LA BONICHE DE L’OPUS DEI

En­ro­lée par l’or­ga­ni­sa­tion à l’ado­les­cence, Ca­the­rine Tissier a pas­sé plus de dix ans à tri­mer dans di­verses struc­tures de l’ins­ti­tu­tion. Jus­qu’à ce qu’elle porte plainte, en oc­tobre 2001, pour “tra­vail dis­si­mu­lé et ré­tri­bu­tion contraire à la di­gni­té”.

Marianne Magazine - - FRANCE - PAR PER­RINE CHER­CHÈVE

Lors­qu’un sou­ve­nir lui échappe ou qu’il reste dou­lou­reux, elle plisse les yeux, lais­sant ap­pa­raître quelques fines rides au front. Un bref si­lence, puis elle re­prend le fil de son ré­cit. Rem­bo­bine comme une pe­lote quinze ans d’une vie de boniche au ser­vice des adeptes de l’Opus Dei (l’« oeuvre de Dieu », en la­tin), jus­qu’à sa fuite en 2001. Se sont en­sui­vies des an­nées de ba­taille ju­di­ciaire après qu’elle a dé­po­sé plainte pour « tra­vail dis­si­mu­lé et ré­tri­bu­tion contraire à la di­gni­té », en oc­tobre de la même an­née. Puis les pro­cès per­dus, puis ga­gnés, en ap­pel.

Et cet ul­time re­cours de ses exem­ployeurs de­vant la Cour de cas­sa­tion, tou­jours en sus­pens, telle une épée de Da­mo­clès. Alors, par­fois, ça fait des noeuds dans sa tête… Ca­the­rine Tissier, 45 ans cette an­née, n’était qu’une ado­les­cente lors­qu’elle a été em­ber­li­fi­co­tée par l’Opus Dei. Pour elle, le ha­sard a été mal­veillant. A l’été 1985, le col­lège pri­vé Sain­teC­roix de Pro­vins, où elle est sco­la­ri­sée, lui conseille un CAP. Ca­the­rine Tissier est en 5e, elle a 14 ans, fâ­chée avec les études et pas mé­con­tente d’in­té­grer pour trois ans l’Ecole hô­te­lière Dos­non, à Cou­vrelles (Aisne). « On est al­lé voir, c’était for­mi­dable, ra­conte au­jourd’hui Ja­nine, la mère. Les gens qui nous ont re­çus étaient très ai­mables, très gen­tils. Ils fi­nis­saient nos phrases… On s’est dit : “Mon Dieu, que nous ar­ri­vet-il ?” C’est ex­tra­or­di­naire. » Sauf qu’à au­cun mo­ment on ne leur dit que le centre de for­ma­tion est un sous-ma­rin de l’Opus Dei. Ni que leur ga­mine en de­vien­dra la proie, pe­tit à pe­tit. Taillable et cor­véable.

« Pe­tit à pe­tit. » C’est avec ces mots brefs que Ca­the­rine tente d’ex­pli­quer l’in­ex­pli­cable : com­ment elle, bap­ti­sée par tra­di­tion et éle­vée par des pa­rents non pra­ti­quants, a été ma­ni­pu­lée, en­voû­tée et ex­ploi­tée pen­dant plus d’une dé­cen­nie par les dis­ciples de Jo­sé­ma­ria Es­cri­va de Ba­la­guer, le père fon­da­teur de l’Opus Dei. De­bout à 6 heures, cou­chée à 22 heures après avoir fait le mé­nage, la plonge, ser­vi à table, la­vé le linge dans les di­verses struc­tures de l’OEuvre, à Londres, Pa­ris, Mar­seille, Cou­vrelles. Tri­mant à l’oeil pour mé­ri­ter sa « sanc­ti­fi­ca­tion par le tra­vail », lui fait-on croire.

FAIRE DON DE SA VIE

C’est pe­tit à pe­tit que l’une de ses en­sei­gnantes, qui est aus­si sa « pré­cep­trice », l’in­vite dès sa pre­mière an­née de CAP à la dé­vo­tion. Une pres­sion ami­cale, quelques phrases ha­bi­le­ment glis­sées lors­qu’elles se croisent dans les cou­loirs de l’école – « Tu sais

que, la se­maine pro­chaine, il y a une mé­di­ta­tion. » Puis quelques jours plus tard : « Tu te sou­viens que… » Et en­fin le jour même : « Tu sais que dans une heure il y a… » Celle-ci convainc la jeune Ca­the­rine, « fa­cile et do­cile », pré­cise-t-elle d’elle-même, d’être plus as­si­due à la confes­sion, au ca­té­chisme pro­fes­sé chaque lun­di ma­tin par l’au­mô­nier, au prêche du prêtre le mer­cre­di à la cha­pelle. « Ça ne res­sem­blait pas à du harcèlement, ré­cuse-t-elle. Au dé­but, je suis ren­trée dans le truc pour avoir la paix : on voyait que j’ étais là, que j’étais pré­sente. »

A la ren­trée sui­vante, Ca­the­rine Tissier se lie d’ami­tié avec une nou­velle élève, « dé­jà pra­ti­quante », la­quelle l’en­cou­rage à suivre la voie de Dieu. « C’est là que l’en­gre­nage s’est fait », ana­lyse-t-elle avec le re­cul. La no­vice et sa co­pine com­mencent à suivre le « plan de vie » de l’Opus Dei : messe quo­ti­dienne, cha­pe­let à por­tée de main, une de­mi-heure de prière le ma­tin, un quart d’heure de lec­ture spi­ri­tuelle, l’exa­men de conscience avant le cou­cher… En no­vembre 1987, Ca­the­rine signe sa lettre d’en­ga­ge­ment avec l’ordre de ne pas en souf­fler mot à ses pa­rents. Elle n’a pas 17 ans mais pro­nonce des voeux de pau­vre­té, de chas­te­té et d’obéis­sance à l’Opus Dei, sans me­su­rer qu’elle a fait don de sa vie en­tière à l’OEuvre, de son fu­tur hé­ri­tage et qu’à sa mort ses proches ne pour­ront pas ré­cu­pé­rer sa dé­pouille. « Je sa­vais que j’al­lais être au ser­vice de l’Opus, dit-elle. Mais pour moi, ça al­lait avoir une fin. » On la forme, on lui ap­prend les codes, les normes, les mor­ti­fi­ca­tions : le ci­lice tous les jours (ce col­lier de fer as­sor­ti de pointes que l’on serre à la jambe jus­qu’au sang), l’au­to­fla­gel­la­tion. Six mois plus tard, elle est consa­crée « nu­mé­raire auxi­liaire » (lire l’en­ca­dré, p. 41), re­çoit une bible, une croix et s’en­gage à por­ter la bonne nou­velle et l’apos­to­lat… Elle n’est tou­jours pas ma­jeure et, pour évi­ter que ses pa­rents – tou­jours igno­rants de son en­ga­ge­ment – ne l’ex­tirpent de ce piège, la di­rec­tion de l’école les convainc d’en­voyer Ca­the­rine en An­gle­terre du­rant l’an­née sco­laire pour se fa­mi­lia­ri­ser avec l’an­glais. In­con­tour­nable pour qui veut faire car­rière dans l’hô­tel­le­rie, isn’t it ? En réa­li­té, la sta­giaire fe­ra le mé­nage dans un foyer lon­do­nien pour étu­diants, di­ri­gé par l’Opus, à dé­faut d’ap­prendre la langue de Sha­kes­peare. Ce n’est qu’à sa ren­trée, en juin, que ses pa­rents dé­couvrent la ma­nip : « On leur a dit : “Votre fille est ma­jeure. Sa fa­mille, ce n’est plus vous, c’est nous” », se sou­vient Ca­the­rine.

“TOUT ÉTAIT FILTRÉ”

« Quand on ap­prend ça, c’est la chute d’adré­na­line, re­prend Ja­nine. Je me suis dit que j’avais mis ma fille dans une secte ! » Pen­dant que Ja­nine et Mi­chel, son ma­ri, re­muent ciel et terre – jus­qu’à aler­ter les plus hautes au­to­ri­tés de l’Eglise – pour ré­cu­pé­rer Ca­the­rine, celle-ci se dé­voue à l’OEuvre sans tou­cher un sou. Elle re­çoit bien une fiche de paie, son sa­laire est bien ver­sé sur un compte en banque à son nom. Mais elle n’y a pas ac­cès : ses re­le­vés sont adres­sés à ses em­ployeurs qui conservent aus­si ses ché­quiers. Ca­the­rine signe ré­gu­liè­re­ment des chèques en blanc qui, l’ap­pren­dra-t-elle plus tard, ont ser­vi à payer les Edi­tions du lau­rier, la mai­son d’édi­tion de l’Opus. Lorsque la nu­mé­raire auxi­liaire a be­soin d’ar­gent de poche pour de pe­tits achats (sa­von, sham­poing, etc.), on lui verse quelques oboles consi­gnées chaque mois par écrit sur une note de frais.

Pen­dant plus de dix ans, Ca­the­rine va vivre ain­si. Désar­gen­tée, qua­si­ment cloî­trée, tou­jours « entre filles ». Lors­qu’elle croise un homme, elle baisse les yeux. Elle sort peu (tou­jours avec une

“ELLE ÉTAIT DANS UN ÉTAT LAMENTABLE. ELLE PE­SAIT 39 KG, NE SE MET­TAIT PLUS À TABLE, VOMISSAIT. JE ME SUIS DIT QU’ELLE AL­LAIT MOU­RIR.” JA­NINE TISSIER

col­lègue, cha­cune d’elle sur­veillant l’autre), évite de re­gar­der les vi­trines des ma­ga­sins pour échap­per à la ten­ta­tion. Elle ne se rend chez ses pa­rents qu’un wee­kend par an. Et à tout mo­ment les coups de fil pas­sés par ses proches peuvent être écou­tés et son cour­rier, ou­vert. « Tout était filtré », pré­cise-t-elle.

En 1997, Ca­the­rine a 26 ans. Elle est lasse. Lasse de trop tra­vailler, lasse de ne « pas avoir de vie ». « Il y a eu un mo­ment de ras-le-bol, dit-elle. De ré­volte in­té­rieure. » Ses pa­trons mettent sa déprime sur le compte de pro­blèmes liés à son en­fance, de soi-di­sant re­la­tions ten­dues avec ses pa­rents, et qui re­font sur­face douze ans plus tard. On l’en­voie chez un tou­bib proche de l’Opus qui la shoote aux neu­ro­lep­tiques et aux tran­quilli­sants. Et, pour lui « chan­ger les idées », on la place comme jeune fille au pair dans une bonne fa­mille de sur­nu­mé­raires, nour­rie, blan­chie, en­fin dé­cla­rée et payée 2 200 F (335,39 €) par mois pour s’oc­cu­per de trois en­fants du­rant l’an­née sco­laire. C’est à cette époque que Ca­the­rine fe­ra un ma­laise, sui­vi d’une hos­pi­ta­li­sa­tion de dix jours en HP à Sainte-Anne. A la fin de l’an­née sco­laire, la jeune femme, épuisée, est ren­voyée à l’Ecole hô­te­lière Dos­non qui, en plus d’être un lieu de for­ma­tion, uti­li­sait alors son vivier d’ap­pren­tis, de sta­giaires, de nu­mé­raires, sur­nu­mé­raires et nu­mé­raires auxi­liaires pour as­su­rer l’in­ten­dance du Centre in­ter­na­tio­nal de ren­contres voi­sin, re­lié par un sou­ter­rain. Un châ­teau, pro­prié­té de la pré­la­ture de la Sainte-Croix et de l’Opus Dei, com­po­sé de 29 chambres, 45 lits, trois salles à man­ger, dont une mise à la dis­po­si­tion des ré­si­dents ve­nus par­ti­ci­per à des re­traites, des sé­mi­naires et des « jour­nées fa­milles ». Ca­the­rine tien­dra en­core le rythme quelques an­nées.

Ce 12 jan­vier 2001, Ja­nine et Mi­chel viennent cher­cher leur fille à Dos­non pour pas­ser en­semble le « week-end an­nuel » dans la mai­son fa­mi­liale de Pro­vins. Ils dé­couvrent stu­pé­faits leur fille âgée de 29 ans, amai­grie, les­si­vée. « On ne l’avait pas vue de­puis un an et elle était dans un état lamentable, se sou­vient Ja­nine. Elle pe­sait 39 kg, ne se met­tait plus à table, vomissait. Je me suis dit qu’elle al­lait mou­rir, ce n’était pas pos­sible. » Af­fo­lés, ses pa­rents la convainquent en­fin d’al­ler voir le mé­de­cin qui lui pres­crit un ar­rêt de tra­vail im­mé­diat. « Ils m’ont fait cra­quer », re­con­naît-elle. Et re­prendre ses es­prits : dans la fou­lée elle porte plainte contre l’Opus.

LONGUE CONVALESCENCE

As­sise un peu trop droite sur le ca­na­pé, son cairn ter­rier tout fou sur les ge­noux, et cher­chant des yeux l’ap­pro­ba­tion d’Ar­naud, son ma­ri de­puis 2009… Voi­ci la Ca­the­rine d’au­jourd’hui : à l’abri dans sa mai­son co­con de Sens, en­tou­rée d’un jar­din avec un pe­tit po­ta­ger qu’elle en­tre­tient avec pas­sion, l’ex-nu­mé­raire auxi­liaire ra­conte sa longue convalescence. Com­ment elle a été abî­mée phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. Com­ment elle a re­pris

TAILLABLE ET COR­VéABLE à MER­CI De­bout à 6 heures, cou­chée à 22 heures, Ca­the­rine Tissier a oeu­vré pour mé­ri­ter sa “sanc­ti­fi­ca­tion par le tra­vail”.

UNE VIE DE MOR­TI­FI­CA­TIONS

Pour pou­voir être consa­crée “nu­mé­raire auxi­liaire”, Ca­the­rine Tissier, en­core mi­neure, au­ra por­té, confor­mé­ment à la règle, le ci­lice, ce col­lier de fer as­sor­ti de pointes que l’on serre jus­qu’au sang à la jambe.

L’éCOLE HÔ­TE­LIÈRE DE DOS­NON, à Cou­vrelles (Aisne), est un sous-ma­rin de l’Opus Dei, qui uti­lise ap­pren­tis et sta­giaires pour as­su­rer l’in­ten­dance du Centre in­ter­na­tio­nal de ren­contres, re­lié au centre de for­ma­tion par un sou­ter­rain.

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