Glo­ria All­red, l’avo­cate qui traque les pré­da­teurs sexuels.

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Glo­ria all­red est aux aGres­sions sexuelles ce qu’erin Bro­cko­vich est à l’environnement. Une pion­nière. De­puis plus de qua­rante ans, en­vers et contre les puis­sants, l’avo­cate dé­fend les femmes vic­times d’abus de pou­voir. Sa spé­cia­li­té : les af­faires à grand spec­tacle. Son nom est mê­lé à la plu­part des scan­dales im­pli­quant des cé­lé­bri­tés : O. J. Simp­son, Ro­man Po­lans­ki, Ti­ger Woods, Bill Cos­by, contre le­quel elle a réuni 33 ac­cu­sa­trices, Do­nald Trump, qu’elle pour­suit en dif­fa­ma­tion – faute de mieux – pour avoir trai­té de « men­teuse » l’une de ses clientes, l’an­cienne concur­rente de « The Ap­pren­tice Sum­mer » Zer­vos. Et, bien sûr, Har­vey Wein­stein. Le 20 oc­tobre, l’an­cienne ac­trice Hea­ther Kerr s’est jointe au choeur des femmes qui ac­cusent le pro­duc­teur hol­ly­woo­dien d’avoir ex­hi­bé son pé­nis de­vant elles. Dé­cor : le ca­bi­net ju­ri­dique de Glo­ria All­red, à Los An­geles. À chaque fois, le

••• pro­to­cole est le même. Vê­tue d’une veste de tailleur ou d’un pull de cou­leur vive (le plus sou­vent rouge – red –, en ré­fé­rence à son nom), ins­tal­lée de­vant une bi­blio­thèque rem­plie de livres de droit, Glo­ria pré­sente la vic­time à la presse, avant de la lais­ser ex­po­ser les faits. Quand la plai­gnante a ter­mi­né, elle lui passe un mou­choir en pa­pier, la ré­con­forte d’un hug pho­to­gé­nique et re­part à l’as­saut du pré­da­teur. Peu im­porte que les vic­times n’aient pas por­té plainte im­mé­dia­te­ment et que les faits soient pres­crits. Peu im­porte qu’elle se voit re­pro­cher de s’at­ta­quer aux cé­lé­bri­tés pour se faire de la pu­bli­ci­té. Glo­ria All­red re­ven­dique ce qu’elle ap­pelle une pra­tique « créa­tive » de la dé­fense. Elle joue le tri­bu­nal de l’opi­nion, pour que les femmes soient « en­ten­dues », au moins dans les mé­dias. Suc­cès to­tal de ce point de vue : se­lon le Los An­geles Ma­ga­zine, les cou­pures de presse rem­plissent plus de cent vingt vo­lumes dans ses bu­reaux de Wil­shire bou­le­vard. Quant à sa pré­fé­rence pour les cé­lé­bri­tés, Me All­red ren­voie à la liste de ses clientes qui n’en étaient pas. Les dé­te­nues des pri­sons de Los An­geles qui ont ob­te­nu le droit d’ac­cou­cher sans leurs me­nottes en 1984. Les ou­vrières agri­coles sous­payées, pour les­quelles elle a ar­ra­ché 1,68 mil­lion de dol­lars d’in­dem­ni­tés en 2008. Ou, cette an­née, les deux jeunes en­ga­gées du corps des ma­rines, Eri­ka But­ner et Ma­ri­sa Woy­tek, fu­rieuses d’avoir dé­cou­vert leurs pho­tos dé­nu­dées li­vrées en pâ­ture à un groupe Fa­ce­book re­grou­pant plus de 30 000 mi­li­taires. Glo­ria All­red, 76 ans, n’était pas des­ti­née au droit. Fille unique d’un re­pré­sen­tant de com­merce, elle gran­dit à Phi­la­del­phie dans une fa­mille juive aux re­ve­nus mo­destes. En pre­mière an­née d’uni­ver­si­té, elle ren­contre Pey­ton Bray, qui de­vient son ma­ri. En troi­sième an­née, elle met au monde leur fille Li­sa. En der­nière an­née, elle di­vorce. Elle a une deuxième ex­pé­rience du ma­riage – et du di­vorce - dans les an­nées 1980. Après quoi, elle dé­cide qu’elle n’a « pas le temps ». Pas plus qu’elle ne prend de va­cances ou ne pa­resse dans sa mai­son de Ma­li­bu, au bord de l’Océan. Le tour­nant, dans sa vie, a Lieu en 1967. eLLe est ins­taL­Lée à Los an­geLes, où elle en­seigne dans le quar­tier noir de Watts, un an après les émeutes ra­ciales. En va­cances à Aca­pul­co, elle est vio­lée par un mé­de­cin lo­cal, après avoir ac­cep­té son in­vi­ta­tion à dî­ner. En­ceinte, elle tente d’avor­ter. C’est illé­gal aux états-Unis et elle fi­nit aux ur­gences avec une hé­mor­ra­gie. Elle n’a ja­mais par­don­né à l’in­fir­mière qui es­pé­rait que l’ex­pé­rience lui avait « ser­vi de le­çon ». Elle s’ins­crit à la fa­cul­té de droit de Loyo­la à Los An­geles. En 1976, elle ouvre ce qui est de­ve­nu le pre­mier ca­bi­net ju­ri­dique du pays pour la dé­fense des droits des femmes. En qua­rante ans, elle se flatte d’avoir « ga­gné des cen­taines de mil­lions de dol­lars pour les vic­times ». Glo­ria All­red re­pré­sente deux femmes qui ont eu à su­bir les avances de Har­vey Wein­stein. D’autres l’ont contac­tée. Son ob­jec­tif n’est pas d’in­ten­ter un pro­cès - là aus­si, dans la plu­part des cas, les faits sont pres­crits - mais d’ob­te­nir que le pro­duc­teur ac­cepte un pro­ces­sus d’ar­bi­trage. À dé­faut de con­dam­na­tion, elle veut une in­dem­ni­sa­tion. C’est aus­si la pro­po­si­tion qu’elle avait faite à Bill Cos­by. L’ani­ma­teur a re­fu­sé. Ré­sul­tat : alors qu’il n’est pour­sui­vi que pour un dos­sier cri­mi­nel, il fait face à un tor­rent d’ac­cu­sa­tions pa­ral­lèles. Celles des clientes de Glo­ria All­red qui ne de­mandent qu’à té­moi­gner que, elles aus­si, ont eu à su­bir les avances de la ve­dette. L’avo­cate compte sur l’ef­fet de nombre pour in­fluen­cer les dé­bats. Ses dé­trac­teurs l’ac­cusent de ten­ta­tive « d’ex­tor­sion ». La fille de Glo­ria, Li­sa Bloom, 56 ans, marche sur les traces de sa mère. Elle aus­si a ou­vert un ca­bi­net de dé­fense des droits des femmes ; elle aus­si court les stu­dios de té­lé­vi­sion. Par­mi ses clientes, trois des em­ployées qui ont ac­cu­sé l’ani­ma­teur de Fox News Bill O’Reilly de har­cè­le­ment. Après avoir ver­sé plusieurs di­zaines de mil­lions de dol­lars pour étouf­fer six plaintes, la chaîne a pré­fé­ré se sé­pa­rer de lui au prin­temps. « Ça de­vient trop cher pour les com­pa­gnies », se ré­jouit Glo­ria. Har­vey Wein­stein croyait-il neu­tra­li­ser l’épou­van­tail Glo­ria All­red en re­cru­tant sa fille ? Peu avant les pre­mières ré­vé­la­tions du New York Times, le pro­duc­teur l’a en ef­fet en­ga­gée comme « conseillère ». La Wein­stein Com­pa­ny a aus­si dé­ci­dé de pro­duire une sé­rie à par­tir du livre de l’avo­cate sur le meurtre du jeune Tray­von Mar­tin. Dans un pre­mier temps, Li­sa Bloom a sem­blé plai­der les cir­cons­tances at­té­nuantes : « Har­vey a ad­mis qu’il avait com­mis des er­reurs. Il a com­men­cé une thé­ra­pie. C’est un di­no­saure qui ap­prend de nou­velles mé­thodes. » Glo­ria All­red n’a pas cil­lé. Elle a ex­pli­qué qu’elle lais­sait à sa fille le choix de ses pro­pos et de ses clients, mais que son ca­bi­net à elle dé­fen­dait les vic­times, non les pré­da­teurs sexuels. Deux jours après, Li­sa Bloom rom­pait avec Har­vey Wein­stein. Et Glo­ria « re­cru­tait » ses pre­mières plai­gnantes contre le po­ten­tat de Hol­ly­wood. « Har­vey et les autres, vous êtes fi­nis, a-t-elle cla­mé. L’équi­libre des pou­voirs a chan­gé. » Co­rine Lesnes

Le 20 oc­tobre, Glo­ria Alll­red (à gauche) et sa cliente Hea­ther Kerr dé­noncent les pra­tiques abu­sives de Har­vey Wein­stein.

Li­sa Bloom (à gauche), la fille de Glo­ria All­red suit le che­min de sa mère (ici le 8 mars à Londres, avec sa cliente Wen­dy Walsh, qui ac­cuse l’ani­ma­teur de Fox News Bill O’Reilly de har­cè­le­ment sexuel).

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