PAS­SIONS CONJU­GUÉES

À LAFAURIE- PEYRAGUEY, À SAU­TERNES ET À LA GRÂCE DIEU DES PRIEURS, À SAINT- EMI­LION, L’AM­BI­TION ES­THÉ­TIQUE CONCERNE AU­TANT LES CHAIS QUE LES VINS. RE­NÉ LALIQUE ET DA­MIEN HIRST D’UN CÔ­TÉ, JEAN NOU­VEL ET LES PEINTRES RUSSES DES XIXe- XXe SIÈCLES DE L’AUTRE.

Maison Côté Ouest - - LE SOMMAIRE - PAR Béa­trice Bras­seur

À Sau­ternes, Saint-Émi­lion et Bor­deaux, des chais comme de vé­ri­tables joyaux.

Si ses mu­railles cré­ne­lées rap­pellent ses ori­gines du XIIIe siècle, Lafaurie-Peyraguey, pre­mier grand cru clas­sé de Sau­ternes, vit au­jourd’hui son âge de cris­tal, grâce à Sil­vio Denz, pro­prié­taire de Lalique ain­si que de plu­sieurs châ­teaux bor­de­lais dont cette icône des vins li­quo­reux. Ici, il a créé un hô­tel de luxe et une table gas­tro­no­mique al­liant ses mé­tiers et pas­sions : la cris­tal­le­rie, les grands crus, l’hos­pi­ta­li­té. Des chambres au res­tau­rant, des lu­mi­naires aux cou­verts, tout est une ode au cris­tal, en un hom­mage contem­po­rain au maître ver­rier Re­né Lalique et à ses thèmes de pré­di­lec­tion : la femme, la faune, la flore, le vin. Même les chais his­to­riques, ré­no­vés, sont pla­cés sous le signe du cris­tal. On y ac­cède par la cha­pelle. Lalique avait oeu­vré pour des édi­fices re­li­gieux, son es­prit et ses créa­tions s’im­po­saient donc dans ces lieux. Au-des­sus et en face de l’au­tel en marbre rouge et noir conçu par le dé­co­ra­teur ita­lien Pie­tro Min­ga­rel­li (qui signe le mo­bi­lier Lalique Mai­son de ce Re­lais & Châ­teau), les vi­traux sont or­nés du mo­tif Merles et Rai­sins, que le maître du cris­tal des­si­na en 1928. Le lustre Sé­ville en cris­tal lus­tré or est la re­pro­duc­tion du mo­dèle créé en 1947 par le de­si­gner Marc Lalique fils de Re­né. Son éclat rap­pelle ce­lui du vin de sau­ternes et ca­resse les fla­cons de Lafaurie-Peyraguey qui trônent sur l’au­tel, gra­vés du mo­tif Femme et Rai­sins (1928). Pièce dis­crète et ce­pen­dant maî­tresse, Eter­nal Be­lief de Da­mien Hirst. L’ico­no­claste ar­tiste bri­tan­nique a créé une croix en cris­tal rem­plie de pi­lules mul­ti­co­lores du même ma­té­riau. L’oeuvre évoque ses em­blé­ma­tiques ar­moires à pi­lules ( Lul­la­by, The Sea­sons). En­trez en­fin dans le saint des saints, les chais. Même les poi­gnées de portes sont or­nées de ca­bo­chons de cris­tal au mo­tif in­édit. Ils fi­gurent des rai­sins. Évi­dem­ment. L’art tou­jours, russe cette fois. Di­rec­tion Saint-Emi­lion, à La Grâce Dieu des Prieurs, un grand cru ac­quis par l’homme d’af­faires, mé­cène et cham­pion d’échecs An­dreï Fi­la­tov. Sa dé­marche, ré­so­lu­ment unique, voire dé­rou­tante, croise ses pas­sions pour la culture fran­çaise et le vin et son amour pour les ar­tistes russes de la fin du XIXe à la per­es­troï­ka (Fi­la­tov a d’ailleurs créé à Londres la Fon­da­tion Art russe, forte de 400 pièces, l’une des plus riches col­lec­tions cou­vrant cette pé­riode). Les re­pro­duc­tions de ces ta­bleaux qu’il veut « faire dé­cou­vrir au monde » parent donc les bou­teilles de La Grâce Dieu des Prieurs. Elles sont créées par un ver­rier ita­lien et leur for­mat ori­gi­nal évoque l’am­phore. L’ori­gi­na­li­té du pro­jet a été suf­fi­sam­ment re­mar­quable pour in­tri­guer le prix Pritz­ker, Jean Nou­vel. Sur les cinq bâ­ti­ments cor­res­pon­dant aux dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés du do­maine, le cu­vier cir­cu­laire est sans doute le plus éton­nant. À l’in­té­rieur, pro­je­tée au sol, une ana­mor­phose du cos­mo­naute You­ri Ga­ga­rine en ape­san­teur se re­flète dans l’inox des cuves et, à l’ex­té­rieur, une fresque pho­to­gra­phique al­lé­go­rique fi­gure le tra­vail de la vigne. Sous la cu­ve­rie, deux chais s’in­sèrent dans une crypte cir­cu­laire de verre et de bé­ton. Tous les bâ­ti­ments sont re­liés sou­ter­rai­ne­ment à l’image du ré­seau de ga­le­ries tra­di­tion­nelles creu­sé dans le cal­caire saint-émi­lion­nais. La fo­lie du XIXe siècle a été flan­quée d’une

cha­pelle de verre tan­dis que la Gi­ron­dine (mai­son de maître), res­tau­rée, reste le seul té­moin du pas­sé. En­fin, le bel­vé­dère, re­lié au cu­vier par une pas­se­relle, est cou­vert de vignes sur trois fa­çades et d’un mi­roir tein­té de rouge sur la qua­trième. Un pro­jet au­da­cieux pour Saint-Emi­lion clas­sé au pa­tri­moine mon­dial de l’Hu­ma­ni­té par l’Unesco mais pas fi­gé pour au­tant, la preuve.

1. 3. 2.

4. 5. 7. 6.1. Lafaurie-Peyraguey, 1er grand cru clas­sé de Sau­ternes, en pleine re­nais­sance. 2, 3. La cha­pelle re­lie les chais his­to­riques. Lustre Sé­ville, croix Eter­nal Be­lief et vi­traux Merles et Rai­sins Lalique. 4. Jean Nou­vel signe les ins­tal­la­tions de La Grâce Dieu des Prieurs à Saint-Emi­lion. Ici le chai. 5, 6. Le cu­vier cir­cu­laire (vue ex­té­rieure) est re­lié au bel­vé­dère. Le for­tin, fo­lie du XIXe siècle flan­qué d’une « cha­pelle » de verre, ac­cueille oeuvres et ar­tistes.

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