Beyon­cé, ob­jet d’étude à l’uni­ver­si­té de Co­pen­hague.

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spéciaListe de L’opéra, Le mu­si­coLogue nor­vé­gien erik steins­kog, qui en­seigne de­puis huit ans au dé­par­te­ment études des arts et de la culture de l’uni­ver­si­té de Co­pen­hague, n’en re­vient pas. De­puis que le jour­nal de sa fac, Unia­vi­sen, a an­non­cé, fin août, que Beyon­cé se­rait au pro­gramme d’un de ses cours, on le contacte du monde en­tier. « Comme tout uni­ver­si­taire qui se res­pecte, je suis un peu nar­cis­sique, alors je me suis goo­gli­sé », avoue-t-il. Ré­sul­tat : des ré­fé­rences à son cours dans vingt-cinq pays eu­ro­péens. « J’ai aus­si trou­vé des ar­ticles pu­bliés aux États-Unis, au Ca­na­da, en Amé­rique la­tine, en Afrique du Sud, en Chine, en Inde, aux Phi­lip­pines, au Viet­nam, en Nou­velle-Zélande… » Il n’est pour­tant pas le pre­mier à dis­sé­quer la « Queen B » . Quatre col­lègues amé­ri­cains et ca­na­diens s’y sont dé­jà at­te­lés. Chaque fois, fai­sant le buzz. Erik Steins­kog bat tous les records. Un brin cy­nique, il se dit que les mé­dias en ligne « voient une pos­si­bi­li­té de maxi­mi­ser le nombre de clics » avec un cli­ché de la reine de la pop. Et qu’il se­rait peut-être temps de dé­pous­sié­rer l’image de la mu­si­co­lo­gie, jouis­sant vi­si­ble­ment d’une piètre ré­pu­ta­tion. Pré­vu au dé­part pour qua­rante élèves, son cours, qui vient de dé­bu­ter, en ac­cueille fi­na­le­ment soixan­te­quinze. Erik Steins­kog pen­sait pour­tant que l’in­ti­tu­lé, « Beyon­cé : genre et race », re­froi­di­rait cer­tains en­thou­siastes. Car, si pen­dant la pre­mière par­tie les étu­diants ana­ly­se­ront les vidéos et per­for­mances live de la chan­teuse, la se­conde se­ra consa­crée à l’étude des théo­ries du Black fe­mi­nism. « Plus que for­mer des ex­perts en Beyon­cé, l’ob­jec­tif est de pré­pa­rer les étu­diants, dont beau­coup vont en­sei­gner en­suite, à ana­ly­ser le monde dans le­quel ils vivent, en com­pre­nant ce qu’est la plus grande pop star du mo­ment. » C’est aus­si, pour l’en­sei­gnant, une fa­çon de « par­ti­ci­per au dé­bat pu­blic ». En abor­dant la ques­tion du genre, de la race, des re­la­tions de pou­voir… il en­tend sai­sir les dy­na­miques à l’oeuvre dans la culture po­pu­laire pour com­prendre la so­cié­té dans la­quelle on vit. Et qui d’autre que Beyon­cé pour en éclai­rer les mé­ca­nismes ? « C’est une bous­sole qui montre vers où va la mu­sique pop. Il y a peut-être un son com­mer­cial, mais elle est en pointe, quand elle puise dans dif­fé­rentes sous-cultures, pour s’adres­ser à un pu­blic mains­tream. » L’aL­bum « Le­mo­nade » est pour Lui un chef-d’oeuvre en rai­son de sa mul­ti­di­men­sion­na­li­té : « La di­men­sion ré­gio­na­liste, avec le sud des États- Unis, les ques­tions de genre, la sexua­li­té, le ra­cisme, avec le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter et avec les po­li­ciers qui tuent de jeunes Noirs, l’ou­ra­gan Ka­tri­na et sa di­men­sion géo­po­li­tique… » Il y a, ré­sume Erik Steins­kog, « une ur­gence dans son tra­vail, qu’on ne re­trouve pas chez d’autres ar­tistes pop » . Un tra­vail qui prend en­core plus de sens lors­qu’il est ob­ser­vé à la loupe du Black fe­mi­nism et de l’in­ter­sec­tion­na­li­té (concept qui dé­signe la confluence de plu­sieurs types de dis­cri­mi­na­tion). Tour à tour PDG de Beyon­cé In­cor­po­rates, mi­li­tante fé­mi­niste aux Vi­deo Mu­sic Awards de 2014 quand elle re­prend un texte de l’écri­vaine ni­gé­riane Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie, égé­rie des Black Pan­thers au Su­per Bowl de 2016, déesse afri­caine aux der­niers Gram­my Awards… La chan­teuse change de rôles, bous­cule les codes. Met au défi « un fé­mi­nisme qu’on pen­sait uni­ver­sel, mais qui, fi­na­le­ment, ne se­rait peut-être qu’un phé­no­mène blanc, eu­ro­cen­trique, ne par­lant qu’aux classes moyennes ». Au-de­là des ou­vrages, écrits la plu­part du temps par des hommes blancs, Erik Steins­kog veut élar­gir les pers­pec­tives : il pro­pose des textes qua­si ex­clu­si­ve­ment ré­di­gés par des femmes de cou­leur, dont la lec­ture a « dé­sta­bi­li­sé pro­fon­dé­ment [sa] vi­sion du monde ». Il pu­blie­ra, fin oc­tobre, un ou­vrage consa­cré à la mu­sique afro-fu­tu­riste, entre my­tho­lo­gie et science-fic­tion, qui s’in­ter­roge sur l’ave­nir du peuple noir. Le mu­si­cologue est conscient de s’ex­po­ser aux cri­tiques : « Cer­tains pour­ront consi­dé­rer que c’est trop po­li­ti­que­ment cor­rect, que ce­la nour­rit une po­li­tique iden­ti­taire et que l’ar­gent du contri­buable n’a pas à fi­nan­cer ce genre de re­cherche. » Il sou­haite les ras­su­rer : « Les élèves conti­nuent d’ap­prendre les notes, les tons, et d’étu­dier les ca­ta­logues de mu­si­co­lo­gie. » Anne-Fran­çoise Hi­vert

In­ti­tu­lé « Beyon­cé : genre et race », un cours dis­pen­sé par le mu­si­cologue nor­vé­gien Erik Steins­kog pro­pose d’étu­dier les per­for­mances scé­niques de la pop star ain­si que les théo­ries du Black fe­mi­nism.

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