir.

Il a in­sis­té pour qu’on prenne le train. «Pau n’est plus qu’à quatre heures et de­mie de Pa­ris grâce au TGV.» Nous nous sommes donc lais­sés glis­ser jus­qu’au fond de la France, pour al­ler le voir dans son Béarn na­tal. Le bon­heur de Bay­rou au­ra été de courte du­rée, pen­sait-on en re­gar­dant dé­fi­ler la fo­rêt des Landes. À peine re­ve­nu au gou­ver­ne­ment, il en dé­bar­quait le 21 juin, soit trente-cinq jours plus tard. De son plein gré, dit-il, en ju­rant de sa par­faite in­no­cence ain­si que de celle de ses élus. Mis en cause dans l’af­faire – où, dit-il, son nom «n’est ja­mais ci­té» – des em­plois pré­su­més fic­tifs d’as­sis­tants par­le­men­taires qui au­raient éga­le­ment tra­vaillé pour le compte de son par­ti, le maire de Pau convo­quait une confé­rence de presse pour an­non­cer qu’il re­non­çait à son mi­nis­tère. Un ma­ro­quin qu’il avait mis vingt ans à re­con­qué­rir de­puis la vic­toire de la gauche aux lé­gis­la­tives de 1997 qui l’avait pri­vé de son por­te­feuille tant ai­mé de mi­nistre de l’édu­ca­tion na­tio­nale. Em­ma­nuel Ma­cron l’au­rait lais­sé libre de ce choix. En re­non­çant à un poids lourd dans le gou­ver­ne­ment d’Édouard Phi­lippe, le chef de l’État se dé­bar­ras­sait aus­si de ce­lui qui, par le sa­cri­fice qu’il avait fait de son ambition, pou­vait re­ven­di­quer la pa­ter­ni­té de son élec­tion. Une odeur pes­ti­len­tielle au pas­sage des ins­tal­la­tions pé­tro­lières et ga­zières de Lacq nous rap­pe­la que nous ap­pro­chions d’Or­thez, donc de Pau. La chaîne des Py­ré­nées était in­vi­sible, mas­quée de gros nuages noirs. L’orage s’abat­tit alors que nous des­cen­dions du train. C’était bien notre veine. De ce dé­luge ne res­tait plus qu’un ciel brouillé le len­de­main ma­tin alors que nous en­trions dans le bureau du maire. «La­plus belle vue du monde» , dit-il d’une phrase qu’il ré­pète à cha­cun de ses vi­si­teurs, en ou­vrant la porte-fe­nêtre de son bureau sur la place Royale. Les Py­ré­nées étaient en­core em­bru­mées, mais le fait est que ça va­lait le voyage. Fran­çois Bay­rou sou­rit d’une ma­nière moins gé­né­reuse que sur ce trot­toir du 7e ar­ron­dis­se­ment presque deux mois plus tôt, mais il ne tra­hit au­cun stig­mate de sa mésa­ven­ture. Pas de ric­tus amer, de propos désa­bu­sés par trente-cinq ans de com­bats et peu de vic­toires. Nous pen­sions voir un homme grog­gy, il s’af­fiche en com­bat­tant. Il parle de son pays, de ses ha­bi­tants qui ne «sup­portent pas l’au­to­ri­té im­pé­rieuse » . «Les Béar­nais sont des gens pro­fon­dé­ment épris de li­ber­té qui ont le sou­ve­nir vague d’être les hé­ri­tiers d’une grande his­toire àtoutes les époques du mil­lé­naire. Au fond d’eux, ils ne sup­portent pas la mé­dio­cri­té. C’est im­mé­mo­rial. » Pas be­soin d’être grand clerc pour com­prendre qu’il parle de lui. À Pa­ris pour­tant, un de ses amis, l’an­cien jour­na­liste Phi­lippe La­pous­terle, qui fut son conseiller de 2002 à 2007, nous avait pré­ve­nus : «Ila­pris cher.Cen’est qu’après le 15 août qu’il acom­men­cé àre­prendre pied. Je lui ai conseillé de tout lais­ser tom­ber. “Qu’est-ce que tu vas t’em­mer­der à ton âge à conti­nuer à di­ri­ger un par­ti, être mi­nistre en­core une fois ? La belle af­faire !” Mais c’est un ad­dict de la po­li­tique. Pour lui, aban­don­nerc’est mou­rir.» «C’est un op­ti­miste, tou­jours tour­né vers le fu­tur, nous avait confié Claude Goas­guen, dé­pu­té et an­cien maire du 16e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, son co­pain des jeunes an­nées du CDS (Centre des dé­mo­crates so­ciaux). Il ne parle ja­mais àl’im­par­fait. L’im­par­fait, pour un homme po­li­tique, c’est le dé­but du dé­clin.» «Ilya­deux types de ca­tho­liques, iro­nise Jean-Louis Bour­langes, dé­pu­té Mo­Dem, les tristes de la dam­na­tion et les joyeux de la ré­demp­tion. Bay­rou ap­par­tient in­con­tes­ta­ble­ment àla­se­conde ca­té­go­rie.» De sa dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment, le maire de Pau ne concède qu’un lé­ger désa­gré­ment. «Jen’ai pas souf­fert de quit­ter le gou­ver­ne­ment. Ce qui aé­té, pen­dant quelques se­maines, dif­fi­cile àvivre, c’est d’être pris pour quel­qu’un­de­mal­hon­nête, alors quej’ai­bâ­ti ma vie et mon mou­ve­ment sur la pro­bi­té. Chez nous, il n’y aja­mais eu de fausse fac­ture. Pour­tant, nous avons été pris dans cette vague-là. Ce­la m’a at­teint quelques jours.» Quelques jours seule­ment ? De toute fa­çon, re­la­ti­vise-t-il, il ne vou­lait pas être mi­nistre, ou alors le pre­mier d’entre eux à la ri­gueur. Faute de res­pon­sa­bi­li­tés, il re­ven­dique une in­fluence. N’a-t-il pas eu rai­son avant tout le monde de­puis le temps qu’il en ap­pelle à la fin du cli­vage droite - gauche, à la pa­ci­fi­ca­tion de la so­cié­té po­li­tique ? «J’ai tou­jours eu cette co­hé­rence. On peut vé­ri­fier.C’est fa­cile, j’ai écrit toute ma vie. À20ans, je pen­sais dé­jà la même chose. J’ai nour­ri une vi­sion du monde. La dé­mo­cra­tie, pour moi, c’est le plu­ra­lisme et donc l’al­liance. Dans une vie po­li­tique plu­ra­liste, tout le monde est lé­gi­time. Le centre est

Dé­pouillé, une fois de plus. C’est aus­si ce­la la tra­jec­toire Bay­rou, celle d’un homme qui tou­jours voit se dé­ro­ber l’ho­ri­zon qu’il croyait at­teindre. Mais qui n’y re­nonce pas. À chaque fois, quel­qu’un se dresse sur son pas­sage.

la ga­ran­tie de la sur­vie des idées des autres. Moi, j’ac­cepte qu’il yait des na­tio­na­listes, des com­mu­nistes, des bo­li­va­riens. Or,àchaque al­ter­nance, on fait dis­pa­raître les idées des autres. Je sou­haite que l’on puisse dia­lo­guer, c’est la sym­pho­nie dé­mo­cra­tique.» Reste que ce n’est plus lui qui tient la ba­guette. Em­ma­nuel Ma­cron lui a ra­vi son rêve et la vic­time n’a pu faire au­tre­ment que se faire com­plice de son vo­leur. Comment se po­si­tion­ner face à son ca­det de vingt-cinq ans qu’il ad­mire, qui le bluffe et dont la réussite, veut-il croire, se­ra un peu la sienne ? À une consoeur qui l’ap­pelle pour lui of­frir un grand en­tre­tien dans un heb­do­ma­daire, il ré­pond : «Je­cherche en­core àca­li­brer mon ex­pres­sion. » Mar­di 5 sep­tembre, in­ter­ro­gé sur BFM-TV, il n’a pu que cla­mer sa so­li­da­ri­té avec l’ac­tion du pré­sident de la Ré­pu­blique, même s’il note, comme il le fai­sait sur un bul­le­tin tri­mes­triel d’un élève quand il était prof de lettres clas­siques au ly­cée de Nay (Py­ré­nées-At­lan­tiques), «un­lé­ger flot­te­ment avant les vacances d’été » . On l’a connu plus mor­dant. «De­tous ceux que j’ai ren­con­trés au pre­mier rang de la vie po­li­tique, il est le plus proche de mes idées, dit-il. Je re­con­nais chez lui cette convic­tion. Il est au­da­cieux et vo­lon­taire. Cen’est pas de la fausse mon­naie. Il y ade­la­sub­stance. Sa jeu­nesse co­lo­re­tout­ça. Je suis in­dul­gent avec cette jeu­nesse.» In­dul­gent mais pas fas­ci­né tient-il aus­si­tôt à rap­pe­ler en avan­çant cette com­pa­rai­son : «J’ai été de­plain-pied avec Gis­card toutes les an­nées où j’ai tra­vaillé avec lui. Je suis de plain­pied avec Ma­cron. L’âge et l’ex­pé­rience ne font rien àl’af­faire. Il aeul’au­dace de créer les condi­tions de son élec­tion. J’ai choi­si de l’ai­der, ce­la crée de la li­ber­té entre nous. Comme avec Gis­card, ce n’est pas de la ré­vé­rence. Je n’ai ja­mais vu les ga­lons sur les épaules de ceux qui les por­taient. Je ne suis pas né pour la cour. C’est l’his­toire de ma vie.» Il dit en­core : «Ilest ve­nu sur un ter­rain que j’avais la­bou­ré, her­sé, plan­té, taillé, et c’est lui qui afait la moisson. Au dé­but, ça m’a aga­cé…» Fran­çois Bay­rou aime les li­totes. Dé­pouillé, une fois de plus. C’est aus­si ce­la la tra­jec­toire Bay­rou, celle d’un homme qui tou­jours voit se dé­ro­ber l’ho­ri­zon qu’il croyait at­teindre. Mais qui n’y re­nonce pas. À chaque fois, quel­qu’un se dresse sur son pas­sage. Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, qui lut­te­ra jus­qu’au bout pour l’em­pê­cher de prendre l’UDF et ne la lui lais­se­ra que lors­qu’elle se­ra ex­sangue et ré­duite à une PME au bord de la li­qui­da­tion ; Chi­rac, qui, en fon­dant avec Alain Jup­pé l’UMP en 2002, mar­gi­na­lise un peu plus le centre ; Sé­go­lène Royal, qui, en 2007, le prive d’une qua­li­fi­ca­tion au se­cond tour de la pré­si­den­tielle et ne ré­pon­dra pas à ses avances ; Fran­çois Hol­lande, qui ne lui fe­ra au­cun cré­dit de son sou­tien en 2012. Et main­te­nant Em­ma­nuel Ma­cron. À chaque fois, l’an­cien mi­nistre s’est re­trou­vé un peu plus seul. Il a vu ses com­pa­gnons lui tour­ner le dos. Au fil des par­ties de po­ker, les soirs d’uni­ver­si­tés d’été, lors de jour­nées par­le­men­taires dans des vil­lages vacances de bord de mer, nous avons vu dé­fi­ler les par­te­naires, les fa­vo­ris d’une sai­son. Ils sont par­tis las­sés, dé­çus. Fran­çois Bay­rou les ap­pe­lait ses «Bé­douins» , mais, un jour, ils en ont eu as­sez de mar­cher sur le sable. «J’ai été sé­duit par sa culture, son in­tel­li­gence, son po­si­tion­ne­ment, se sou­vient Mau­rice Le­roy, dé­pu­té du Loir- et- Cher, qui fut l’un d’eux jus­qu’en 2007. Mais il atou­jours fait le choix de lui-même contre­son par­ti.Au­fond, c’est un drôle de mec. » Phi­lippe Douste-Bla­zy, qui le quitte en 2002 et qui pas­sa pour être son dau­phin : «Il­pré­fère la so­li­tude àune com­pé­ti­tion ou­verte avec ses ri­vaux.»

Fran­çois Bay­rou, au Fond, mé­prise ces Fuyards. «Être­dé­tes­téen­po­li­tique,c’est la contre­par­tie de l’exis­tence. Moi, j’avais choi­si de re­cons­truire un cen­trein­dé­pen­dant. Eux, ce qu’ils vou­laient, c’était échan­ger leur sou­mis­sion contre des pré­bendes, des fonc­tions, des ga­lons. J’étais sans illusion sur eux. Il faut un ca­rac­tère en­dur­ci pour ré­sis­ter dans la tra­ver­sée du dé­sert. Je vou­lais chan­ger la po­li­tique, ce vieux rêve des cen­tristes d’avant­guerre. Je re­con­nais que c’était un peu am­bi­tieux pour eux. Il ya­quelque chose de sa­cri­fi­ciel dans la vo­lon­té de construire quelque chose qui n’exis­tait pas.» Pour­tant, s’il avait ma­ni­fes­té un peu plus d’at­ten­tion à leur égard, peut-être se­raient-ils res­tés à ses cô­tés. «Mais il se suf­fit àlui-même » , •••

Cet été, Fran­çois Bay­rou a vu Les Ré­pu­bli­cains se droi­ti­ser, le PS se gau­chi­ser, La Ré­pu­blique en marche se cher­cher une co­hé­rence et une gou­ver­nance, Em­ma­nuel Ma­cron prendre la pente des­cen­dante des son­dages. Il s’est dit qu’il n’était pas si mal lo­ti.

••• se dé­sole Jean Louis Bour­langes. «C’est un so­li­taire qui aime être entouré» , rec­ti­fie Ma­rielle de Sar­nez. «Ilest tel­le­ment as­su­ré de ses ana­lyses qu’il prend les autres àla lé­gère. Il n’a pas l’es­prit de bande» , ex­plique Claude Goas­guen, le seul de ses ex-com­pa­gnons de route dont le dé­part lui a cau­sé du cha­grin. Pour­tant, rien ne semble rap­pro­cher le dé­pu­té de Pa­ris, hé­raut d’une droite dure, et le maire de Pau. «Claude, c’était mon co­pain… Quand il est par­ti, j’ai pleu­ré. J’étais tropà­gauche pour­lui. On apas­sé quinze ans sans se voir.»«J’adore Fran­çois, son cô­té ru­sé, confie Goas­guen. Mais, en 1995, j’ai choi­si Chi­rac à la pré­si­den­tielle, il asou­te­nu Bal­la­dur.Ons’est en­gueu­lés. On ne­se­di­sait même plus bon­jour àl’As­sem­blée. Je ne par­tage tou­jours pas sa vi­sion, mais, au­moins, il en aune et c’est plu­tôt rare en po­li­tique. Àdroite, per­sonne ne com­prend mon af­fec­tion pour lui. Il est haï. Àceux qui me de­mandent : “Mais qu’est-ce que tu lui trouves ?”, je ré­ponds : “J’aime Fran­çois et je vous em­merde !” »

Cet été, Fran­çois Bay­rou a ache­té un chien. Un eur­asier de cou­leur fauve, une race créée en Al­le­magne dans les an­nées 1960 par le Prix No­bel de mé­de­cine Kon­rad Lo­renz. Se­lon Wi­ki­pé­dia, l’eur­asier se dis­tingue par «une ap­pa­rence at­ti­rante, avec une bonne adap­ta­tion aux dif­fé­rents styles de vie (ferme, ban­lieue, ap­par­te­ment) et un ca­rac­tère stable sans agres­si­vi­té.» Il l’a ap­pe­lé Nord. (On laisse au lec­teur le soin de dé­ci­der si ces dé­tails ont leur importance.) Il a aus­si beau­coup ré­flé­chi. Il a vu Les Ré­pu­bli­cains se droi­ti­ser, le PS se gau­chi­ser, La Ré­pu­blique en marche se cher­cher une co­hé­rence et une gou­ver­nance, Em­ma­nuel Ma­cron et son pre­mier mi­nistre, Édouard Phi­lippe, prendre la pente des­cen­dante des son­dages. Il s’est dit qu’il n’était pas si mal lo­ti. Il a en­core un par­ti (qu’il réuni­ra le der­nier week-end de sep­tembre en Bre­tagne avec pour mot d’ordre d’être «à l’avant­garde » de la ma­jo­ri­té et de po­ser les bases d’un «mo­dèle so­cial et dé­mo­cra­tique » ), un pa­tri­moine d’idées, une po­pu­la­ri­té, une his­toire. Il en a dé­duit que rien n’était per­du. C’est dans sa na­ture : «Ma­chance, c’est d’être ro­buste et d’avoir une as­sez grande joie de vivre. C’est le mo­ment de construire. C’est le mo­ment du com­men­ce­ment! Cette sé­quence est par­tie pour dix ans. » Il s’échauffe : «C’est for­mi­dable. Ce qui m’in­té­resse, c’est conti­nuer et faire naître un monde nou­veau. Je n’ai ja­mais été dé­vas­té par mes échecs, pour­vu que les rai­sons de mon com­bat m’ap­pa­russent lé­gi­times. Ça vaut la peine !Qu’est-ce qu’on risque?» On lui fait re­mar­quer : mais en­fin, Fran­çois, l’âge, le temps qui passe, le monde an­cien qui dis­pa­raît. Il ré­pond : «Jen’ai ja­mais pen­sé en termes d’état ci­vil ou de car­rière.» Il re­prend : «Je­suis plus jeune que le gé­né­ral deGaul le quand il est ar­ri­vé au pou­voir. Il ne m’ ar­rive ja­mais d’être déses­pé­ré ou de trou­ver la vie moche. Elle offre tou­jours des confi­gu­ra­tions nou­velles .» Fi­na­le­ment, c’est tou­jours la même his­toire qui conti­nue. Celle du fils du pay­san Ca­lixte Bay­rou, mort après une chute de char­rette à foin, celle du pe­tit gar­çon bègue de­ve­nu agré­gé de lettres, du pro­vin­cial qui s’est fait une place à la table des grands fauves de la po­li­tique à Pa­ris. Elle n’a pas de fin, quand bien même ses contem­po­rains au­raient presque tous quit­té la scène, dé­ga­gés par le dé­ga­gisme, les dé­faites ou la las­si­tude. À Pau, conquise en 2014, il a fon­dé sa cam­pagne et son pro­gramme sur «la­mé­ta­mor­phose» de la ville. Non pas une rup­ture avec le pas­sé, ni un nou­veau dé­part. Sim­ple­ment la re­con­duc­tion du même, en mieux. Les cou­loirs de la mairie ont été dé­bar­ras­sés de leurs hi­deuses mo­quettes pour faire ré­ap­pa­raître les beaux par­quets de chêne, les murs et les pla­fonds ont été blan­chis. Là, un foi­rail de­vien­dra un centre cultu­rel ; ici, une an­cienne halle se­ra bientôt trans­for­mée en bi­blio­thèque. Dans la ville, les tags ont été ef­fa­cés. Une piste cy­clable borde le bou­le­vard des Py­ré­nées. «Cer­tains aiment construire, ex­plique-t-il, moi, j’aime pré­ser­ver.Tout ce­la est lié àla haine de la mort. La seule pièce que je n’ai pas re­faite, c’est mon bureau. Je ne vou­lais pas qu’on dise que je ne pense qu’à moi. » Sage pré­cau­tion. Phi­lippe La­pous­terle dit de lui : «Il­pense qu’il aune mis­sion, que quelque part une di­vi­ni­té le pro­tège. Il ne peut pas s’ar­rê­ter.Il­doit res­ter vi­vant, te­nir le ter­rain au cas où la Pro­vi­dence fasse ap­pel àlui. Après tout, pense-t-il, dans le bor­del am­biant tout peut ar­ri­ver.Mais, en at­ten­dant, il est dans le tun­nel et il yfait noir.» «Ma­cron nous adon­né un sa­cré coup de vieux. Qu’al­lons-nous faire?» , s’in­ter­roge de son cô­té Jean-Louis Bour­langes sans trou­ver de ré­ponse. «Avec sa culture, son ni­veau in­tel­lec­tuel, il pour­rait s’adon­ner àune autre cause que la sienne, re­grette Phi­lippe Douste-Bla­zy, qui a tour­né la page. Il ne com­prend­pas qu’on n’ait plus d’ambition po­li­tique. Àses yeux, on est ou un dis­si­mu­la­teur ou un mou­rant.» Fran­çois Bay­rou com­prend, dit-il, «ceux qui luttent et se battent» . À l’en­tendre, on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser à ces sol­dats ja­po­nais qui, seuls dans la jungle d’une île, igno­raient que la se­conde guerre mon­diale était ter­mi­née. Lui dire ? Mais il se fait tard. Le TGV du re­tour, en pro­ve­nance de Tarbes, en­tre­ra bientôt en gare de Pau sur la voie B.

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