L’îleMau­rice vuedes “hauts”

Magazine M - - Le Dossier - Par Ch­loé Ae­be­rhardt

Plon­gée dans les la­gons et re­pos dans un re­sort de luxe : c’est en gé­né­ral le me­nu d’un sé­jour sur l’île de l’océan In­dien. Pour­tant d’autres op­tions existent. Des hé­ber­ge­ments à flanc de mon­tagne per­mettent d’ex­plo­rer des pay­sages luxu­riants et des contrées moins fré­quen­tées.

Il y avait donc bien un mal­en­ten­du. Un ter­ri­toire que l’on pen­sait connaître, et dont on ne sa­vait rien. Mau­rice, an­cienne co­lo­nie néer­lan­daise, fran­çaise, puis bri­tan­nique, à l’est de La Réunion et de Ma­da­gas­car, fait par­tie des îles les plus cé­lèbres de l’océan In­dien. L’an der­nier, elle a at­ti­ré près de 1,3 mil­lion de tou­ristes, dont 270 000 Fran­çais. Sa cen­taine d’hô­tels, es­sen­tiel­le­ment des re­sorts de luxe si­tués en bord de mer, sont ré­pu­tés pour la beau­té de leurs plages et la qua­li­té de leur ser­vice. On y est tel­le­ment bien, avec pa­ra­sol de paille, piña co­la­da et mo­de­lage crâ­nien à 17 heures, qu’on n’en sort pas du sé­jour. Ou alors une fois, pour la dé­cul­pa­bi­li­sante « ex­cur­sion ». De ce pays, dont on di­ra en ren­trant, par un vain abus de lan­gage, qu’on l’a « fait », comme on a « fait » le Cos­ta Ri­ca ou l’Aus­tra­lie, on n’au­ra rien vu, ou si peu. À ce titre, l’île Mau­rice est peut-être la plus mé­con­nue des terres connues. L’ex­plo­ra­tion com­mence là où s’ar­rête le sable. In­utile d’al­ler bien loin – de toute fa­çon, en voi­ture, l’île se tra­verse en à peine plus d’une heure. De­puis la plage su­rins­ta­gram­mée du Morne, il faut quinze mi­nutes pour ga­gner les « hauts ». Dans le vil­lage de Cha­ma­rel, de pe­tites mai­sons créoles coif­fées de tôle on­du­lée ri­va­lisent de poé­sie, bri­co­lée avec les moyens du bord : murs co­lo­rés, lam­bre­quins sus­pen­dus en bout de toit, mas­sifs de fleurs em­brous­saillés. Les chiens errent dans la rue prin­ci­pale, entre les champs de canne et d’ana­nas. Peint sur la fa­çade d’un res­tau­rant, un do­do aux traits naïfs sou­haite la bien­ve­nue aux clients. « Lorsque nous avons ou­vert notre bou­tique ho­tel, on nous a dit que ce­la ne mar­che­rait pas. Que l’hô­tel­le­rie, à Mau­rice, c’était sur la mer », se sou­viennent Vir­gi­nie et Jean-Marc La­gesse, pro­prié­taires du La­kaz Cha­ma­rel. Une quin­zaine d’an­nées plus tard, tou­ristes et voya­gistes n’en fi­nissent pas de louer le confort des vingt chambres dis­sé­mi­nées sur les douze hec- tares de jar­din. Au som­met du do­maine, de­puis la ter­rasse des suites les plus luxueuses (100 m2, pis­cine pri­vée), la vue sur le la­gon du Morne et les mon­tagnes de Ri­vière Noire est si dé­ga­gée et plon­geante que l’on se croi­rait aux com­mandes d’un avion. « Les tou­ristes sont de moins en moins sé­den­taires et de plus en plus in­dé­pen­dants, veut croire Jean-Marc La­gesse. Plus be­soin de dan­ser de­vant eux pour les amu­ser. Au La­kaz, la spé­cia­li­té, c’est qu’il n’y a pas d’ani­ma­tion. » Les vi­si­teurs sont en­cou­ra­gés à re­mon­ter l’al­lée de pal­miers, à ou­vrir le por­tail en fer for­gé et à voir du pays. Dans les en­vi­rons, les ac­ti­vi­tés ne manquent pas. L’as­cen­sion du pi­ton du Ca­not (526 m, deux heures al­ler­re­tour) se fait de­puis un sen­tier de ran­don­née au dé­part du res­tau­rant Le Cha­ma­rel. À deux ki­lo­mètres du vil­lage, les ri­vières Saint­De­nis et Viande Sa­lée ali­mentent une cas­cade digne du Monde per­du : l’eau se jette d’un plon­geoir na­tu­rel haut de cent mètres dans un cra­tère cer­né par la jungle. La vé­gé­ta­tion s’ar­rête net sur le site voi­sin des Terres des 7 Cou­leurs, une bi­zar­re­rie géo­lo­gique faite de dunes de terre nue aux dif­fé­rentes teintes de brun, d’ocre, de rose et de bleu. Le phé­no­mène, d’ori­gine vol­ca­nique, s’ex­plique par la forte concen­tra­tion de fer et d’alu­mi­nium. Mal­gré les pluies tor­ren­tielles qui s’abattent ré­gu­liè­re­ment sur l’île, les cou­leurs ne se mé­langent ja­mais, ni ne ter­nissent.

Des trois flancs of­ferts à l’océan, il en est un que l’hô­tel­le­rie a ou­blié : la côte sud. Trop ac­ci­den­tée. Ren­dez-vous compte, il n’y a presque pas de la­gon. Des brèches dans le ré­cif co­ral­lien au­to­risent le large à re­joindre la terre. La ren­contre des fa­laises et des vagues y est ex­plo­sive. « Je pré­fère le sud, confie Laurent Mar­rier d’Unien­ville. Les re­sorts sont plu­tôt sur la côte ouest, abri­tée du vent, idéale pour les cou­chers de so­leil. Le sud est plus sau­vage. » Il y a un an et de­mi, cet in­gé­nieur s’est re­con­ver­ti dans le tou­risme en lan­çant Elec­tro-Bike Dis­co­ve­ry, une agence de lo­ca­tion de vé­los élec­triques. Lui aus­si a dû convaincre les scep­tiques. « Les hô­te­liers étaient fri­leux. Ils pen­saient qu’avec le re­lief de l’île et la cir­cu­la­tion,

••• per­sonne ne vou­drait faire du vé­lo. » Ils avaient tort. En une pe­tite jour­née de ba­lade entre Bel Ombre et Souillac, on dé­couvre la baie de Ja­co­tet, vé­ri­table nid à pi­rates au

xviiie siècle, une an­cienne usine su­crière, une plage où des femmes hin­douistes font quo­ti­dien­ne­ment des of­frandes à la mer. À chaque fois, Laurent des­cend de vé­lo et ra­conte : l’his­toire de La Buse, pro­fes­sion­nel de l’abor­dage ( « mieux que Pi­rates des Ca­raïbes »), l’âge d’or de la canne à sucre, la co­ha­bi­ta­tion pa­ci­fique entre les Créoles, des­cen­dants d’es­claves, les In­diens et les Chi­nois, ve­nus prê­ter main­forte dans les champs de canne et les com­merces après l’abo­li­tion de la traite des Noirs, et les Fran­co-Mau­ri­tiens, cette mi­no­ri­té blanche dont il fait par­tie.

Sur la côte est, un autre dé­fri­cheur, Julien Guf­flet, a fon­dé Oten­tic Eco Tent Ex­pe­rience, un vil­lage de tentes sa­fa­ri tout confort au bord de la Grande Ri­vière Sud-Est, qui se dé­verse dans l’océan au ni­veau du vil­lage de Deux Frères. Des kayaks sont en libre-ser­vice. Une de­mi-heure suf­fit pour re­mon­ter le cours d’eau jus­qu’à la cas­cade. Une heure, si l’on fait des pauses pour ob­ser­ver les ma­caques de Ja­va qui peuplent les arbres de la man­grove. Im­por­tés au xviie siècle par les Hol­lan­dais, qui s’en ser­vaient comme ani­maux de com­pa­gnie, ces singes, en sur­nombre, font des ra­vages par­tout où ils passent : ils cassent les branches des arbres, dé­truisent les plan­ta­tions de canne à sucre, bou­lottent graines, fruits, oeufs de pi­geons roses et d’oi­seaux à lu­nettes. Mieux vaut gar­der ses dis­tances : long­temps bra­con­nés, les « za­ko » se montrent par­fois agres­sifs. Bien sûr, les bons ra­meurs peuvent pour­suivre et des­cendre la ri­vière jus­qu’à l’em­bou­chure. Les jours de pluie sou­te­nue, la terre dé­vale la pente avec tant d’ar­deur que l’eau vire au rouge. Le jeu consiste alors à re­pé­rer et à fran­chir la fron­tière chro­ma­tique qui sé­pare la ri­vière, ocre, de l’océan.

1_ Cu­rio­si­té de l’île, les Terres des 7 Cou­leurs, un phé­no­mène d’ori­gine vol­ca­nique dû à la pré­sence de fer et d’alu­mi­nium. 2_ Sur la côte est, l’Oten­tic Eco Tent Ex­pe­rience pro­pose un hé­ber­ge­ment en pleine na­ture, une dé­cou­verte de la cuisine lo­cale (4) et des ac­ti­vi­tés spor­tives. 3_ Des ha­bi­tantes du vil­lage de Cha­ma­rel.

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