L’ÉDI­TO

Maison Côté Ouest - - RESSOURCE - PAR SO­NIA LAZ­ZA­RI

IJe l’avais vu d’abord de Can­cale, ce châ­teau de fées plan­té dans la mer (…). J’al­lai vers lui le len­de­main dès l’aube, à tra­vers les sables, l’oeil ten­du sur ce bi­jou mons­trueux, grand comme une mon­tagne, ci­se­lé comme un ca­mée et va­po­reux comme une mous­se­line. Guy de Mau­pas­sant

l est de ces lieux mi­roirs qui se confondent avec leur territoire et s’y im­posent comme une évi­dence : où mieux que dans l’Ouest mys­té­rieux et mys­tique pou­vait briller une fan­tas­ma­go­rie aus­si trou­blante, aus­si hyp­no­tique, que le Mont-Saint-Mi­chel ? Le long du che­min de ronde de l’ab­baye, quand le re­gard suit la ba­taille na­crée que se livrent, en rose et bleu, puis en rouge et vert, le ciel et la mer, cha­cun vit son mo­ment d’éter­ni­té. Le temps n’est plus. Sus­pen­du au bon vou­loir de ce duo de ma­gi­ciens-poètes. Ma­rée haute. La mer en­serre ja­lou­se­ment son en­fant ché­ri, sa Mer­veille. Nous voi­là plon­gés dans l’ir­réel de cette ab­baye, de ce cloître, qui, sou­dai­ne­ment, ne nous semblent plus tout à fait l’oeuvre des hommes, la lu­mière et la la­gune nous en­sor­cellent ; cette nuance là-bas existe-t-elle seule­ment ? Ou est-ce le fruit d’une illu­sion créée par les deux si­rènes ? Au loin, le phare de la pointe du Grouin rap­pelle que Can­cale et la côte bre­tonne sont l’une des portes d’en­trée de ce royaume entre terre et mer. Ma­rée basse. L’eau se re­tire, s’éva­pore, se vo­la­ti­lise, lais­sant la place à un in­croyable ho­ri­zon, mé­lange im­pro­bable de sable et de vase. La tangue. For­mi­dable piège à hu­mi­di­té dont la dan­ge­ro­si­té n’a de ri­vale que la fer­ti­li­té. Éco­sys­tème sin­gu­lier qui offre au fil des heures des com­po­si­tions nou­velles, des la­cis d’eau et des traî­nées de dé­bris de co­quillages qui se re­joignent pour for­mer d’étranges mes­sages sur­na­tu­rels. S’ajoute le vert aqua­tique des her­bus, ces fa­meux prés-sa­lés re­cou­verts ré­gu­liè­re­ment par la mer, mais pas tous les jours, do­maine ré­ser­vé de la sa­vou­reuse sa­li­corne et de plus de soixante-dix es­pèces. Au­tant de ta­bleaux ca­den­cés par le co­ef­fi­cient de ma­rée, à l’hu­meur va­ga­bonde, qui in­ter­dit toute car­to­gra­phie dé­fi­ni­tive... Règne de l’in­stable, de l’im­per­ma­nent. Les pu­ristes re­gret­te­ront, bien sûr, que le Mont- SaintMi­chel ne soit plus une île, et que les al­lers-re­tours in­ces­sants des na­vettes rap­pellent plus une ligne du mé­tro pa­ri­sien qu’un bal­let fée­rique entre l’art et la nature. En 1874 dé­jà, Vic­tor Hu­go s’in­sur­geait contre le dé­cret au­to­ri­sant la construc­tion de l’an­cienne digue-route… Mais ce se­rait comp­ter sans le tra­vail exem­plaire des guides, ces pas­seurs de sa­voir et de ma­gie, avec les­quels on ou­blie vite route, na­vettes et trans­hu­mances de tou­ristes pour ne voir que l’es­sen­tiel. Dans ce nu­mé­ro de prin­temps, où la lu­mière scé­na­rise somp­tueu­se­ment les chan­geants ciels nor­mands, nous ren­dons hom­mage à l’une des plus belles baies du monde. Nulle part mieux que sous les pieds de l’ar­change, nous ne pou­vions cé­lé­brer la beau­té éphé­mère de l’ins­tant.

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