Les ados sortent les griffes.

La va­leur n’at­tend pas le nombre des an­nées. L’adage se vé­ri­fie en­core quand de jeunes gens n’ayant pas même pas­sé le bre­vet des col­lèges achètent ou re­vendent plu­sieurs cen­taines d’eu­ros tee-shirts ou sweats is­sus de col­la­bo­ra­tion entre marques de street

Magazine M - - Le Sommaire - Ca­ro­line rous­seau par

Ils sont très jeunes et si fé­rus de mode qu’ils peuvent faire la queue des heures pour s’of­frir un ar­ticle à plu­sieurs cen­taines d’eu­ros, avant de le re­vendre avec une plus-va­lue.

En 2017, il ar­rive que des gosses de 12 ans qu’on ha­bille en­core chez h&M et de­cath­lon de­Mandent un Ma­tin de­vant leur bol de cé­réales : «C’est quoi dé­jà, ma­man, la marque avec le coeu­ret les yeux?» S’ils posent la ques­tion, c’est sou­vent que ma­man sait de quoi il re­tourne; en l’oc­cur­rence, la ligne Play de la marque ja­po­naise Comme des Gar­çons. Ce qui ne l’em­pêche pas de s’étran­gler avec sa tar­tine, car ma­man sait aus­si que 90 % des gens de sa propre gé­né­ra­tion ignorent qui est Rei Ka­wa­ku­bo – la créa­trice à suc­cès de Comme des Gar­çons, icône dis­crète à la veille de ses 75 ans –, et que cette culture de mode-là est ré­ser­vée à une bande de sno­bi­nards ur­bains qui pour moi­tié ont dé­cou­vert la griffe il y a dix ans sans avoir ja­mais en­ten­du par­ler de l’école ja­po­naise des an­nées 1990 et de sa ré­vo­lu­tion sty­lis­tique… C’est peut-être à ce mo­ment pré­cis, en ré­pon­dant à l’ama­teur de Cho­ca­pic pré­pu­bère que «c’est une marque fan­tas­tique mais très chère» (car­di­gan en laine noire à lo­go coeur rouge bro­dé = 450 €), qu’il faut com­men­cer à s’in­quié­ter. Car il y a fort à pa­rier que la pro­chaine étape se­ra la sui­vante… Le 30 juin, pour com­mer­cia­li­ser les pièces créées en col­la­bo­ra­tion avec la marque de skate new-yor­kaise Su­preme, et pré­sen­tées lors des dé­fi­lés de jan­vier (puis lar­ge­ment re­layées par les ré­seaux so­ciaux), Louis Vuit­ton ou­vrait un ma­ga­sin éphé­mère au nu­mé­ro 10 de la rue Bou­cher à Pa­ris ain­si que dans de nom­breuses villes étran­gères. Mais l’exemple fran­çais reste unique : pré­vu pour du­rer un mois, le pop-up store fer­me­ra ses portes qua­rante-huit heures plus tard, to­ta­le­ment dé­pas­sé par son suc­cès. Dans la queue in­ter­mi­nable, des bran­chés avec sac à dos et ca­puche, quelques filles et, sur­tout, de très jeunes gens… Une pré­sence en masse qui illustre l’iné­luc­table et ré­cent rap­pro­che­ment des ado­les­cents et du luxe. «Cer­tains avaient cam­pé la veille pour avoir un ti­cket (et re­ve­nir le len­de­main avec le sé­same pour pé­né­trer dans la bou­tique), d’autres ont mis leur ré­veil à5­heures le jour J…, ra­conte Lu­ca, 15 ans. Moi, je l’ai fait son­ner à7h30, j’y suis al­lé avec ma mar­raine. On est ar­ri­vé à 9heures et j’ai eu un ti­cket pour le jour même. Ya­vait beau­coup de sé­cu­ri­té et de monde. C’est tel­le­ment long… On ale­temps de se rendre comp­teque c’est ri­di­cule de faire cinq heures de queue.» Deux mois et de­mi après l’évé­ne­ment, Lu­ca est là, chez lui. On a ca­lé un ren­dez-vous un lun­di après la sor­tie du ly­cée et avant l’ar­ri­vée du prof par­ti­cu­lier. «Vous vou­lez que je vous montre ?», de­mande le gar­çon sans fan­fa­ron­ner. Dans l’ap­par­te­ment fa­mi­lial du 15e ar­ron­dis­se­ment, le chat s’éclipse quand il pose sur la table les «items» qu’il a réus­si à ache­ter ce fa­meux jour de juin. Le pa­cka­ging est ce­lui de Vuit­ton. Les deux boîtes en car­ton sa­fran im­pé­rial contiennent l’une un por­te­feuille en cuir Épi (l’un des clas­siques de la ma­ro­qui­ne­rie mai­son) frap­pé du mot Su­preme et l’autre un pe­tit fou­lard mo­no­gram­mé LV X Su­preme. Lu­ca a aus­si gar­dé son ti­cket, le no 272, presque aus­si pré­cieux que le reste de son bu­tin. Les pro­duits sont neufs. Les boîtes ont en­core leur ru­ban. Il ex­plique qu’il s’in­té­res­sait dé­jà à Su­preme, marque culte du street­wear amé­ri­cain, avant que l’ou­ver­ture de leur pre­mière bou­tique à Pa­ris, rue Bar­bette, dans le 3e ar­ron­dis­se­ment, ne fasse le buzz l’an­née der­nière. «Mais avant j’ache­tais pour por­ter,main­te­nant j’achète pour re­vendre. Je me de­mande si j’ai pas trop tar­dé là, mais, bon, le por­te­feuille je l’ai payé 475 eu­ros et je pen­sais en ti­rer 2000. Le fou­lard à 200 eu­ros, peut­être 700.» Pour la re­vente gé­né­ra­le­ment ( «re­sell» dans le jar­gon, ou «flip», pour bien si­gni­fier la bas­cule), ce­la se fait di­rec­te­ment à la sor­tie du pop-up store, sur le trot­toir, ou un ou deux jours plus tard par l’in­ter­mé­diaire de groupes Fa­ce­book spé­cia­li­sés ou en­core dans une bou­tique de dé­pôt-vente comme Af­ter­drop, rue Ti­que­tonne, à Pa­ris. Les plus vieux pré­fèrent les sites comme Ves­tiaire Col­lec­tive, sur le­quel on a tout de même vu pas­ser des pulls, gi­lets, sweats Louis Vuit­ton × Su­preme à 10 500 eu­ros. On peut at­tendre aus­si, comme Lu­ca, que les autres fassent leur bu­si­ness et sor­tir du bois plus tard. Ça a l’air simple. Un vrai jeu d’en­fant. Des en­fants, d’ailleurs, il y en avait plein, di­manche 10 sep­tembre, au sa­lon Snea­ker­ness, l’évé­ne­ment de street culture qui tourne dans les grandes villes du monde. On y vend et achète des bas­kets col­lec­tor, de grosses par­kas et des sweat-shirts à ca­puche de se­conde main en écou­tant des DJ mixer et en bu­vant un co­ol drink sous un faux pal­mier. Là, même s’il y a du monde, pas be­soin de faire cinq heures de queue. Au sous-sol de la Ci­té de la mode et du de­si­gn, où se te­nait cette « conven­tion », il suf­fi­sait de ré­pondre à la ques­tion po­sée sans pré­am­bule : «carte ou es­pèces?», et de s’ac­quit­ter de 9 eu­ros pour ob­te­nir son bra­ce­let d’en­trée. À l’in­té­rieur, des ga­mins par grappes de deux ou trois courent dans les al­lées comme s’ils al­laient lou­per l’af­faire du siècle face à des pros qui ont pi­gnon sur rue (les re­sel­lers se mul­ti­plient dans les grandes villes et sur le Web) ou face à des bro­can­teurs nou­velle gé­né­ra­tion ve­nus écou­ler leur stock de col­lec­tion­neurs éclai­rés. Ven­deurs et ache­teurs ont entre 35 et… 11 ans bien tas­sés. De grands et de très jeunes en­fants qui semblent dea­ler des snea­kers et du tex­tile en fins con­nais­seurs un peu bla­sés. Chaï Boun, 26 ans, pe­tit bon­net bleu, lu­nettes rondes et ba­nane por­tée en ban­dou­lière bien ser­rée en tra­vers du torse a le sou­rire. Il est ve­nu don­ner un coup de main à un ami qui tient un stand. L’ex-étu­diant de l’Ins­ti­tut •••

••• fran­çais de la mode (IFM), pro­mo­tion 2016, dont le mé­moire s’in­ti­tu­lait « Sport : une ré­vo­lu­tion pour la mode ? », adore tout ça… Les fringues, la mode, le luxe, le street­wear. «Hier,sur les­tand, on avait un tee-shirt Su­preme, le clas­sique, sauf que le box lo­go (grand rec­tangle im­pri­mé sur la poi­trine avec la marque ins­crite à l’in­té­rieur) n’était pas rouge et blanc mais avait les cou­leurs de Gucci. Un gar­çon de 13 ans le vou­lait. Il n’a pas de­man­dé le prix, alors je lui ai quand même dit qu’il était à1500 eu­ros. Il avait les sous», ra­conte Chaï, pas plus sur­pris que ça au mi­lieu de cen­taines de tee-shirts de la marque new-yor­kaise soi­gneu­se­ment glis­sés sous des housses en plas­tique de pres­sing et ven­dus entre 150 et 500 eu­ros la pièce contre une qua­ran­taine d’eu­ros l’uni­té en bou­tique. Eh oui! ce mo­dèle-là, on ne le trouve plus nulle part…

Que les gosses cherchent à se dis­tin­guer, à exis­ter en por­tant quelque chose de co­ol ou d’ori­gi­nal, à prendre confiance en eux en étant re­con­nus par leurs pairs, à ap­par­te­nir à une cha­pelle grâce à un lo­go ou un signe gra­phique fort… c’est vieux comme la mode. Qu’ils soient sur­in­for­més grâce aux ré­seaux so­ciaux (mer­ci Ins­ta­gram), ce­la se conçoit aus­si. Mais que les jeunes qui s’in­té­ressent à toutes ces marques poin­tues ou in­abor­dables n’aient pour la plu­part pas en­core pas­sé le bre­vet des col­lèges est un phé­no­mène as­sez ré­cent. De­vant un Co­ca et un smoo­thie au cas­sis, un ex­pert du sec­teur qui ob­serve les trans­for­ma­tions de la mode de­puis trente ans, ac­cepte d’évo­quer le su­jet, uni­que­ment sous cou­vert d’ano­ny­mat. «Iln’y aplus de sil­houette de jeune ou de vieux. Un hoo­die et des bas­kets, c’est jeune ou c’est vieux?Les ly­céens portent des pan­ta­lons de cos­tard et les ban­quiers des bas­kets… Jeff Koons l’ar­tiste en cos­tume, Zu­cker­berg le pa­tron en cla­quettes et tee-shirt. Cer­taines marques de mo­de­mas­cu­line font au­jourd’hui la plus grande part de leur chiffre d’af­faires grâce aux bas­kets », ex­plique ce spé­cia­liste du sec­teur. Il dé­montre avec force ar­gu­ments que ce qu’on ap­pe­lait le street­wear ne sert plus à rien en tant que style dis­tinc­tif, que c’est de­ve­nu le ba­sique du ves­tiaire. Le luxe s’y est mis de­puis pas mal de temps main­te­nant. À la base, le but des grandes mai­sons était de vendre un ves­tiaire plus dé­con­trac­té aux qua­dras dont les goûts évo­luaient. Elles ont aus­si em­bau­ché des de­si­gners d’à peine 30 ans. En ra­jeu­nis­sant leur staff et leur style, elles ont par ri­co­chet in­té­res­sé les étu­diants, puis les ly­céens et main­te­nant les col­lé­giens. Et sont en ce mo­ment en train de se rendre compte de l’en­jeu. Cette cible ado­les­cente de­vient un nou­veau mar­ché. «Avant, la crois­sance du luxe était pos­sible grâce àune conquête géo­gra­phique : la Chine, la Rus­sie, le Moyen-Orient, le Bré­sil étaient dans le vi­seur avec des suc­cès contras­tés, mais c’était le moyen de faire gros­sir le chiffre. On aat­teint les li­mites de cette ex­pan­sion géo­gra­phique, la conquête, dé­sor­mais, est dé­mo­gra­phique.» Le nou­veau conti­nent, ce sont les 13-18 ans, qui n’in­té­res­saient pas trop le luxe jusque-là, car il était en­ten­du que cette po­pu­la­tion dé­pen­dait fi­nan­ciè­re­ment de ses pa­rents. «Faux!, pour­suit notre ex­pert. Au­jourd’hui, et de­puis l’ar­ri­vée d’eBay (comme par ha­sard par­te­naire de Snea­ker­ness), ils re­vendent leurs livres, leurs jeux, les vê­te­ments qu’ils ne mettent plus… Ils ont trou­vé une source de re­ve­nus.» Et le moyen de la faire fruc­ti­fier en fai­sant la queue des heures pour un tee-shirt un peu rare qu’ils re­ven­dront le triple. L’éco­no­mie pa­ral­lèle de la « se­conde main » est leur ter­rain de jeu fa­vo­ri. Une éco­no­mie que cer­tains com­parent au deal de can­na­bis par son as­pect « com­mun » ou au mar­ché de l’art par son cô­té « aver­ti », au cou­rant de la cote de chaque créa­teur. «Tous les six mois, on dit que Su­preme n’est plus co­ol, mais tu peux pas­ser de­vant le ma­ga­sin. Ils sont tous là àat­tendre en es­pé­rant en­trer», fait re­mar­quer Chaï Boun. La marque lan­cée en 1994 a trou­vé com­ment faire de ses mol­le­tons et jer­seys des pièces aus­si pré­cieuses que des ca­che­mires nu­mé­ro­tés : elle les dis­tri­bue au compte-gouttes – très peu d’exem­plaires par mo­dèle et de nou­veaux ar­ri­vages chaque jeu­di à mi­di, «sa­chant qu’à 12 h01ya­plus rien, ex­plique Lu­ca, tout­par­ten­trente se­condes,yen amê­me­qui uti­lisent des bots (lo­gi­ciels qui per­mettent d’ache­ter à leur place) ». Elle gé­nère elle-même la pé­nu­rie, donc le manque, donc l’en­vie, donc la sur­en­chère. S’aven­tu­rer un di­manche en fin de jour­née rue Bar­bette, se­cond ma­ga­sin Su­preme à avoir ou­vert en Eu­rope après Londres, est une ex­pé­rience en soi. Der­rière un cor­don de sé­cu­ri­té, dans cette rue dé­serte du Ma­rais, neuf per­sonnes s’ag­glu­tinent, quinze mi­nutes avant la fer­me­ture du ma­ga­sin, au­tour du vi­deur-vi­gile-ven­deur en ten­dant leurs por­tables avec sur l’écran la pho­to de la pièce qu’elles sont ve­nues cher­cher. Aus­si ai­mable que le phy­sio­no­miste d’une boîte bran­chée, il ré­pond en fran­çais et en an­glais : «Non, on l’a plus, non ce­lui-là non plus. Il ne reste que du vert de toute fa­çon. To­day, green, on­ly in green. Mais là on va fer­mer,onne rentre plus.» Un peu en re­trait, un père (an­glais ? amé­ri­cain ?) re­garde si ses deux filles d’à peine 18 ans par­viennent à leurs fins. L’une des deux ob­tient un «yes, this one, we got it». Elle sau­tille et se­ra la seule à pou­voir en­trer une fois que pa­pa au­ra sor­ti sous le nez du vi­gile-ven­deur deux billets de 200 eu­ros prou­vant qu’elle a les moyens de ses am­bi­tions. Si Su­preme est pas­sé maître dans l’art de gé­rer sa ra­re­té et ses col­la­bo­ra­tions, elle n’est pas la seule marque à trou­ver grâce aux yeux des jeunes gens. In­utile de don­ner une liste pré­cise de celles qu’ils adulent, elle se­rait ob­so­lète au mo­ment de la pa­ru­tion, mais les so­lides Nike, Adi­das, Cham­pion, The North Face, Ca­rhartt, Fi­la tiennent bien le choc face à Comme des Gar­çons, Go­sha Rub­chins­kiy, Ve­te­ments, Pi­galle, Hood by Air (que son créa­teur Shayne Oli­ver vient d’ar­rê­ter pour prendre la di­rec­tion ar­tis­tique de Hel­mut Lang), ou les tau­liers du street­wear que sont Th­ra­sher, Bape, Pa­lace (en­fin, ça dé­pend des se­maines), etc. Du poin­tu, du co­ol, du style en barre. En­fin, si les fringues le sont (co­ol), l’am­biance, elle, ne l’est pas tou­jours… Dif­fi­cile de se faire confir­mer les ru­meurs de ga­mins ra­cket­tés à la sor­tie du pop-up store Vuit­ton. Mais Lu­ca a bien sen­ti la ten­sion pen­dant qu’il fai­sait le pied de grue avec sa mar­raine. «Les­tress et l’éner­ve­ment montent très vite, cô­té vi­giles comme cô­té clients, dit-il. Le pro­blème, c’est que cer­tains re­ven­daient le ti­cket qu’ils avaient fi­ni­par ob­te­nir.Mais ceux quiles ache­taient, et­qui poi­reau­taient quand même, se fai­saient re­fou­ler car ton nu­mé­ro est as­so­cié àton iden­ti­té sur iPad;donc, si t’as pas le pas­se­port qui cor­res­pond au ti­cket, tu rentres pas. En plus, les ven­deurs ont fait une pause-dé­jeu­ner alors que 1000 per­sonnes at­ten­daient sous la pluie… Fran­che­ment, ils au­raient pu sau­ter le re­pas ou se faire rem­pla­cer,quoi!» À Snea­ker­ness, quelques par­ti­ci­pants lâchent en bais­sant la voix que, dans ce pe­tit mi­lieu de la street culture, tout le monde se dé­teste, se mé­fie, craint d’être vo­lé par plus co­ol et plus ma­lin que soi. En gros, si ja­dis on avait peur d’en­trer dans une bou­tique de l’ave­nue Mon­taigne, main­te­nant on flippe en ar­ri­vant chez Su­preme. «Onest mal trai­té, re­con­naît Lu­ca, dont le constat est cor­ro­bo­ré par les com­men­taires des clients sur le site de la marque. Yaune per­sonne sym­pa àl’in­té­rieur; c’est la seule qui te ré­pond quand tu dis bon­jour.Moi, je suis un peu né­ga­tif sur Su­preme, mais comme yades rap­peurs et des cé­lé­bri­tés quien­portent… Si j’en prends, j’ai­de­la­marque connue sur moi, c’est­bien. Pour 150 eu­ros maxi­mum en prix bou­tique, ça va.» Le prof par­ti­cu­lier est ar­ri­vé. Il pa­tiente avec le père de Lu­ca dans la cui­sine en si­ro­tant un ca­fé pen­dant que son élève parle TVA, frais de port, prix «re­tail». Grâce à Ins­ta­gram, le ly­céen est au cou­rant de tout ce qui sort et du moindre bout de tis­su por­té ou lan­cé par les rap­peurs ou mo­deux Ka­nye West, Vir­gil Abloh ou Tra­vis Scott. C’est à ce­lui qui se­ra le plus vite au cou­rant de qui fait quoi et quand… Pour­tant, toutes les marques qui ont la cote au­près de ces col­lé­giens, ly­céens et étu­diants vendent les mêmes pro­duits. Au doigt mouillé,

on est ten­té de pen­ser que rien ne res­semble plus à un sweat-shirt blanc à ca­puche qu’un autre sweat-shirt blanc à ca­puche. Les qua­dras et quin­quas se rap­pel­le­ront peut-être que, lors­qu’ils étaient ado­les­cents, le pla­card d’un ama­teur de new wave ne res­sem­blait pas du tout à ce­lui d’un fan de ska. Au­jourd’hui, être à la mode pour un gar­çon de 14 ans, c’est for­cé­ment por­ter les mêmes fringues que son voi­sin de can­tine (la pa­no­plie sweat-shirt - tee-shirt- bas­kets) en se dis­tin­guant uni­que­ment par le lo­go, la marque, le gra­phisme du tee-shirt, la cou­leur et le mo­dèle de bas­kets. La faute à la mu­sique dont s’ins­pire tou­jours la mode. «Le­rock d’au­jourd’hui, rap­pelle Chaï, c’est le rap» ; donc un seul style mu­si­cal et ves­ti­men­taire pré­vaut dé­sor­mais, ce­lui qui vient de la rue, de la mu­sique, du sport : ce­lui des rap­peurs. Ces grands mecs un peu bé­gueules qui fri­cotent avec les mai­sons de luxe, quand ils ne s’ap­pellent pas comme elles ( cf. Gucci Mane), et de­puis peu avec les créa­teurs ul­tra­poin­tus dont cer­taines ré­dac­trices de mode ont en­core du mal à épe­ler le nom. On re­trouve Chaï au len­de­main de Snea­ker­ness, à la ter­rasse d’un ca­fé de la rue du Temple. Il a de­man­dé si son ami Mo­ri­ba-Mau­rice Ko­né, 30 ans, lui aus­si di­plô­mé de l’IFM (pro­mo­tion 2012), avec un mé­moire ti­tré « Le blog­ging de mode comme pont entre street­wear et cou­ture », et qui a de­puis lan­cé sa propre marque, Ap­ple­core, pou­vait se joindre à la con­ver­sa­tion. Ils font ça sou­vent tous les deux : par­ler du rap et du hip-hop comme vec­teurs de mode et com­pa­rer à l’in­fi­ni les ap­ports de Hi­ro­shi Fu­ji­wa­ra, Phar­rell Williams, Ka­nye West, Vir­gil Abloh, Hood by Air ou Ver­bal au street­wear d’au­jourd’hui. À les écou­ter, ce rap­pro­che­ment de la mode poin­tue, du luxe et du rap (comme style ves­ti­men­taire) doit beau­coup à A$AP Ro­cky. «Ila­fait le grand écart comme peu de gens avant lui», cer­ti­fie Mo­ri­ba. Un pied chez Dior, l’autre chez Gucci, le rap­peur-pro­duc­teur, beau gosse né à Har­lem en 1988, a, dans son al­bum Long. Live. A$AP, en 2013, fait pa­raître le titre « Fa­shion Killa », dans le­quel, se­lon les deux pas­sion­nés, il «va­lide» les créa­teurs et les marques «rien qu’en les ci­tant». An­na Win­tour, la ré­dac­trice en chef du Vogue amé­ri­cain, peut prendre sa re­traite. S’il fait ri­mer Nir­va­na avec Dolce&Gab­ba­na, sa shop­ping-list ne se li­mite pas aux en­seignes connues et dé­montre une connais­sance as­sez fine des ca­len­driers des Fa­shion Weeks… Da­mir Do­ma, Thom Browne, Rick Owens, Raf Si­mons… Le ga­min connaît bien sa le­çon de mode. Après ça, on a vu Phar­rell Williams traî­ner dans les ate­liers des mé­tiers d’art de Cha­nel et Tra­vis Scott chan­ter High Fa­shion tout en fré­quen­tant as­si­dû­ment les pre­miers rangs des dé­fi­lés et en por­tant (hor­mis ses maillots Su­preme) du Ver­sace, du Ve­te­ments, du JW An­der­son ou du Hel­mut Lang. Mais, à force de fri­co­ter avec le luxe dans des col­la­bo- ra­tions qui par­fois frôlent le ma­riage de la carpe et du la­pin, des voix s’élèvent contre l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du street­wear qui re­ven­di­quait il y a peu d’être l’en­fant illé­gi­time du co­ton et du bi­tume… Pas ce­lui de la soie et des ta­pis rouges. Quand Su­preme s’adres­sait à quelques skat­teurs new-yor­kais ou Pa­lace aux co­ol kids lon­do­niens, c’était plus sub­ver­sif, re­grettent les jeunes qui com­mencent à avoir un peu d’ex­pé­rience du haut de leurs 25 ans. Main­te­nant tout est sous contrat, sous contrôle, y a des co­py­rights sur les dé­tour­ne­ments. «Les marques ins­tal­lées mettent tou­jours un peu de temps àsen­tir que leur ba­teau prend l’eau, après elles s’agitent pour rac­cro­cher les wa­gons, quitte àse­dé­dire;ce­se­rait un peu exa­gé­ré de par­ler de mode mains­tream, mais une chose est sûre, le street­wear n’est plus un­der­ground. Qu’on le veuille ou pas, les marques de luxe ré­cu­pèrent au­jourd’hui des ten­dances qui les ré­pu­gnaient hier», ana­lyse Chaï Boun. Des exemples ré­cents donnent rai­son au jeune homme. Vuit­ton a pour­sui­vi en jus­tice Su­preme il y a quelques an­nées pour uti­li­sa­tion non au­to­ri­sée de son lo­go sur des planches de skate avant de conclure un pacte avec son ex-pilleur. Dap­per Dan a lui aus­si été re­je­té, conspué, ac­cu­sé de vol ca­rac­té­ri­sé par les mai­sons de luxe dont il dé­tour­nait les pro­duits et mo­no­grammes avant de re­de­ve­nir le roi de la sape pour ces géants du luxe qui dé­sor­mais lui « rendent hom­mage » (dé­fi­lé croi­sière de Gucci en avril) et col­la­borent of­fi­ciel­le­ment avec lui (tou­jours Gucci). Le dé­tour­ne­ment est au­jourd’hui consti­tu­tif de la mode. Et les jeunes ex­cellent à ce jeu-là dans une époque où ce qui est drôle, trans­gres­sif, in­for­mé et ré­fé­ren­cé fait sou­vent mouche. «C’est comme si dé­sor­mais le luxe, qui pen­sait n’avoir be­soin de per­sonne àpart lui-même, écou­tait da­van­tage ce que la rue et les jeunes pro­posent en termes de look;les rap­ports ont chan­gé», constate Chaï. Un ar­ticle des In­ro­ckup­tibles ci­tait ré­cem­ment Svet Chas­sol, le ma­na­geur des quatre Pa­ri­siennes du Gucci Gang, qui ra­con­tait que ces jo­lies ga­mines, pro­mues par Ins­ta­gram en icônes de style alors qu’elles avaient à peine 15 ans, étaient de­puis plu­sieurs mois ap­pro­chées par toutes sortes de marques pour des de­mandes très va­riées. Des shoo­tings, alors qu’elles ne sont pas man­ne­quins, ou un tra­vail sur l’image, du sty­lisme. «On­leur de­mande leur avis, on vient les­cher­cher­pour­leu­ru­ni­ver­set­leur vi­sion­de­la­mode», rap­por­tait l’heb­do­ma­daire. Ils sont ain­si plu­sieurs à dis­til­ler leurs conseils au­près de quelques belles mai­sons dé­si­reuses de faire en­trer un peu d’air frais dans leurs col­lec­tions, com­mu­ni­ca­tion ou car­net d’adresses… Ou à de­ve­nir de vraies sources d’ins­pi­ra­tion, à l’ins­tar du pe­tit Bri­tan­nique Leo « Gul­ly Guy » Man­de­la, âgé de 14 ans, qui vaut son pe­sant de ca­ca­huètes et de fol­lo­wers. Comme si ces mi­nots qui de­vaient jusque-là la bou­cler et fi­ler dans leur chambre étaient dé­sor­mais au­to­ri­sés à par­ler à table.

“Hier, on avait un tee-shirt Su­preme aux cou­leurs de Gucci. Un gar­çon de 13 ans le vou­lait. Il n’a pas de­man­dé le prix, alors je lui ai quand même dit qu’il était à 1500 eu­ros. Il avait les sous.” Un re­ven­deur au der­nier sa­lon Snea­ker­ness de Pa­ris

Le 30 juin à Pa­ris, de­vant le pop-up store Louis Vuit­ton × Su­preme. En rup­ture de stock, la bou­tique, pré­vue pour du­rer un mois, a fer­mé ses portes après qua­rante-huit heures.

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