LA BOÎTE NOIRE

Il était l’émi­nence grise de Bleu Ma­rine, mais son étoile a pâ­li. Ses prises de dis­tance avec l’idéo­lo­gie fron­tiste et sa res­pon­sa­bi­li­té dans le nau­frage du dé­bat pré­si­den­tiel ont ache­vé de li­guer contre lui toute une frange du FN. Une im­passe pour Ma­rine

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Louis Hausalter

Le Pen-Phi­lip­pot : en marche vers le divorce

Mar­di 20 juin 2017. A Nan­terre, Jean-Ma­rie Le Pen trouve porte close au siège du Front na­tio­nal. La grille d’en­trée est ver­rouillée par des chaînes. De­vant une nuée de ca­mé­ras, le pa­triarche s’in­digne d’être ain­si re­fou­lé du bu­reau politique réuni par Ma­rine Le Pen deux jours après les élec­tions lé­gis­la­tives, alors qu’il en est membre de droit en tant que pré­sident d’hon­neur. Ce jour-là, la pa­tronne du FN a bien d’autres su­jets de pré­oc­cu­pa­tion. Pen­dant que son père sa­voure son coup de com sous un so­leil écra­sant, l’am­biance est gla­ciale à l’in­té­rieur du « Car­ré », où sont réunis les cadres fron­tistes. Ma­rine Le Pen sort d’une sé­quence élec­to­rale qui n’a pas ré­pon­du à ses es­pé­rances. Certes, elle s’est his­sée au se­cond tour de la pré­si­den­tielle, mais son score de 33,90 % face à Em­ma­nuel Ma­cron a dé­çu ses troupes. Elle a bat­tu le re­cord du nombre de voix ja­mais ras­sem­blées par le FN, mais le dé­bat té­lé­vi­sé où elle s’est « noyée » – comme elle l’a re­con­nu elle-même – a fait honte à une bonne par­tie des mi­li­tants. Le FN a fait élire huit dé­pu­tés – six de plus qu’en 2012 –, mais il ne pour­ra pas for­mer de groupe à l’As­sem­blée na­tio­nale.

Ces ré­sul­tats dé­ce­vants ont plom­bé l’am­biance, ra­vi­vant de pro­fondes frac­tures. Au coeur des rè­gle­ments de comptes : Flo­rian Phi­lip­pot, l’in­fluent nu­mé­ro deux du par­ti. Toute une frange du FN lui re­proche d’être le prin­ci­pal res­pon­sable de la dé­faite. Ob­sé­dé par sa ligne sou­ve­rai­niste, l’énarque au­rait trop in­sis­té sur la sor­tie de l’eu­ro et pas as­sez sur les fon­da­men­taux du FN que sont l’im­mi­gra­tion, l’iden­ti­té et la sé­cu­ri­té. La cri­tique n’est pas nou­velle et Phi­lip­pot avait fi­ni par s’ha­bi­tuer aux tom­be­reaux d’in­jures de ces « droi­tiers » du FN qui voient en lui un mau­vais es­prit cher­chant à dé­na­tu­rer le par­ti.

SA PE­TITE EN­TRE­PRISE

Mais, de­puis cette pré­si­den­tielle au goût amer, quelque chose a chan­gé. La grogne a ga­gné en am­pleur, cer­tains cadres le cri­tiquent dé­sor­mais à vi­sage dé­cou­vert et même Ma­rine Le Pen prend ses dis­tances avec son plus proche conseiller. La pa­tronne du FN n’a pas du tout ap­pré­cié que Phi­lip­pot lance, au len­de­main de la pré­si­den­tielle, une as­so­cia­tion nom­mée Les Pa­triotes, qu’il pré­sente comme une « boîte à idées » cen­sée ser­vir à la « re­fon­da­tion » du par­ti. Ses dé­trac­teurs y voient plu­tôt une ma­nière de lan­cer sa pe­tite bou­tique… et de se mé­na­ger une porte de sor­tie en cas de coup dur. Ma­rine Le Pen elle-même s’étonne pu­bli­que­ment de cette initiative et raille un nom « rin­gard ». Ce 20 juin, au­tour de la table, elle ser­monne en­core son nu­mé­ro deux, tout en pre­nant soin de ne pas l’hu­mi­lier. « Je plaide l’er­reur de bonne foi », lance-t-elle de­vant le bu­reau politique. As­sis à sa place,

Phi­lip­pot ne bronche pas. Fi­dèle à son ha­bi­tude, il res­te­ra plu­tôt en re­trait pen­dant la réunion. Ja­mais d’éclat de voix chez cet homme de 35 ans d’une froi­deur dé­rou­tante.

L’aver­tis­se­ment se­ra pour­tant sui­vi d’un nou­veau coup de se­monce le 30 juin. Ce jour-là, Ma­rine Le Pen sanc­tionne la prin­ci­pale lieu­te­nante de Flo­rian Phi­lip­pot, So­phie Mon­tel, évin­cée de la pré­si­dence du groupe FN à la ré­gion Bour­gogne - Franche-Com­té. Of­fi­ciel­le­ment, on re­proche à l’eu­ro­dé­pu­tée les pro­pos de deux conseillers ré­gio­naux comp­tant par­mi ses proches, qui ont re­mis en cause l’or­ga­ni­sa­tion de la cam­pagne lé­gis­la­tive. « C’est une dé­ci­sion d’une vio­lence ex­trême, dé­nonce So­phie Mon­tel, mais je n’ac­cuse pas Ma­rine. D’autres cou­rants in­ternes au FN sont in­ter­ve­nus. » L’élue y voit la main du se­cré­taire gé­né­ral, Ni­co­las Bay… Pré­ci­sé­ment un ri­val idéologique de Flo­rian Phi­lip­pot au som­met du mou­ve­ment. Le ma­tin même, c’est pour­tant bien Ma­rine Le Pen en per­sonne qui la ra­brouait sur Twit­ter, lui re­pro­chant de ver­ser dans « la pro­vo­ca­tion gros­sière ». So­phie Mon­tel, qui prône no­tam­ment un dis­cours moins « an­xio­gène » sur l’im­mi­gra­tion, a pris l’ha­bi­tude de se frot­ter sur les ré­seaux so­ciaux à la frange iden­ti­taire du FN. Et de dé­fendre bec et ongles son cher « Flo­rian ». « Cer­tains ont cher­ché un bouc émis­saire après la pré­si­den­tielle. C’est re­gret­table, mal­hon­nête et in­juste après ce qu’ il a ap­por­té au FN », tem­pête-t-elle. « Je n’ali­men­te­rai pas da­van­tage ce feuilleton, as­sure, de son cô­té, Flo­rian Phi­lip­pot à Ma­rianne. Il n’y a pas de ten­sions, on bosse. Les pe­tits sur­sauts de l’après-pré­si­den­tielle sont, hon­nê­te­ment, anec­do­tiques. Cer­tains par­mi nos ad­ver­saires et peut-être même en in­terne ai­me­raient sû­re­ment que ces ten­sions existent, mais ils ne peuvent que fan­tas­mer. » N’em­pêche que, quelques mi­nutes après la sanc­tion, Phi­lip­pot a chan­gé sa photo sur Twit­ter pour s’af­fi­cher avec So­phie Mon­tel… Preuve que le bras droit de Ma­rine Le Pen, mal­gré ses pro­pos de fa­çade, ne cherche guère l’apai­se­ment…

Après l’épi­sode Les Pa­triotes, il a me­na­cé de quit­ter le FN si la sor­tie de l’eu­ro ve­nait à être re­ti­rée du pro­gramme. Sa dé­faite aux élec­tions lé­gis­la­tives n’a pas ar­ran­gé son cas. Alors que Ma­rine Le Pen, élue dé­pu­tée sans dif­fi­cul­té dans le Pas-de-Ca­lais, a fait son en­trée à l’As­sem­blée na­tio­nale avec sept autres fron­tistes, Flo­rian Phi­lip­pot a de nou­veau échoué au se­cond tour dans la Mo­selle. Cir­cons­tance ag­gra­vante : son score est in­fé­rieur à ce­lui de 2012. Il faut dire que, pen­dant la cam­pagne, le can­di­dat avait pas­sé plus de temps sur les pla­teaux des chaînes d’in­for­ma­tion que sur les mar­chés de sa cir­cons­crip­tion…

« Flo­rian a fait tout ce qu’il ne faut pas faire après une dé­faite », pointe sous cou­vert d’ano­ny­mat un élu proche de Ma­rine Le Pen, qui le dé­signe comme « la vraie vic­time de cette cam­pagne ». « Son sort ne se règle pas dans le sang, mais c’est pire que ça ! Comme il s’est mar­gi­na­li­sé lui-même, les autres se dé­tournent de lui et il risque d’ être vite ran­gé au ma­ga­sin des ac­ces­soires. C’est dom­mage parce qu’ il ap­por­tait quelque chose. » « Phi­lip­pot a pé­té un câble, cogne car­ré­ment un autre lieu­te­nant de Ma­rine Le Pen. Il se prend pour une ve­dette in­ter­na­tio­nale parce qu’il passe dans les mé­dias. C’est un type utile, qui a plein de qua­li­tés tech­niques, mais il a pris la grosse tête alors que sa tôle aux lé­gis­la­tives au­rait dû l’ in­ci­ter à plus de mo­des­tie. »

UNE RUP­TURE IDÉOLOGIQUE ?

Le Pen/Phi­lip­pot, simple pe­tite crise de couple ou dé­but du divorce ? « Leur re­la­tion est plus com­pli­quée qu’avant », glisse un dé­pu­té fron­tiste, qui re­marque que la donne a chan­gé de­puis l’élec­tion de Ma­rine Le Pen au Pa­lais-Bour­bon : « A Nan­terre ou au Par­le­ment de Stras­bourg, leurs bu­reaux étaient à cô­té, ils pou­vaient se par­ler très sou­vent. Au­jourd’hui, elle est à l’As­sem­blée avec un groupe de ma­ri­nistes alors qu’il n’y est pas. » Sans comp­ter qu’au­cun des proches de Phi­lip­pot n’a été élu en juin. Le vi­ce­pré­sident du FN ne dis­pose donc d’au­cun re­lais dans l’Hé­mi­cycle.

L’éloi­gne­ment géo­gra­phique pré­fi­gure-t-il une rup­ture idéologique ? Ma­rine Le Pen a pro­gram­mé pour les 21 et 22 juillet un « sé­mi­naire de tra­vail » sur la « re­fon­da­tion » du FN. Of­fi­ciel­le­ment, le dé­bat doit avoir lieu « avec la cour­toi­sie et la ca­ma­ra­de­rie qui sont obli­ga­toires dans un mou­ve­ment politique », a or­don­né la pa­tronne à ses troupes au len­de­main des lé­gis­la­tives. On l’au­ra com­pris, ce n’est pas tel­le­ment l’état d’es­prit du mo­ment… Les dis-

“FLO­RIAN PHI­LIP­POT EST UN TYPE UTILE, QUI A PLEIN DE QUA­LI­TÉS TECH­NIQUES, MAIS IL A PRIS LA GROSSE TÊTE.” UN LIEU­TE­NANT DE MA­RINE LE PEN

cus­sions sur la contro­ver­sée ligne éta­tiste de Flo­rian Phi­lip­pot – sor­tie de l’eu­ro en tête – risquent de vi­rer ra­pi­de­ment au pro­cès contre son ins­ti­ga­teur, dont les quelques fi­dèles se tiennent sur le qui-vive, prêts à ri­pos­ter à la moindre agres­sion.

Sur sa chaise d’ar­bitre, Ma­rine Le Pen est dans l’im­passe. Pour elle, rompre avec Flo­rian Phi­lip­pot re­vien­drait qua­si­ment à s’am­pu­ter d’un bras, tant il lui est in­dis­pen­sable. La pa­tronne du FN sait qu’elle peut l’ap­pe­ler à toute heure du jour (ou de la nuit) pour lui de­man­der un conseil. Sur­tout, leurs proches sont una­nimes à dé­crire de­puis long­temps une vraie com­pli­ci­té in­tel­lec­tuelle et hu­maine. En­fin – et c’est loin d’être ano­din –, un dé­part de Flo­rian Phi­lip­pot pri­ve­rait aus­si Ma­rine Le Pen des ser­vices de son in­sé­pa­rable frère Da­mien. Ce spé­cia­liste de l’opi­nion a pas­sé treize ans à l’Ifop, oeu­vrant dans l’ombre pour elle, avant de bas­cu­ler of­fi­ciel­le­ment dans son équipe de cam­pagne fin 2016. « Ces der­nières an­nées, il a joué un rôle beau­coup plus im­por­tant que ce que l’on croit, as­sure l’es­sayiste Paul-Ma­rie Coû­teaux, qui a pré­sen­té les deux frères à Ma­rine Le Pen il y a huit ans (lire l’en­ca­dré, ci-contre). Ma­rine était éblouie par ses mal­lettes pleines de ta­bleaux ! »

De son cô­té, Flo­rian Phi­lip­pot a beau me­na­cer de cla­quer la porte, où pour­rait-il al­ler ? L’homme n’a pas l’au­ra d’une Ma­rion Ma­ré­chalLe Pen et ses troupes se ré­duisent à un fan-club peu étof­fé. « Il est dans un cor­ner », as­sène un an­cien col­la­bo­ra­teur de Ma­rine Le Pen. « Pour l’ins­tant, je ne vois pas pour­quoi il par­ti­rait », dé­dra­ma­tise son amie So­phie Mon­tel. Gare à la ma­lé­dic­tion des nu­mé­ros deux du FN ! Quand ils n’ont pas dis­pa­ru tra­gi­que­ment – Fran­çois Du­prat ou Jean-Pierre Stir­bois –, les se­conds de Jean-Ma­rie Le Pen ont tou­jours échoué dans leurs vi­sées sé­ces­sion­nistes, à l’ins­tar de Bru­no Mé­gret ou Carl Lang.

LE VRAI PRO­BLÈME

Une pe­tite mu­sique com­mence à se faire en­tendre au FN : les des­tins po­li­tiques de Le Pen et Phi­lip­pot se­raient in fine in­ex­tri­ca­ble­ment liés. C’est l’avis de ce proche de Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen qui pré­dit à tous les deux des mo­ments dif­fi­ciles : « Les rè­gle­ments de comptes vont com­men­cer par Phi­lip­pot, avant de glis­ser sur Ma­rine. » Il ne fait au­cun doute que, de­puis sa re­traite tem­po­raire, l’ex­dé­pu­tée du Vau­cluse ob­ser­ve­ra avec in­té­rêt les dé­mê­lés de son ex-ri­val, mais aus­si de sa tante, qui échap­pe­ra dif­fi­ci­le­ment aux re­mises en ques­tion. Car, comme le rap­pelle le po­li­to­logue Jean-Yves Ca­mus, spé­cia­liste de l’ex­trême droite, « c’est sur­tout le dé­bat de l’entre-deux-tours qui reste en tra­vers de la gorge des mi­li­tants. Or, ce soir-là, ce n’est pas Flo­rian Phi­lip­pot qui a dé­bat­tu face à Em­ma­nuel Ma­cron »… Et si le vrai pro­blème du FN s’ap­pe­lait Ma­rine Le Pen ?

COMME UN AIR DE PURGE…

Pre­mière lieu­te­nante de Flo­rian Phi­lip­pot, So­phie Mon­tel a été évin­cée de la pré­si­dence du groupe FN à la ré­gion Bour­gogne - Fran­cheCom­té. L’in­té­res­sée y voit la main de Ni­co­las Bay, le se­cré­taire gé­né­ral du FN, très op­po­sé à Phi­lip­pot sur l’orien­ta­tion politique du par­ti.

L’AUTRE PHI­LIP­POT “Ces der­nières an­nées [Da­mien Phi­lip­pot] a joué un rôle beau­coup plus im­por­tant que ce que l’on croit, as­sure l’es­sayiste Paul-Ma­rie Coû­teaux. Ma­rine était éblouie par ses mal­lettes pleines de ta­bleaux !”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.