AUX ORI­GINES : SAINTES-NI TOUCHES ET DÉESSE MÈRE

His­to­ri­que­ment, les Bri­gitte sont des pa­tronnes, telles sainte Bri­gitte d’Ir­lande ou sainte Bri­gitte de Suède, la­quelle ins­pi­ra les “bri­git­tines”, d’an­ciennes pros­ti­tuées en­trées au couvent.

Marianne Magazine - - ÉVÉNEMENT - PAR BRU­NO FU­LI­GNI

Al’école, je n’étais pas em­bê­tée : j’ étais tou­jours la seule Bri­gitte de ma classe », confie en sou­riant Bri­gitte Boucher, la pré­sen­ta­trice de l’émis­sion « Po­li­tique ma­tin » sur LCP. En ef­fet, après la vogue des an­nées 50-60 et l’ef­fet Bardot, ce pré­nom est re­de­ve­nu très rare en France, comme il l’était dans le pas­sé : peu de fi­gures his­to­riques se pré­nomment ain­si et les plus cé­lèbres ap­par­tiennent aux tra­di­tions de l’Eu­rope du Nord.

HU­MI­LI­TÉ ET CHA­RI­TÉ

Chez les ca­tho­liques, il existe deux saintes nom­mées Bri­gitte. La pre­mière, qui se cé­lé­brait ja­dis le 8 oc­tobre et main­te­nant le 23 juillet, est scan­di­nave : sainte Bri­gitte de Suède, née sans doute en 1302, était une prin­cesse as­saillie de vi­sions mys­tiques. Dès l’âge de 10 ans, rap­porte la chro­nique, elle conver­sait avec Dieu. La Vierge Ma­rie lui se­rait ap­pa­rue, por­teuse d’une cou­ronne dont elle l’au­rait coif­fée. « La vi­sion dis­pa­rut, mais long­temps Bri­gitte sen­tit sur son front l’in­vi­sible dia­dème que Dieu lui avait pré­pa­ré, et qu’il gar­dait pour l’ éter­ni­té », écrit la com­tesse de Fla­vi­gny dans Sainte Bri­gitte de Suède : sa vie, ses ré­vé­la­tions et son oeuvre, ha­gio­gra­phie pa­rue en 1891. Ce cou­ron­ne­ment ma­rial an­nonce sym­bo­li­que­ment une vie dans le siècle et dans les cercles du pou­voir : alors que Bri­gitte au­rait vou­lu prendre le voile, elle épouse un « aus­tère jeune homme », Ulf, prince de Né­ri­cie, dont elle par­tage bien­tôt les hautes res­pon­sa­bi­li­tés. D’après la com­tesse de Fla­vi­gny, « Bri­gitte ne tar­da pas à prendre sur le coeur et l’es­prit d’Ulf une sé­rieuse in­fluence », en ma­tière po­li­tique mais aus­si re­li­gieuse : « Ulf ap­prit de Bri­gitte les bien­faits de la haire et du ci­lice, les bien­faits de la dis­ci­pline. » Au­tre­ment dit, on se mor­ti­fie en couple, on se fouette pour la plus grande gloire de Dieu, et ces pieux exer­cices SM ne vont pas sans rap­pro­cher les époux puis­qu’ils au­ront huit en­fants…

« Tou­jours, elle com­man­dait avec dou­ceur, mais elle sa­vait se faire obéir », pré­cise la com­tesse de Fla­vi­gny. Bri­gitte im­pose son éti­quette, somp­tuaire et chré­tienne. Elle re­çoit di­gne­ment ses in­vi­tés, mais se contente pour elle-même du mi­ni­mum et convie 12 pauvres qu’elle sert de ses mains : « Le jeu­di, elle leur la­vait et leur bai­sait les pieds, à l’exemple de Notre Sei­gneur. »

Veuve en 1344, Bri­gitte se re­tire dans un mo­nas­tère où le Ch­rist lui­même lui parle, de­ve­nant spi­ri­tuel­le­ment son nou­vel époux. Puis, « sans pré­pa­ra­tion, le Maître l’ar­ra­cha aux dou­ceurs de la so­li­tude et lui or­don­na de re­tour­ner à la cour […], non point en dame d’hon­neur, en amie ou en pa­rente, mais en conseillère, presque en pro­phé­tesse ».

Son cou­sin le jeune roi Ma­gnus a be­soin d’être gui­dé et Bri­gitte, ins­pi­rée par Jé­sus, es­saie de le mettre sur la bonne voie dans ses Ré­vé­la­tions : « L’amour d’un seul homme peut sau­ver sa pa­trie. Les fautes d’un seul homme peuvent perdre des em­pires. Si le roi dé­sire pros­pé­rer, qu’il ac­com­plisse ses pro­messes en moi ; qu’il garde aux autres rois la foi ju­rée ; qu’ il ne cherche pas de nou­velles in­ven­tions, de nou­velles taxes, de nou­velles sub­ti­li­tés. Il vaut mieux sup­por­ter l’ad­ver­si­té en ce monde que de pé­cher sciem­ment… »

Au roi Ma­gnus et à la reine Blanche, qui rêvent de faste et de conquêtes, Bri­gitte tente d’in­suf­fler un es­prit cha­ri­table : « De peur de suc­com­ber au mal, ces­sez d’as­pi­rer à une per­fec­tion pour la­quelle vous n’ êtes pas faits. L’ hu­mi­li­té, la com­pas­sion en­vers les mal­heu­reux, voi­là les ver­tus qui vous conviennent. »

Hé­las, elle n’est pas en­ten­due et s’en va à Rome, où elle fonde un ordre « bri­git­tin » qui sent quelque peu le soufre puisque les « soeurs bri­git­tines » sont, pour cer­taines, des pros­ti­tuées tou­chées par la grâce. Ren­trée ma­lade de son pè­le­ri­nage en Terre sainte, Bri­gitte s’éteint en 1373 et son corps est en­ter­ré en Suède, où elle sus­cite une dé­vo­tion par­ti­cu­lière, jus­qu’à la Ré­forme. L’Eglise la ca­no­nise dès 1391. Elle est pa­tronne de la Suède, des pè­le­rins et l’une des co­pa­tronnes de l’Eu­rope.

L’AN­TIQUE BRIGIT OU BRIGID PAÏENNE, FI­GURE DE LA MY­THO­LO­GIE CEL­TIQUE, EST À LA FOIS MÈRE, ÉPOUSE ET FILLE DU DIEU DRUIDE DAGDA.

DE MINERVE À BRI­GITTE

Tou­te­fois, sainte Bri­gitte de Suède doit elle-même son pré­nom à une sainte en­core plus loin­taine : Bri­gitte de Kil­dare, pa­tronne de l’Ir­lande, née au Ve siècle dans le com­té d’Ar­magh. Cette autre sainte Bri­gitte est vé­né­rée dans tout le monde cel­tique. Un vil­lage de l’ac­tuel dé­par­te­ment du Mor­bi­han, a d’ailleurs été nom­mé Sain­teB­ri­gitte en son hon­neur. Fille d’un roi drui­dique d’Ecosse et d’une es­clave chré­tienne bap­ti­sée par saint Pa­trick, elle in­carne la double iden­ti­té de la verte Erin (le nom an­cien pour dé­si­gner l’Ir­lande). Elle re­fu­sa de se ma­rier et se re­ti­ra au pied d’un chêne, voire à l’in­té­rieur de l’arbre, d’après cer­taines tra­duc­tions. Fon­da­trice d’un couvent, elle le vou­lut « double », c’est-à-dire mixte, moines et mo­niales vi­vant sous la règle de saint Cé­saire.

Sainte Bri­gitte de Kil­dare doit sur­tout sa po­pu­la­ri­té à des ré­mi­nis­cences païennes qui la font res­sem­bler à l’an­tique Brigit ou Brigid, au­tre­ment dit « l’Emi­nente », la déesse mère des Celtes.

« La Brigid ir­lan­daise est sans doute com­pa­rable à la Minerve gal­lo-ro­maine qui, se­lon Cé­sar, en­sei­gnait les arts, in­dique Pa­trick JeanBap­tiste dans son in­dis­pen­sable Dic­tion­naire uni­ver­sel des dieux, déesses, dé­mons (Seuil, 2016). Avec la chris­tia­ni­sa­tion, sainte Brigid de Kil­dare a hé­ri­té en grande par­tie des traits de la déesse ho­mo­nyme. Elle est même, après saint Pa­trick, la sainte la plus vé­né­rée des Ir­lan­dais. Sainte Brigid pa­tronne les for­ge­rons, les ar­ti­sans, les ar­tistes et les mé­de­cins, et pro­tège aus­si les bêtes à cornes, par­ti­cu­liè­re­ment les vaches. » Elle est cé­lé­brée le 1er fé­vrier, à la place de la fête pré­chré­tienne d’Im­bolc qui vi­sait à pu­ri­fier la terre avant le re­tour du prin­temps.

Par­fois com­pa­rée à la déesse bri­tan­nique Bri­gan­tia, la Brigit païenne oc­cupe un rôle com­plexe dans la my­tho­lo­gie cel­tique. Elle est à la fois mère, épouse et fille du dieu druide Dagda. Déesse triple, elle a deux soeurs éga­le­ment nom­mées Brigit avec qui elle par­tage la pro­tec­tion des poètes, des for­ge­rons et des gué­ris­seurs. Comme ses ava­tars chré­tiens, Bri­gitte de Kil­dare et Bri­gitte de Suède, elle semble plus ac­ces­sible aux do­léances des faibles que les es­prits dé­mo­niaques qui l’en­tourent : un vieux trai­té de droit ir­lan­dais pré­cise que Brigit est à l’ori­gine de la règle consis­tant à at­tendre cinq jours avant de sai­sir les biens d’un dé­bi­teur.

Maître de confé­rences à Sciences-Po, Bru­no Fu­li­gni est l’au­teur de Dieu au Par­le­ment. Quand Vic­tor Hu­go, Gam­bet­ta, Cle­men­ceau, Mal­raux… par­laient de laï­ci­té (Om­ni­bus).

BRI­GITTE DE SUÈDE Adepte du ci­lice et de la fru­ga­li­té, sainte Bri­gitte fon­da son propre ordre re­li­gieux.

Elle est re­pré­sen­tée pro­mou­vant les règles de cet ordre par Gio­van­nan­to­nio di Fran­ces­co So­glia­ni en 1522.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.