LA CHRO­NIQUE

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - de Ré­gis Jauf­fret

Ch­rist Em­ma­nuel

C’est pour ac­cen­tuer sa res­sem­blance avec Dieu que Jean-Luc Mé­len­chon re­fuse de por­ter cra­vate. Le Ch­rist fut cru­ci­fié sans même un noeud pa­pillon, et qui ima­gi­ne­rait le SaintEs­prit vo­le­tant au-des­sus du monde, la­val­lière au vent, comme la pre­mière mé­daille Fields ve­nue ? Pour mé­na­ger ses ef­fets, je lui conseille d’at­tendre jan­vier 2018 avant d’ar­ri­ver en pagne à l’As­sem­blée, et le pre­mier jour du prin­temps pour le je­ter du haut de la tri­bune à la fi­gure de cet Edouard Phi­lippe, afin qu’il s’en serve de chif­fon à barbe.

Du reste, le Ch­rist est un per­son­nage an­cien qu’il im­porte de dé­pous­sié­rer pour lui rendre tout son éclat. Il est temps qu’il re­naisse, se ré­in­carne sous les traits d’une jeune fille d’au­jourd’hui, d’un jeune homme plein d’al­lant. D’au­cuns pré­tendent qu’il a eu l’idée, il y a trente-neuf ans, de re­ve­nir dans la peau d’un fu­tur ban­quier de­ve­nu, par la vo­lon­té du peuple, pa­tron de notre vieux pays, et qu’en d’autres termes Ma­cron est la ver­sion rock’n roll du Na­za­réen en croix dans nos églises, qui au­raient, elles aus­si, be­soin d’être ac­tua­li­sées pour prendre des airs de salles de mar­ché, afin d’être prises au sé­rieux par les pa­trons des start-up.

A l’âge de Ma­cron, le Ch­rist était dé­jà mort de­puis long­temps. Mais en deux mille ans l’es­pé­rance de vie a sé­rieu­se­ment grim­pé. Il est nor­mal que de nos jours le fils de l’homme s’at­tarde ici-bas da­van­tage. En outre, de 12 apôtres il est pas­sé sans coup fé­rir à 308 dé­pu­tés. S’il y a un Ju­das à la dou­zaine, ils sont 25 et des pous­sières prêts à le sa­cri­fier le mo­ment ve­nu pour 30 de­niers, pour sau­ver leur car­rière si en ce temps­là le ba­teau prend l’eau, pour rien peut-être. Quand son­ne­ra l’heure des tra­hi­sons, ils se bous­cu­le­ront pour le vi­li­pen­der dans l’Hé­mi­cycle, le ca­lom­nier dans les cou­loirs, cra­cher aux mé­dias leur sou­daine haine de lui dans la salle des pas per­dus.

De­puis deux mille ans, les moeurs se sont po­li­cées. On ne cru­ci­fie pas en France les chefs d’Etat, ni on ne les guillo­tine comme des rois, et quand on les condamne à deux ans de pri­son, leur peine est as­sor­tie d’un sur­sis. Le sup­plice qui me­nace la fin de car­rière de nos pré­si­dents, c’est d’être traî­nés dans la boue, don­nés aux chiens par leurs meilleurs amis, pein­tur­lu­rés par une ex dans un pam­phlet. Bref, d’être hol­lan­di­sés comme le pré­cé­dent lo­ca­taire de l’Ely­sée qui por­tait, du reste, un pa­tro­nyme pré­mo­ni­toire.

Il est temps de mettre un peu d’ordre dans ces his­toires de Ju­pi­ter, de pha­raon, de pe­tit prince de la politique – comme si Em­ma­nuel Ma­cron était un cou­sin de Gé­rard Le­nor­man qui fut dans les an­nées 70 ce­lui de la chan­son fran­çaise. Notre Em­ma­nuel est en réa­li­té un simple Ch­rist, mais de bonne fa­mille, pas un de ces illu­mi­nés qui voient le jour comme des mioches de hip­pies éco­lo­gistes entre un âne et un boeuf au fond d’une étable puant le crot­tin. Un Ch­rist édu­qué, pas un de ces hommes du po­pu­laire, char­pen­tiers sans réel es­prit d’en­tre­prise, in­ca­pables à 30 ans pas­sés de mon­ter leur boîte et qui voient pour seule is­sue à leur sur­vie la fon­da­tion d’une re­li­gion dont ils se­ront les te­nan­ciers ado­rables. Ch­rist Em­ma­nuel est di­plô­mé, parle plu­sieurs langues étran­gères, même si pour l’ins­tant il ne fait que ba­ra­goui­ner le ca­na­néen dans le se­cret de sa salle de bains, mal­gré les hur­le­ments du Saint-Es­prit per­ché sur le pom­meau de la douche qui croasse comme une vo­lée de cor­beaux.

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