L’AUTRE BA­TAILLE DE MOS­SOUL COM­MENCE

Marianne Magazine - - LE VIF DU SUJET - PAR ALAIN LÉAU­THIER

On a connu li­bé­ra­tion plus joyeuse : mal­gré la sa­tis­fac­tion af­fi­chée sur place par le Pre­mier mi­nistre ira­kien, Haï­der al-Aba­di, celle de Mos­soul n’a pas fran­che­ment en­gen­dré la liesse des ha­bi­tants pla­cés, de­puis juin 2014, sous l’au­to­ri­té de l’Etat is­la­mique et du ca­li­fat au­to­pro­cla­mé. Et pour cause : de 2 000 à 7 000 ci­vils au­raient per­du la vie dans les com­bats, sou­vent sous la pluie de bombes dé­ver­sées par la coa­li­tion an­ti-Daech, comme en té­moigne la des­truc­tion qua­si to­tale de la vieille ville. Un mil­lion d’entre eux, sun­nites dans leur im­mense ma­jo­ri­té, ont dû tout aban­don­ner, dont 700 000 sont au­jourd’hui dis­sé­mi­nés dans des condi­tions plus ou moins pré­caires un peu par­tout au­tour de la ci­té mar­tyr.

Au fil des re­por­tages des di­zaines d’en­voyés spé­ciaux, on a pu quel­que­fois voir et en­tendre les plus au­da­cieux ex­pri­mer amer­tume, co­lère et res­sen­ti­ment : contre les dji­ha­distes, certes, mais plus en­core peut-être contre les Amé­ri­cains. Beau­coup ne portent pro­ba­ble­ment guère plus dans leur coeur cer­tains élé­ments des forces ré­gu­lières ira­kiennes et de di­verses mi­lices, toutes do­mi­nées par les chiites, que plu­sieurs ONG ac­cusent de s’être ren­dus res­pon­sables des pires exac­tions : viols, tor­tures, exé­cu­tions som­maires…

Au­tant dire que la chute de Mos­soul ne règle rien des di­vi­sions confes­sion­nelles et ter­ri­to­riales en­gen­drées par l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine de 2003 puis la po­li­tique sec­taire du Pre­mier mi­nistre chiite, Nou­ri al-Ma­li­ki, sur les­quelles l’Etat is­la­mique a pu pros­pé­rer. Sou­te­nu par les Etats-Unis, Haï­der al-Aba­di avait fait de la prise mi­li­taire de Mos­soul un préa­lable ab­so­lu. Dans l’im­mé­diat, nul ne sait vrai­ment comment Bagdad compte gé­rer l’après-EI. Le moins épi­neux des pro­blèmes se­ra pro­ba­ble­ment ce­lui de la re­cons­truc­tion des in­fra­struc­tures de base, même si son coût, es­ti­mé à en­vi­ron 1 mil­liard de dol­lars, semble fa­ra­mi­neux dans un pays ter­ri­ble­ment ap­pau­vri. L’aide in­ter­na­tio­nale per­met­tra pro­ba­ble­ment de faire face, mais le vé­ri­table en­jeu tient aux in­ten­tions fu­tures des di­verses forces en pré­sence.

Quid des nom­breuses mi­lices chiites dont cer­taines, telle la Sa­raya al-Kho­ra­sa­ni, sont puis­sam­ment ar­mées par le voi­sin ira­nien ? Vont-elles sou­dai­ne­ment, et sans rien exi­ger, re­ti­rer leurs mil­liers de com­bat­tants ve­nus sou­vent du centre et du sud de l’Irak ? As­so­ciés à l’of­fen­sive an­ti-Daech (et par­ti­cu­liè­re­ment sou­te­nus par la France), les pesh­mer­gas du Kur­dis­tan ira­kien au­to­nome re­ven­diquent de leur cô­té les zones du gou­ver­no­rat de Ni­nive pas­sées sous leur em­prise au fil des mois. Et les au­to­ri­tés d’Er­bil les in­cluent bel et bien dans le pé­ri­mètre où elles vont or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum d’in­dé­pen­dance pré­vu pour le 25 sep­tembre pro­chain. Pour tout com­pli­quer, Bagdad de­vra aus­si com­po­ser avec le riche arc-en-ciel des tri­bus arabes sun­nites pla­cées dans le gi­ron de l’EI. L’autre ba­taille de Mos­soul ne fait que com­men­cer…

NUL NE SAIT VRAI­MENT COMMENT BAGDAD COMPTE GÉ­RER L’APRÈS-EI.

CE QUE “MA­RIANNE”

EN PENSE MOS­SOUL, LE 10 JUILLET Les forces spé­ciales ira­kiennes en liesse après l’an­nonce par le Pre­mier mi­nistre Haï­der al-Aba­di de la prise de la ville.

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