Au chic ré­pu­bli­cain

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Guy Ko­nop­ni­cki

Il se trouve, de nou­veau, des gens qui croient faire la ré­vo­lu­tion en ôtant leur cra­vate, ils af­fichent leur in­sou­mis­sion face aux conven­tions bour­geoises ins­crites dans le rè­gle­ment de l’As­sem­blée na­tio­nale. Si l’in­sou­mis­sion est af­faire de vê­te­ment, Jean-Luc Mé­len­chon de­vra aban­don­ner toute ré­fé­rence à Ro­bes­pierre, qui por­tait bas de soie et per­ruque pou­drée, ces­ser de se ré­cla­mer de Jean Jau­rès, so­cia­liste en faux-col, ou de Lé­nine, bol­che­vik mo­mi­fié avec sa cra­vate. Il lui fau­dra, sur­tout, re­nier le mythe fon­da­teur du mou­ve­ment ou­vrier fran­çais, la ré­volte des ca­nuts, ces ou­vriers des soie­ries de Lyon qui ré­cla­maient la re­con­nais­sance de leur mé­tier et des sa­laires ga­ran­tis, en un temps où les pa­trons les in­dexaient sur les fluc­tua­tions du mar­ché.

Les ca­nuts ne ré­cla­maient pas plus la disparition des cra­vates et des la­val­lières que les ou­vriers de Whirl­pool ne sou­haitent l’aban­don du lave-linge. Un de­mi-siècle après leur ré­volte, Aris­tide Bruant fit por­ter leur plainte sur or­ne­ments soyeux des pou­voirs, cha­subles d’or tis­sées pour les gens de l’Eglise, ru­bans en sau­toir des grands de la terre. Les ca­nuts re­vus par Bruant en­trèrent dans le ré­per­toire ré­vo­lu­tion­naire, en se pro­met­tant de tis­ser le lin­ceul du vieux monde, pour ne plus al­ler nus. Ne plus se vê­tir dans les haillons du pauvre, ac­cé­der à la di­gni­té hu­maine. A l’in­verse, de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, le jeune bour­geois en ré­volte re­jette l’aus­tère te­nue que l’on im­pose dans les as­sem­blées of­fi­cielles. Dans le meilleur des cas, il se fait dan­dy, à la ma­nière des ro­man­tiques por­tant des gi­lets écar­lates ou des sur­réa­listes dont l’élé­gance flam­boyante éclai­rait les nuits de Mont­par­nasse. Ils sont pa­thé­tiques, ces ré­vol­tés de l’épi­derme, avec leurs nippes cou­pées sans pa­tron !

Re­fu­sant ves­tons et cra­vates, nos grands ré­vo­lu­tion­naires se pa­rent de fringues ven­dues par des en­seignes mon­dia­li­sées et fa­bri­quées en Asie par des pro­lé­taires sur­ex­ploi­tés. Les dé­pu­tés « in­sou­mis » de­vraient lo­gi­que­ment re­fu­ser les fringues de la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste, qui sont aus­si celles du dé­sastre éco­lo­gique pro­vo­qué par les fibres syn­thé­tiques, dont la pro­duc­tion ra­vage la flore et la faune. La mon­dia­li­sa­tion de la fringue a rui­né l’in­dus­trie fran­çaise de l’ha­bille­ment, des lai­nières du Nord aux chaus­sures de Ro­man. Elle a fait dis­pa­raître des mil­liers d’ar­ti­sans et de pe­tits en­tre­pre­neurs. Les Pou­tou et les Ruf­fin font la pro­mo­tion d’un style ves­ti­men­taire qui s’est im­po­sé contre cette élé­gance, ce chic, ja­dis as­so­cié à la France. Ruf­fin se targue de ne pas fi­nan­cer l’in­dus­trie fran­çaise du luxe, ce qui ira droit au coeur des pe­tites mains et des ven­deuses de ma­ga­sins. Le mou­ve­ment ou­vrier n’est qu’un sou­ve­nir. Les élus des ou­vriers, les dé­pu­tés du peuple, les vrais, s’ha­billaient pour faire hon­neur à leurs élec­teurs, pour les re­pré­sen­ter di­gne­ment.

Ain­si de Jau­rès, élu des mi­neurs et des ver­riers de Car­maux, et même de Jules Guesde, dé­pu­té des ou­vriers des lai­nières de Rou­baix. Il y eut même un cer­tain dan­dysme chez les so­cia­los d’au­tre­fois, qui ar­bo­raient des noeuds pa­pillons rouges et se coif­faient de feutres à large bord, fa­çon Léon Blum. Plus tard, les dé­pu­tés com­mu­nistes, dont beau­coup ve­naient réel­le­ment de la classe ou­vrière, ne se pré­sen­taient pas à l’As­sem­blée na­tio­nale en bleu de chauffe. Leurs an­ciens ca­ma­rades des mines et des usines ne leur au­raient pas par­don­né. Ils s’étaient bat­tus, eux, pour ob­te­nir des ves­tiaires et le temps de se chan­ger avant de quit­ter l’ate­lier. Les élus et les di­ri­geants n’étaient pas les seuls à por­ter veste et cra­vate, il suf­fit de re­gar­der les pho­tos des mee­tings et des ma­ni­fes­ta­tions ou­vrières. On s’ha­billait pour dé­fi­ler, pour par­ti­ci­per aux réunions et plus en­core pour les fêtes des syn­di­cats ou du Par­ti. Dans une cel­lule du PCF, il y avait tou­jours un ca­ma­rade dé­braillé, por­tant jean et veste in­forme sur une che­mise ou­verte, mais c’était gé­né­ra­le­ment l’in­tel­lo de ser­vice. Quand il pen­chait vers le maoïsme, la veste res­sem­blait à un bleu de chauffe, très à la mode sur le bou­le­vard Saint-Ger­main, après Mai 68. La cra­vate n’est, bien sûr, qu’un or­ne­ment, dont la mode in­vite à se pas­ser. La di­gni­té de la te­nue, est, quant à elle, une marque de res­pect en­vers les élec­teurs et les ins­ti­tu­tions de la Ré­pu­blique.

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