NOTRE OPI­NION

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Eric De­cou­ty

Après la com, Ma­cron face au réel

Beau­coup de l’his­toire d’un quin­quen­nat se joue lors des pre­miers exer­cices du pou­voir. Nous sa­vons de­puis Ni­co­las Sar­ko­zy et Fran­çois Hol­lande que quelques se­maines, quelques mois suf­fisent à abî­mer une vic­toire et gâ­cher le reste d’un man­dat pré­si­den­tiel. Le pre­mier a traî­né comme un bou­let ses agapes au Fou­quet’s et sa vi­rée en yacht aux frais de Bol­lo­ré quand le se­cond a per­du, dès l’été, beau­coup de son cré­dit par trop de volte-face et de re­non­ce­ments. En pré­sident aver­ti, Em­ma­nuel Ma­cron a donc soi­gné son pré­am­bule. Avec pré­ci­sion et em­phase, il a li­vré aux mé­dias et au bon peuple de France une suc­ces­sion d’images, par­fai­te­ment lé­chées, éla­bo­rées avec la science des maîtres de la com­mu­ni­ca­tion. Ici la poi­gnée de main avec Do­nald Trump, là le tête-à-tête avec Vla­di­mir Pou­tine, après avoir cla­qué la bise à An­ge­la Mer­kel. De­puis bientôt deux mois, les cli­chés s’em­pilent, ali­men­tant les cou­ver­tures des ma­ga­zines en pa­pier glacé, beau­coup plus que les dis­cours fon­da­teurs d’une vé­ri­table politique. Certes, Em­ma­nuel Ma­cron parle, par­fois lon­gue­ment, très lon­gue­ment, comme lun­di 3 juillet, à Ver­sailles, mais en lais­sant cette désa­gréable im­pres­sion qu’il parle avant tout… pour la photo. Car plus qu’un pro­pos gé­né­ral, plus que des pro­po­si­tions pré­cises, ce sont des images, des sym­boles qu’il ne cesse de pré­sen­ter de­puis son ac­ces­sion au pou­voir. Ceux qu’il est al­lé qué­rir au Congrès ré­sument jus­qu’à la ca­ri­ca­ture cette pos­ture de chef d’Etat d’un autre genre ré­pu­bli­cain, au-des­sus des par­tis et des par­le­men­taires, ce « pré­sident ju­pi­té­rien » dont il avait dé­fi­ni les contours bien avant son élec­tion. C’est le vers d’Ho­race dans ses Odes qu’il a vou­lu in­car­ner sur le marbre et sous les ors du pa­lais de Louis XIV, quand Ju­pi­ter pour convaincre de son règne cé­leste montre qu’il peut faire gron­der la foudre. Mais en y ajou­tant le mot que fait dire Mo­lière à Am­phi­tryon lors­qu’il pro­met que le dieu Ju­pi­ter sait aus­si « do­rer la pi­lule », c’est-à-dire adou­cir par les mots ceux qu’ils pour­raient bles­ser : l’as­sem­blée som­no­lente des dé­pu­tés et sé­na­teurs réunis de­vant lui et nombre de ci­toyens qui au­ront à su­bir le poids de la ri­gueur.

Un mois et de­mi du­rant, Em­ma­nuel Ma­cron a donc com­mu­ni­qué. Brillam­ment, disent ses exé­gètes ; ex­clu­si­ve­ment et jus­qu’à l’écoeu­re­ment, ré­pondent ses pour­fen­deurs. Si elle a fi­ni par sa­tu­rer ga­zettes, ondes et écrans, cette com­mu­ni­ca­tion – acte politique in­con­tes­table – mar­que­ra la suite du quin­quen­nat pour au moins deux rai­sons. La pre­mière tient à la simple réa­li­té. Em­ma­nuel Ma­cron ne pour­ra en­tre­te­nir plus long­temps la seule fi­gure sym­bo­lique du chef de l’Etat. Ce sont des actes, des dé­ci­sions, une ca­pa­ci­té à gou­ver­ner le réel qu’at­tendent les Fran­çais. C’est de politique qu’il doit dé­sor­mais être ques­tion. A ce titre, si le dis­cours d’Edouard Phi­lippe a don­né quelques lignes de ce qu’elle pour­rait être (lire l’ar­ticle d’Hervé Na­than, p. 9), c’est bien le texte sur la ré­forme du code du tra­vail qui se­ra l’élé­ment dé­ci­sif du reste de ce quin­quen­nat. De la ca­pa­ci­té d’Em­ma­nuel Ma­cron à réel­le­ment dis­cu­ter avec les par­te­naires so­ciaux, de trou­ver des ac­cords, un équi­libre, mais aus­si à éla­bo­rer un texte sus­cep­tible de don­ner de vé­ri­tables et ra­pides ré­sul­tats, de lut­ter ef­fi­ca­ce­ment contre le chômage, dé­pen­dra beau­coup son ave­nir pré­si­den­tiel. L’été se­ra chaud et les images même bien po­sées au­tour d’une table de né­go­cia­tions ne suf­fi­ront pas à le ra­fraî­chir. D’ici à la fin de l’été, nous saurons si le nou­veau pou­voir a la ca­pa­ci­té de mo­di­fier sé­rieu­se­ment, po­si­ti­ve­ment, notre pays, ou bien si toutes les images si savamment distillées n’étaient que poudre de perlimpinpin…

D’ICI À LA FIN DE L’ÉTÉ, NOUS SAURONS SI TOUTES LES IMAGES SAVAMMENT DISTILLÉES N’ÉTAIENT QUE POUDRE DE PERLIMPINPIN.

La deuxième tient à la fra­gi­li­té d’une image trop ci­se­lée. Pa­ra­doxa­le­ment, en pré­ten­dant in­car­ner un « pré­sident ju­pi­té­rien », Em­ma­nuel Ma­cron ne fait au fond rien d’autre que suivre la dé­marche de son pré­dé­ces­seur qui se vou­lait un « pré­sident nor­mal ». Tous les deux ont vou­lu ré­duire leur fonc­tion à un mot, la ré­su­mer avant même de l’exer­cer, peut-être pour s’en convaincre, à coup sûr pour l’im­po­ser aux autres… Il n’a fal­lu que quelques mois à Fran­çois Hol­lande pour être dé­men­ti, le pré­sident nor­mal tour­nant même par­fois au ri­di­cule sur son scoo­ter ou dans son flot de con­fi­dences aux jour­na­listes. Em­ma­nuel Ma­cron court un risque sem­blable. La foudre de Ju­pi­ter peut très vite ne plus en­tre­te­nir l’illu­sion qu’« il règne dans les cieux. » Le re­non­ce­ment, ou tout au moins son re­port, à l’exo­né­ra­tion de la taxe d’ha­bi­ta­tion de 80 % des mé­nages peut être un signe, les coupes franches dans les dé­penses pu­bliques aus­si…

Après la réa­li­té vir­tuelle des pre­mières se­maines, voi­ci ve­nu le temps de la réa­li­té, la vraie.

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