Io­nes­co et Li­be­ra­ti, la re­vue des deux mon­dains.

En cette ren­trée lit­té­raire, ils sont unis jusque sur les étals des li­braires. L’ac­trice-réa­li­sa­trice écor­chée et l’écri­vain dé­ca­dent se ra­content, elle dans “In­no­cence”, lui dans “Les Ra­meaux noirs”. Elle tourne aus­si un film dont il est cos­cé­na­riste. Ce

Magazine M - - Le Magazine - Par Do­mi­nique Per­rin pho­tos romain Cour­te­manChe

e dî­ner s’an­nonce comme ils les aiment, gai, lé­ger et tel­le­ment snob. Eva Io­nes­co et Si­mon Li­be­ra­ti ar­rivent en­semble, per­chée sur de très hauts ta­lons pour l’une, cam­pé dans ses in­sé­pa­rables bottes mi­li­taires pour l’autre. Couple in­con­tour­nable de la ren­trée lit­té­raire, l’ac­trice-réa­li­sa­trice et l’écri­vain-jour­na­liste s’as­soient côte à côte. Elle com­mande des huîtres et dis­cute avec la pho­to­graphe Do­mi­nique Is­ser­mann. Il opte pour une sole sans sauce et blague avec Vincent Dar­ré, pas­sé de la mode – chez Cha­nel puis Un­ga­ro – à la dé­co. Par tex­to, il ra­conte l’am­biance à son ami l’écri­vain Jean-Jacques Schuhl, qui n’a pu ve­nir. À leur table, Pa­qui­ta Pa­quin, jour­na­liste et an­cienne du Pa­lace, Vic­toire de Cas­tel­lane, créa­trice de la joaille­rie de Dior, Lu­kas Io­nes­co, ac­teur et fils d’Eva… Plus loin, Arielle Dom­basle, sans BHL re­te­nu au Kurdistan ira­kien, les ac­trices Ch­loë Se­vi­gny et Lou Doillon, et des grappes de beau monde chic et co­ol. Chez Lipp, ce lun­di 25 sep­tembre, Oli­vier Zahm, créa­teur du ma­ga­zine de mode Purple, réunit une cen­taine de per­sonnes, comme tous les six mois à la veille des dé­fi­lés de prêt-à-por­ter. Le duo Io­nes­co-Li­be­ra­ti raf­fole de ces mon­da­ni­tés. Mais sou­dain, ce soir-là, il leur faut par­tir. Tout de suite, avant le des­sert. Eva Io­nes­co en a as­sez. Avec ses quelques huîtres, elle a trop man­gé et, le len­de­main, elle a du tra­vail. Si­mon Li­be­ra­ti ap­pelle un taxi bou­le­vard Saint-Ger­main et ils filent dans la nuit. Il est 22h30, un peu tôt pour les noc­tam­bules qu’ils ont été. Peu im­porte, l’es­sen­tiel est d’être al­lé au dî­ner où il fal­lait être. Au­réo­lés de leur pas­sé de fê­tards et de dé­glingue, en­semble de­puis quatre ans, Eva Io­nes­co et Si­mon Li­be­ra­ti che­minent. Sur la pe­tite pla­nète mon­daine et bran­chée, ils forment un couple qui en­jambe les modes, et sait se mettre en scène jusque dans ses dis­putes. Cet au­tomne, leur au­ra dé­passe le mi­cro­cosme, car le duo n’a ja­mais été aus­si pro­li­fique. Eva Io­nes­co s’ap­prête à tour­ner en no­vembre un deuxième film, dont elle a co­écrit le scé­na­rio avec son homme. Une jeu­nesse do­rée ra­conte, dans les an­nées 1980, la fin d’un pre­mier amour ado­les­cent et réuni­ra Isa­belle Hup­pert, Mel­vil Pou­paud, Lu­kas Io­nes­co, Ga­la­téa Bel­lu­gi et Alain-Fa­bien De­lon. La réa­li­sa­trice sort éga­le­ment un pre­mier livre re­mar­qué, In­no­cence (Gras­set), sur la •••

••• quête de son père hon­grois, taxé de na­zi par sa mère, et qu’elle a à peine connu. Si­mon Li­be­ra­ti, lui, pu­blie deux ou­vrages : Les Ra­meaux noirs (Stock), au­to­bio­gra­phie lit­té­raire poin­tue, où il évoque son père, An­dré, em­ployé de banque et poète; et Les Vio­lettes de l’ave­nue Foch (Stock), com­pi­la­tion de ses ar­ticles de presse. Jo­li tir grou­pé. Des li­braires ma­lins pré­sentent même les trois livres en­semble. In­no­cence – 6400 exem­plaires en deux mois – est sé­lec­tion­né pour le prix de Flore et a ob­te­nu le prix de la Bas­tide de Gordes (Fré­dé­ric Beig­be­der, ami de Si­mon Li­be­ra­ti, ap­par­tient à ces deux ju­rys, soit dit en pas­sant). Les Ra­meaux noirs et Les Vio­lettes de l’ave­nue Foch fi­gurent sur la pre­mière liste du prix Dé­cembre. Quant au prix du couple d’écri­vains le plus gla­mour, ils y tra­vaillent tous les jours. L’un après l’autre, ils donnent ren­dez-vous au Di­plo­mate, ca­fé-ta­bac quel­conque, dans le quar­tier po­pu­laire de Bar­bès. En ce mo­ment, ils vivent à cô­té, dans l’ap­par­te­ment d’Eva Io­nes­co, et ont fait de ce bar leur QG. Car il est à deux pas de la fri­pe­rie Guer­ri­sol, vé­ri­table malle aux tré­sors pour la réa­li­sa­trice dingue de mode. «Elle es­saie dans les toi­lettes des ha­bits àdeux ou trois eu­ros, glisse un ser­veur in­tri­gué. Éton­nant pour une femme si chic!» Eva Io­nes­co, d’abord. Port de tête très droit, taille ul­tra­fine (elle a per­du dix ki­los de­puis Si­mon), pan­ta­lon Jo­seph et veste Vi­vienne West­wood, elle com­mande un kir. Elle qui a mul­ti­plié les pé­riodes sombres (drogues, ten­ta­tives de sui­cide, hô­pi­tal psy­chia­trique…) a l’air en pleine forme. Elle ra­conte pour­tant qu’elle ne dort pas. La pré­pa­ra­tion du tour­nage est com­pli­quée et le bud­get tou­jours pas bou­clé. Ce film, elle le porte de­puis cinq ans. Il est même à l’ori­gine de son his­toire d’amour. «Quandj’ai lu An­tho­lo­gie des ap­pa­ri­tions (pre­mier livre de Li­be­ra­ti), ex­plique-t-elle avec son ac­cent très pa­ri­sien, ça m’a beau­coup plu et je me suis dit que j’al­lais peut-être écrire avec ce gar­çon, parce qu’il ap­porte quelque chose de la nuit, que j’avais per­du. Si­mon m’a ai­dé àdé­coin­cer plein de choses.» Ac­trice, dès 10 ans dans Le Lo­ca­taire de Ro­man Po­lans­ki, elle suit en­suite l’école des Aman­diers de Pa­trice Ché­reau, de­vient co­mé­dienne, puis re­tourne au ci­né­ma. Mais sa car­rière ne dé­colle pas. Alors elle se lance dans la réa­li­sa­tion et sort en 2011 My Lit­tle Prin­cess, avec Isa­belle Hup­pert dé­jà. Elle y ra­conte sa vie d’en­fant ob­jet. Pen­dant les très per­mis­sives an­nées 1970, sa mère, Iri­na Io­nes­co (sans rap­port avec Eu­gène, le dra­ma­turge), la fit po­ser dès 4 ans pour réa­li­ser des pho­tos ba­roques et éro­tiques, par­fois por­no­gra­phiques. Le film est sé­lec­tion­né à Cannes. «Dans le tra­vail, Eva est jus­qu’au­bou­tiste, ex­plique sa pro­duc­trice ac­tuelle et amie, Ma­rie-Jeanne Pas­cal. Elle est aus­si très douée pour rendre les am­biances d’une époque.»

Si­mon Li­be­ra­ti, en­suite. Il claque la bise d’em­blée, pose ses Ray-Ban Avia­tor et son por­table (sur l’écran de veille, Eva Io­nes­co à 16 ans) puis com­mande un Co­ca Ze­ro. Sa bois­son pré­fé­rée de­puis trois ans. «Jene peux pas vivre avec Eva en étant dans des ex­cès de drogue et d’al­cool, c’est trop dif­fi­cile, confie l’écri­vain, long­temps connu pour être ra­re­ment à jeun. On n’en se­rait pas là si je n’avais pas ar­rê­té, du jour au len­de­main.» Drôle et pro­vo­ca­teur, il part sou­vent d’un grand rire qui lui fait les yeux tout ronds. Il ra­conte que long­temps, il a été «un­bon à rien» . Avec une maî­trise de lettres clas­siques tout de même. RMiste, il peint, fait quelques ex­po­si­tions. Pour vivre, il de­vient jour­na­liste. En 1993, il re­joint à 20 ans sa ca­ma­rade de la Sor­bonne, Isa­belle Cha­zot, qui aime «sa­vi­sion lit­té­raire de la vie» . Le ma­ga­zine bran­ché «se­moque du star-sys­tem, ex­plique l’ex-ré­dac­trice en chef, cri­tique la culture

post-68 et mé­prise la presse li­ber­taire, li­bé­rale, li­ber­tine, com­meLi­bé­ra­tion ouAc­tuel ». Mi­chel Houel­le­becq in­ter­vient fré­quem­ment etA­lain So­ral, qui n’a pas en­core re­joint l’ex­trême droite, tient une chro­nique. So­ral et Li­be­ra­ti ont d’ailleurs mi­li­té en­semble au Par­ti com­mu­niste au dé­but des an­nées 1990, puis ils se sont brouillés en 2004. Au­jourd’hui, Si­mon Li­be­ra­ti lance : «Trump ne m’ef­fraie pas une se­conde.» Puis pré­cise vite que la politique ne l’in­té­resse plus. Il pré­fère les choses sé­rieuses comme la mode. Il en maî­trise tous les codes, car il a long­temps vé­cu avec Mi­chèle Mon­tagne, at­ta­chée de presse ré­pu­tée, qui a contri­bué a lan­cé d’aus­si grands créa­teurs que Hel­mut Lang ou Mar­tine Sit­bon. Cô­té presse, il écrit d’ailleurs pour des ma­ga­zines de mode : L’Of­fi­ciel,Vogue Pa­ris, Purple, Égoïste… La lit­té­ra­ture, il s’y met à 44 ans et a dé­jà pu­blié neuf ou­vrages. Les plus cri­tiques jugent ses livres pré­cieux et pré­ten­tieux, les autres vantent la poé­sie de ses longues phrases, son sens du dé­tail et un uni­vers à part. Son ami Pierre Le-Tan, des­si­na­teur no­tam­ment au New Yor­ker, dit par­ta­ger «la­même iro­nie sur la so­cié­té» : «J’aime son style ma­gni­fique,avec ce mé­lange de choses très drôles et plus graves, et, ajou­té àtout ça, une grande culture.» Le plus puis­sant des agents lit­té­raires hexa­go­naux, Fran­çois Sa­muel­son, re­pré­sen­tant Mi­chel Houel­le­becq et Vir­gi­nie Des­pentes, pa­rie sur le couple. De­puis 2015, «Nou­nours», comme l’ap­pelle la réa­li­sa­trice, s’oc­cupe du fi­nan­ce­ment d’Une jeu­nesse do­rée et des contrats lit­té­raires. Pour­tant, Si­mon Li­be­ra­ti est connu pour ti­rer le diable par la queue et né­go­cier des à-va­loir consé­quents. «Alors, il atrou­vé son maître!» , sou­rit le cé­lèbre agent. Ses livres se vendent bien mais sans plus, avec un maxi­mum (hors poche) de 34 400 pour Jayne Mans­field,1967 (Gras­set, 2011), qui a été sa­lué par le prix Fe­mi­na. Sa­muel­son ex­plique faire des «choix es­thé­tiques» : «Si­mon est un vrai ta­lent lit­té­raire, avec une mé­ta­phy­sique im­por­tante. Et il ya quelque chose d’ex­cep­tion­nel dans le des­tin d’Eva. Se­ra-t-elle ca­pable de­mon­trer qu’elle est une vraie réa­li­sa­trice?Elle acette es­pèce de fo­lie créa­trice né­ces­saire àl’en­fan­te­ment d’une oeuvre.» En at­ten­dant d’être un couple à suc­cès, ils pro­fitent d’être un couple ten­dance et mènent à mer­veille leur pe­tit ma­gis­tère de la hype. De­puis sep­tembre 2016, ils signent tous les deux mois dans la pres­ti­gieuse re­vue de Gal­li­mard, La Nou­velle re­vue fran­çaise ( NRF), une chro­nique, au titre ins­pi­ré du jour­nal de Mal­lar­mé : « La der­nière mode ». Il ré­dige l’in­tro­duc­tion, elle écrit le texte. «Eva aune plume ma­gni­fique» , re­marque le ré­dac­teur en chef, Mi­chel Cré­pu. Pour L’Of­fi­ciel, le duo teste chaque mois des pa­laces, à Mo­na­co ou Deau­ville. Il écrit, d’une plume sou­vent drôle, elle pho­to­gra­phie. En sep­tembre, pour va­rier, le pi­giste de luxe a même écrit un ar­ticle sur An­gèle Metz­ger, pe­tite amie de Lu­kas Io­nes­co. On n’y ap­prend rien sur la jeune étu­diante et man­ne­quin, mais dès le pre­mier pa­ra­graphe, toute la fa­mille est réunie, se pré­pa­rant pour une soi­rée Cha­nel : «Mont­martre,mar­di4­juillet, 20h45. “Tu­peux ou­vrir Tou­tou, c’est Lu­kas…” Tou­touc’est moi, la voix sor­tie nue du dres­sing c’est Eva…» Eva et Tou­tou le savent, à 52 ans et 57 ans, ils sym­bo­lisent tou­jours une époque de lé­gende : celle des an­nées Pa­lace. Quand la boîte de nuit ouvre en 1978, l’heure est à la lé­gè­re­té et à l’ex­cen­tri­ci­té, der­niers mo­ments d’in­sou­ciance avant le si­da et le chô­mage. Si­mon, ex-en­fant de choeur, a presque 18 ans et la fré­quen­te­ra de temps à autre. Avec sa gouaille de pa­ri­gote et ses robes im­pos­sibles, Eva, ba­by star de 12 ans, est, elle, une ha­bi­tuée. «Les pho­tos de sa mère scan­da­li­saien­ta­lors, se sou­vient son ami, Vincent Dar­ré, mais pas dans les mi­lieux d’in­tel­lec­tuels et d’ar­tistes. Au Pa­lace, nous étions pré­ten­tieux et ar­ro­gants, tout le monde nous dé­tes­tait. On vou­lait vivre comme dans un film.» En réa­li­té, Eva vit dans des foyers de la Ddass, car sa mère n’en a plus la garde. Per­sonne ne s’api­toie, il faut être joyeux. Sa fa­mille c’est la bande du Pa­lace, qui, grâce à ses looks, •••

••• par­vient tou­jours à en­trer. Outre Dar­ré, de fu­turs noms de la mode ou des arts : Ch­ris­tian Lou­bou­tin (de­ve­nu chaus­seur de luxe), Fa­ri­da Khel­fa (man­ne­quin et réa­li­sa­trice), Oli­via Put­man (de­si­gner), Ma­rieJeanne Pas­cal (pro­duc­trice), Ma­rie Bel­tra­mi (créa­trice), Fran­cis Dor­léans (jour­na­liste à Vogue)… «Ils étaient très chics et fi­nis­saient­très dé­jan­tés, se sou­vient Pa­qui­ta Pa­quin, alors em­ployée du club. Les sty­listes et grands cou­tu­riers étaient tous là –Mon­ta­na, La­ger­feld, Saint Laurent, Gaultier… –etob­ser­vaient ce groupe très créa­tif. » Les mi­lieux so­ciaux se mêlent, ho­mo, hé­té­ro et bi aus­si. Eva tombe amou­reuse d’Ed­wige, icône punk et phy­sio­no­miste du Pa­lace. De ces an­nées ar­dentes, dont beau­coup ne sont pas re­ve­nus, l’his­toire re­tien­dra un grand vent de li­ber­té, ce­lui qui porte les Io­nes­co-Li­be­ra­ti. «Ils sont de­ve­nus une re­pré­sen­ta­tion, lance Vincent Dar­ré, celle d’un couple un­der­ground.»

Dan­dy mau­dit, Li­be­ra­ti fe­ra de ses nuits fes­tives et dé­ca­dentes La source de son ins­pi­ra­tion. Son pre­mier livre, An­tho­lo­gie des ap­pa­ri­tions, pa­ru en 2004, est sa­lué comme le ro­man culte d’une ado­les­cence à la dé­rive, entre drogue, in­ceste et pros­ti­tu­tion. «Ilya­chez Si­mon une ma­nière àlaS­cott Fitz­ge­rald, ana­lyse l’édi­teur du ro­man, Fré­dé­ric Beig­be­der, alors chez Flam­ma­rion. On ne sait ja­mais s’il ap­prouve ce qu’il dé­crit ou s’il trouve que c’est dé­gueu­lasse. » L’écri­vain cultive le trouble. Sou­vent, ses écrits mettent mal à l’aise, c’est ex­près. Par­fois, ils créent la stu­peur, comme quand il avoue, en lec­teur de Sade, avoir «été ému sexuel­le­ment par le IIIe Reich» , dans une cri­tique des Bien­veillantes, de Jonathan Lit­tell, pu­bliée par La Re­vue lit­té­raire en sep­tembre 2008. L’écri­vain use de la pro­vo­ca­tion comme d’un exer­cice de style et place l’es­thé­tique bien au-des­sus de l’éthique. Dans Eva, il re­con­naît : «Jen’ai ja­mais cher­ché àsé­duire que l’élite.» C’est si chic. L’his­toire du couple d’ar­tistes est très ro­ma­nesque aus­si. Quand ils se ren­contrent en avril 2013, lors de dî­ners, elle n’est pas au mieux de sa forme, lui au plus mal. Il se re­met d’un in­farc­tus du myo­carde, boit, se drogue et mul­ti­plie les aven­tures sans len­de­main. «L’amour vrai naît dans la souf­france » , écri­ra-t-il. Ch­ris­tian Lou­bou­tin ra­conte la pre­mière fois, où Eva Io­nes­co, «sa­pe­tite soeur» , an­cienne ca­ma­rade du col­lège Paul-Va­lé­ry (12e), lui a par­lé de Si­mon Li­be­ra­ti. «Elle vient à mon bu­reau et m’an­nonce :“Je suis très amou­reuse d’un homme, je t’ap­porte un livre de lui que tu de­vrais ai­mer”, ce­lui sur Jayne Mans­field.“On va se ma­rier et je vou­drais que tu sois mon té­moin.” Je tape alors sur In­ter­net le nom de Si­mon et il ne sort que des his­toires de drogue, avec Beig­be­der et tout ça [les deux no­ceurs ont été ar­rê­tés par la po­lice en 2008, à la sor­tie d’une boîte bran­chée]. Là je gueule, et lui lance : “T’es folle”.Je­ne­peux pas être pour une union avec une es­pèce de dro­gué.» Alors elle or­ga­nise un dé­jeu­ner à trois. «Je­pars avec des aprio­ri né­ga­tifs, se sou­vient Lou­bou­tin. Au bout de cinq mi­nutes, je constate énor­mé­ment de gen­tillesse, d’at­ten­tion por­tée l’un àl’autre et un rap­port fu­sion­nel entre eux. Cha­cun est un mi­roir du dan­ger que l’autre aé­té pour lui-même. Il yaune es­pèce de gé­mel­li­té de leur fra­gi­li­té. Je me suis dit, c’est une forme de mi­racle.» Le ma­riage a lieu le 21 sep­tembre 2013 à la mai­rie du 18e, sui­vi d’un dé­jeu­ner dans le pen­thouse de Lou­bou­tin. Une tren­taine de per­sonnes sont in­vi­tées, dont Pierre Le-Tan, Ma­nuel Car­cas­sonne, le di­rec­teur de Stock, les pho­to­graphes Pierre et Gilles, Isa­belle Hup­pert et, bien sûr, toute la bande du Pa­lace, de­ve­nue une sorte de che­va­le­rie qui ne cesse de s’en­trai­der. La jour­née s’achève par une soi­rée mas­quée, avec quatre-vingts per­sonnes, dans l’hô­tel par­ti­cu­lier de la créa­trice Ma­rie Bel­tra­mi. Ma­nuel Car­cas­sonne en est tout dé­con­cer­té : «Je me sou­viens de mon éton­ne­ment idiot de voir ces deux sur­vi­vants sca­ri­fiés,qui au­raient dû mou­rir vingt-cinq fois, être en­semble de fa­çon presque… bour­geoise.» L’écri­vain a trou­vé sa muse. Lui, «qui cultive l’am­bi­guï­té per­ma­nente entre la fic­tio­net la réa­li­té, le pas­sé et le pré­sent» , dixit son édi­trice Alice d’An­di­gné chez Stock, se per­suade que c’est à Eva qu’il pen­sait en pei­gnant Ma­ri­na dans son pre­mier livre. «Si­mon est fas­ci­né par l’idée d’avoir trou­vé la per­sonne qui lui était des­ti­née» , re­marque Ch­ris­tian Lou­bou­tin. L’amou­reux tran­si confie : «Quand je suis àcô­té d’Eva sous la pluie, avec une robe qui traîne jusque par terre, qu’il n’y apas de taxi et que j’en suis li­mite àre­ce­voir des coups de por­table sur la tête, je sais que je suis vrai­ment, vrai­ment àma­place.» Tout de suite, il veut écrire un livre sur elle. Elle re­fuse. Il ne né­go­cie pas son ac­cord contre un lif­ting, comme il l’a rap­por­té. «Çal’amu­sait de ra­con­ter ça, cor­rige Eva Io­nes­co, mais cette opé­ra­tion, je l’ai payée en grande par­tie, et ça c’est très mal pas­sé. Le lif­ting aex­plo­sé. Mais main­te­nant, ça va.» Si­mon Li­be­ra­ti passe un autre deal : son aide pour le scé­na­rio d’Une jeu­nesse do­rée contre le livre. En 2015, sort Eva (30000 exem­plaires, chez Stock), dé­cla­ra­tion d’amour très belle et un brin cruelle. « Eva, jel’ai ai­mé et je l’ai dé­tes­té, juge l’in­té­res­sée. J’en­ai­beau­coup vou­lu àSi­mon de pren­dree­no­tage mon his­toire et de re­ve­nir sur ma re­la­tion avec ma mère. En même temps, c’est un ma­gni­fi­que­livre d’amour.» Iri­na Io­nes­co a es­sayé en vain de faire in­ter­dire l’ou­vrage. Se­lon Isa­belle Cha­zot, «Si­mon atou­jours ai­mé les­femmes fortes» : «Eva c’est la trois en une des muses bau­de­lai­riennes, la sé­duc­trice, la soeu­ret l’ange. Il l’as­pire dans son es­pace lit­té­raire.» Mais la muse est re­belle et son ro­man In­no­cence se­ra sa ré­ponse. Tous deux ac­tionnent une vraie ma­chine à fan­tasmes. Leurs amis les com­parent à des couples de lé­gende : Ma­ri­lyn Mon­roe et Ar­thur Miller, Liz Tay­lor et Ri­chard Bur­ton, Fitz­ge­rald et Zel­da, Ga­la et DalÍ. Di­sons que ce sont de bons amis… De son cô­té, Si­mon Li­be­ra­ti re­con­naît qu’il a tou­jours été fas­ci­né par le «beau couple» , tels Mick et Bian­ca Jag­ger ou Keith Ri­chards et Ani­ta Pal­len­berg, en­core des his­toires de muses et de pyg­ma­lions. En­fin, quand leurs proches les ima­ginent en train d’écrire dans leur mai­son de Long­pont (Aisne), alors là, ils entrent qua­si en transe. «On­di­rait les écri­vains Paul et Ja­neBowles àTan­ger!» , fré­mit Beig­be­der. Il a beau faire doux ce sa­me­di 14 oc­tobre, Long­pont ne res­semble pas vrai­ment à Tan­ger. Au sud de Sois­sons, le vil­lage est en­tou­ré par la fo­rêt. Avec le pho­to­graphe et le couple my­thique, nous avons fait la route de­puis Pa­ris. Eva Io­nes­co est de mau­vaise hu­meur. Face à une ab­baye cis­ter­cienne en par­tie dé­truite, leur lieu de ré­demp­tion a des airs de re­paire d’ar­tistes : sol en tom­mettes, meubles chi­nés de bric et de broc, pein­tures et des­sins de Li­be­ra­ti au mur… Il est 10h30, Eva Io­nes­co a faim. Son homme lui fait cuire deux steaks sur­ge­lés. Dans son grand bu­reau, il écrit sur le coin d’une table en­com­brée d’ou­vrages (Ba­taille, Gins­berg, Ara­gon, son cher Ner­val…), deux à trois heures tous les ma­tins. L’après-mi­di, ils marchent dans les bois. Eva Io­nes­co a fi­ni ses steaks : «Ya­pas de cho­co­lat dans cette mai­son, Tou­tou?» Elle est de meilleure hu­meur. Entre ces amants fra­giles, on sent de l’ad­mi­ra­tion et un jeu per­ma­nent. Elle nous em­mène à l’étage, dans son bu­reau ta­pis­sé de toile de Jouy, où elle a ré­di­gé In­no­cence, trois ans du­rant. «Si­mon m’a don­né l’éner­gie d’écrire » , confie-t-elle. Il lui a pré­sen­té une de ses édi­trices, Ju­liette Joste, chez Gras­set, qui nous a ra­con­té ce mo­ment : «Ave­cune sin­cé­ri­téa­mou­reu­se­to­tale, il m’a dit : “Tu­ver­ras le grand écri­vain, c’est elle.”» En­suite, tous les mois, elle a échan­gé avec Eva Io­nes­co. L’écri­ture a été «par­fois très dif­fi­cile» , avoue l’au­teure : «Je­des­cen­dais, je criais, je re­mon­tais ou j’al­lais dans la­fo­rêt.» Au­jourd’hui, elle se sent «plus li­bé­rée» . «Jem’étais ima­gi­née que mon père était un mec qui avait fait des trucs épou­van­tables, ex­plique-t-elle, que j’avaisdes gènes de na­zi. Il s’es­ten­ga­gé­dans­la Waf­fen-SS, mais, en­fin,ce n’était pas un ter­rible na­zi.» Elle a dé­jà si­gné pour un deuxième livre, au­to­bio­gra­phique en­core. Le couple quitte «la­cam­pagne» – comme ils disent en bons Pa­ri­siens – le soir même. La réa­li­sa­trice a des ren­dez-vous pour son film. Si­mon pré­pare une va­lise. «Je­vais aux Mal­dives pas­ser trois nuits au pa­lace Che­val Blanc, pour L’Of­fi­ciel, ri­gole-t-il. Je dois faire de l’hy­dra­vion. Mais j’ai en­vie d’y al­ler comme de me pendre.» Avec son short de bain rose à fleurs ta­hi­tiennes dans les mains, il a sou­dain l’air per­du. Si­mon Li­be­ra­ti a un sou­ci : Eva Io­nes­co n’a pas le temps de par­tir avec lui.

Le couple a fait de sa mai­son de Long­pont son havre d’écri­ture. Ci-des­sous, le bu­reau de Si­mon Li­be­ra­ti. À droite, ce­lui d’Eva Io­nes­co, à l’étage.

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