J’y étais

Trade avec les stars.

Magazine M - - Le Sommaire - Guille­mette Faure par

Lun­di 11 sep­tembre, au “big cha­ri­ty day” d’au­reL bgc, quar­tier de La bourse, à pa­ris. Les bu­reaux de Can­tor Fitz­ge­rald étaient ins­tal­lés entre les 101e et 105e étages de la tour Nord du World Trade Cen­ter. Lors des at­taques du 11-Sep­tembre, 658 em­ployés y ont pé­ri, près d’un quart des morts de ce jour-là. De­puis treize ans, cette banque d’in­ves­tis­se­ments com­mé­more cette date avec une jour­née phi­lan­thro­pique. Chaque an­tenne na­tio­nale (en France, c’est Au­rel BGC) re­verse les sommes ga­gnées lors de cette jour­née à des oeuvres qu’elle choi­sit. En France, sept as­so­cia­tions liées à l’en­fance et une cin­quan­taine de cé­lé­bri­tés par­rai­nant leurs pro­grammes ont été in­vi­tées à ve­nir fi­ler un coup de main sur le tra­ding floor, en clair, à prendre le té­lé­phone à la place des bro­kers (cour­tiers) qui leur soufflent des ordres. Là, par exemple, la dame qui hoche la tête dans un coin, c’est Chan­tal Lau­by, à qui un tra­der ex­plique l’or­ga­ni­sa­tion du mar­ché de la dette. Des yeux, elle ap­pelle au se­cours Guillaume Gal­lienne. « C’est dé­ment », lui ré­pond-il, parce qu’il n’en­tend pas qu’elle lui crie qu’elle ne com­prend rien. Deux heures qu’il n’a pas bou­gé de son siège. Bru­no So­lo est as­sis à cô­té de lui. De­vant ses yeux, l’un de ces nom­breux bu­reaux mu­nis de quatre à six écrans. « C’est à ce desk-là que la Grèce est par­tie en vrille » , com­mente un homme dans la salle de mar­ché à propos de la crise de 2008. « Les fu­tures, on les a pas cros­sés », dit quel­qu’un. Miss France 2017 prend le té­lé­phone d’un bro­ker. « Vous confir­mez le trade? », lui de­mande ce­lui qui la cha­pe­ronne. « Je sup­pose, oui… » Per­sonne ne sup­pose ici. « Al­lez, 100,30, faites un ef­fort… », sup­plie une autre Miss au té­lé­phone pour né­go­cier un prix d’achat avec un in­ter­lo­cu­teur in­vi­sible. « On vit dans un monde où si on veut être heu­reux, il faut être gé­né­reux… » « J’en prends 10 mil­lions », crie une voix, plus loin. « Tous les trades sont va­li­dés ? », de­mande une autre. Toutes les conver­sa­tions sont en­re­gis­trées, au cas où un ordre se­rait contes­té. L’an­née pro­chaine, celles des té­lé­phones por­tables pro­fes­sion­nels le se­ront aus­si. Sur les tables sont dis­po­sés les pros­pec­tus des as­so­cia­tions et des boîtes de pré­ser­va­tifs ap­por­tées par Sol en Si, qui s’oc­cupe des en­fants sé­ro­po­si­tifs. « Si j’avais eu un ac­ci­dent de scoo­ter en les ap­por­tant, on au­rait re­trou­vé le pré­sident de Bar­clays au mi­lieu de 600 pré­ser­va­tifs », fait re­mar­quer le ban­quier Raoul Sa­lo­mon, membre de l’as­so­cia­tion. Au té­lé­phone, le chan­teur Kend­ji Gi­rac ré­pète les ordres qu’on lui dicte. « Je peux faire une vi­déo pour ma co­pine? », de­mande le tra­der qui lui a lais­sé son siège. « Pas de vi­déo », coupe son agent… « Prends deux­trois photos alors », de­mande l’homme à sa voi­sine de bureau. « Une ça suf­fi­ra », ré­pond l’agent. Par té­lé­phone, un client de­mande à Kend­ji Gi­rac s’il veut bien lui chan­ter Tri­ga­no, le titre qu’il achète et vend toute la jour­née, sur l’air de son tube Co­lor Gi­ta­no. « Est-ce qu’on a fait plus que Valérie Da­mi­dot? », in­ter­roge un homme aux bas­kets à clous à propos de l’ani­ma­trice ins­tal­lée plus loin. C’est Ch­ris Marques, dan­seur cho­ré­graphe. Il vou­drait aus­si sa­voir si ça ne vau­drait pas le coup d’in­ves­tir un peu sur toutes les nou­velles cryp­to­mon­naies. Par ailleurs, il se dit que, si Samsung vend dé­sor­mais plus de té­lé­phones qu’Apple, il fau­drait peut-être s’in­té­res­ser au titre, d’au­tant qu’Apple pour­rait avoir du mal à écou­ler ses iP­hone 8 en fin d’an­née. Et puis, la crise des États-Unis avec la Co­rée du Nord pour­rait af­fec­ter le mar­ché des se­mi-conduc­teurs de Co­rée du Sud, peut-il, faut-il pen­ser à un spread pour se cou­vrir ?… Après la ma­rée noire du golf du Mexique en 2010, ra­conte-t-il, il a ache­té plein de BP en at­ten­dant que le titre re­monte. Il at­tend tou­jours. Les tra­ders re­gardent le ju­ré de « Danse avec les stars » d’un air sur­pris. De­puis les pas­sages de Benjamin Cas­tal­di et Phi­lippe Can­de­lo­ro, ils savent que les spé­cia­listes des mar­chés ne sont pas tou­jours là où on les at­tend. Ar­rivent les sacs des re­pas pour les em­ployés qui ne quittent pas leur bureau de la jour­née. « Avant, c’était Po­tel et Cha­bot (un trai­teur haut de gamme)… et bouteille de cham­pagne », re­grette une bro­keuse. « Dans la pro­duc­tion, c’est pa­reil, lui ré­pond une an­cienne Miss. L’opu­lence n’est plus à la mode. » Face à Do­mi­nique Ba­the­nay, un tra­der s’est plon­gé sur le site an­cien sverts.com. « C’était quand même le plus beau gosse de l’équipe », dit la DRH, qui a l’air d’avoir ou­blié que Ro­che­teau, lui, jouait de la gui­tare. Et là, sans pré­ve­nir, à l’an­cien mi­lieu de Saint-Étienne, elle chante les pa­roles d’Al­lez les Verts. « C’est bien, c’est bien… », mur­mure-t-il en ce Cha­ri­ty Day, tout comme il reste sou­riant quand on vient lui re­par­ler des po­teaux car­rés de Glas­gow. « Lui, c’est Jean-Pierre Coffe ? » « Non, il est mort… » Plus loin, David Abi­ker sa­lue Lau­rence Fer­ra­ri. Comme pour les ma­tières pre­mières, les cours montent et des­cendent. Sur le pan­neau que cha­cun est in­vi­té à si­gner, les cé­lé­bri­tés laissent des « mer­ci » et des « conti­nuons à nous battre ». Fran­cis La­lanne a écrit « Here I am ». Des stars poussent des causes. Par­fois, c’est l’in­verse.

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