Le DVD de Sa­muel Blu­men­feld

De re­tour dans un Ber­lin qu’il re­dé­couvre à peine, où il ne trouve pas sa place, Fritz Lang dé­cide de s’at­te­ler à un film bru­tal évo­quant les dures réa­li­tés de la guerre froide. Un conflit dont l’épi­centre est Ber­lin.

Magazine M - - Le Sommaire -

“Le Dia­bo­lique Doc­teur Ma­buse”, de Fritz Lang.

Au DÉ­But DE L’An­nÉE 1958, Fritz Lang re­tourne pour la pre­mière fois en Al­le­magne, qu’il avait quit­tée en 1933. Le pro­duc­teur ber­li­nois Ar­tur Brau­ner lui a pro­po­sé de tour­ner un dip­tyque, Le Tigre du Ben­gale et Le Tom­beau hin­dou, à par­tir d’un scé­na­rio que Lang avait écrit dans les an­nées 1920. Les deux films sont un suc­cès. Ar­tur Brau­ner pousse en­suite Lang à tour­ner une nou­velle ver­sion des aven­tures du Doc­teur Ma­buse, le gé­nie du crime se dis­si­mu­lant sous de mul­tiples iden­ti­tés, ima­gi­né au dé­but des an­nées 1920 par le ro­man­cier luxem­bour­geois Nor­bert Jacques. Ce per­son­nage, Lang l’a dé­jà por­té deux fois à l’écran, avec Doc­teur Ma­buse le joueur (1922) et Le Tes­ta­ment du doc­teur Ma­buse (1933), son der­nier film avant son exil amé­ri­cain. Le réa­li­sa­teur as­su­rait que ce film de­vait se re­gar­der comme une mé­ta­phore de la ter­reur hit­lé­rienne, avec d’au­then­tiques slo­gans na­zis mis dans la bouche des per­son­nages de l’or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle du mys­té­rieux Ma­buse. En 1933, ce der­nier in­car­nait da­van­tage la peur du désordre que la crainte de l’ar­ri­vée du fas­cisme. Sor­ti en 1960 en Al­le­magne, et l’an­née sui­vante en France, Le Dia­bo­lique Doc­teur Ma­buse, qui se­ra son der­nier film, dé­crit tout autre chose. Le réa­li­sa­teur a ac­cep­té, à contre­coeur, de re­prendre le flam­beau du gé­nie du mal au­quel son ci­né­ma est iden­ti­fié. En mai 1960, au dé­but du tour­nage, Lang ima­gine un com­plot dans un hô­tel, le Louxor, au­tre­fois amé­na­gé par les na­zis, et truf­fé de mi­cros, de ca­mé­ras et vitres tein­tées, où il de­vient pos­sible d’es­pion­ner les oc­cu­pants et de sur­veiller leurs faits et gestes. Le doc­teur Ma­buse cherche à y pié­ger un in­dus­triel amé­ri­cain de l’industrie nu­cléaire et à pro­vo­quer une ca­tas­trophe. Le titre al­le­mand du film, Die 1000 Au­gen des Dr. Ma­buse (« Les mille yeux du doc­teur Ma­buse ») , plus pré­cis et poé­tique, illustre les in­ten­tions de Lang : les tech­no­lo­gies mo­dernes consti­tuent une me­nace, les nou­veaux modes de sur­veillance étant des moyens d’as­ser­vis­se­ment iné­dits. L’uni­vers in­fer­nal rê­vé par les na­zis a per­du­ré. Dans l’ul­time film de Fritz Lang, le plus frap­pant reste moins la pa­ra­noïa pro­phé­tique que le re­gard por­té sur Ber­lin. En ap­pa­rence, tout a chan­gé. Mais, dans les faits, rien n’a vrai­ment bou­gé. Lang constate avec tris­tesse la ré­ap­pa­ri­tion des graf­fi­tis an­ti­sé­mites dans les ci­me­tières, le mi­li­ta­risme re­vient à la mode en Al­le­magne, et on mi­ni­mise dé­jà les chambres à gaz. Le dia­bo­lique doc­teur Ma­buse a en par­tie ga­gné. Le Dia­bo­lique Doc­teur Ma­buse, de Fritz Lang, édi­té en DVD et en Blu-ray par ESC Édi­tions.

Dans son der­nier film (avec Gert Fröbe et Wolf­gang Preiss), sor­ti en 1960, Fritz Lang constate que le rêve na­zi n’est pas mort. Pages co­or­don­nées par Clé­ment Ghys, avec émi­lie Gran­ge­ray

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