Anne Frank, Hal­lo­ween et le mau­vais goût.

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Hal­lo­weenCos­tumes.Com, un site amé­ri­Cain de vente en ligne, pen­sait avoir trou­vé “la” bonne idée : un dé­gui­se­ment tout à fait ori­gi­nal à pro­po­ser aux ados las­sés des masques de Fran­ken­stein, des robes de Reine des neiges et des cos­tumes de ci­trouille. On ne sait dans quel es­prit le pro­jet a ger­mé, mais le site a sans doute ex­plo­sé les li­mites du mau­vais goût et de l’in­dé­cence en pro­po­sant à ses ache­teurs une te­nue… d’Anne Frank. Bé­ret vert, robe d’éco­lière bleue et be­sace en ban­dou­lière : très an­nées 1940, tout ça. Une époque si mar­rante que le jeune man­ne­quin ar­bo­rant cette te­nue, tête in­cli­née et main sur la hanche, sou­rit de bon coeur. « Amu­sant », il est vrai, de cé­lé­brer ain­si, pour 25 dol­lars TTC, le sou­ve­nir d’une jeune fille em­por­tée par le ty­phus à 15 ans, au camp na­zi de Ber­gen-Bel­sen où elle avait été dé­por­tée. Pe­tit rap­pel, ap­pa­rem­ment né­ces­saire. « An­ne­lein » – « Pe­tite Anne », le sur­nom que lui don­naient ses proches – Frank avait dû vivre ca­chée dans l’an­nexe de la firme Opek­ta, la pe­tite en­tre­prise de son père, au coeur d’Am­ster­dam. Jus­qu’à ce que des hommes de la Grüne Po­li­zei, sans doute in­for­més par un dé­non­cia­teur ja­mais iden­ti­fié, viennent cueillir les huit oc­cu­pants. Seul Ot­to, le père, al­lait re­ve­nir des camps, contrai­re­ment à Anne, Mar­got, sa deuxième fille, et Edith, son épouse. Contrai­re­ment aus­si à leurs quatre amis, ter­rés avec eux au n° 263 du Prin­sen­gracht. Une grande par­tie des 160 000 juifs des Pays-Bas, un État qui a af­fi­ché une grande do­ci­li­té face à l’oc­cu­pant al­le­mand en ex­cluant très vite cette po­pu­la­tion de toute vie so­ciale, n’a d’ailleurs pas sur­vé­cu. La jeune fille juive fut re­cluse dans l’an­nexe de juillet 1942 à l’été 1944. Con­si­gnant son ex­pé­rience dans un jour­nal, de­ve­nu l’un des ou­vrages les plus cé­lèbres et les plus lus de la lit­té­ra­ture mon­diale. Trois ver­sions en ont été pu­bliées, ré­édi­tées ré­cem­ment et en­ri­chies des contes et des pe­tites his­toires écrites par la jeune Anne (Anne Frank, L’In­té­grale, Cal­mann-Lé­vy, 35 eu­ros). On ignore si les ven­deurs d’Hal­lo­weenCos­tumes ont lu ce livre et en ont conclu, avec les mi­lieux ré­vi­sion­nistes et né­ga­tion­nistes, qu’il n’était qu’un mon­tage. Ou s’ils ont consi­dé­ré, comme quelques cercles in­tel­lec­tuels pré­su­més bien­pen­sants, que l’émo­tion qu’il pro­voque n’est due qu’à un ex­cès de sen­ti­men­ta­lisme. Tou­jours est-il qu’il au­ra fal­lu les pro­tes­ta­tions in­di­gnées de cen­taines d’in­ter­nautes pour que Fun.com (!), pro­prié­taire du site Hal­lo­weenCos­tumes, re­tire le dé­gui­se­ment de son offre et pré­sente ses ex­cuses. En pré­ci­sant qu’il re­fu­sait toute ex­ploi­ta­tion com­mer­ciale d’une his­toire se rat­ta­chant à la Shoah et en sou­li­gnant que la te­nue pro­po­sée était, en fait, des­ti­née aux pièces de théâtre ou aux fêtes sco­laires – ce qui, a prio­ri, ne rend pas l’af­faire plus ac­cep­table. res­peC­ter la mé­moire de la jeune fille d’am­ster­dam n’est dé­ci­dé­ment pas une mince af­faire. Le Fonds Anne Frank, créé en Suisse par Ot­to Frank pour per­pé­tuer le sou­ve­nir de sa fille, et la Fon­da­tion Anne-Frank, qui gère la mai­son-mu­sée d’Am­ster­dam, sont eux-mêmes en­trés fré­quem­ment en conflit quand il s’est agi d’adap­ter le livre, même pour les pro­jets les plus res­pec­tueux. La jeune Anne n’au­rait, en tout cas, pas rê­vé de de­ve­nir une icône politique ou une gra­vure de mode pour Web shop. Elle était une ado im­pé­tueuse, rê­veuse, co­lé­rique, cou­tu­mière de dis­putes avec sa mère. « Une jeune fille mo­derne, vic­time d’un scan­dale, ce­lui de n’avoir sim­ple­ment pu vivre sa vie », ré­su­mait, en 2014, Jes­si­ca Dur­la­cher, cos­cé­na­riste d’Anne, une très belle pièce, mon­tée à Am­ster­dam sur la base du cé­lé­bris­sime Jour­nal. Jean-Pierre Stroo­bants

Se dé­gui­ser en Anne Frank pour Hal­lo­ween… Le site amé­ri­cain fun.com trou­vait ce­la « amu­sant ». Il a de­puis re­ti­ré les pa­no­plies de la vente.

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