QUAND LES ÉCO­NO­MISTES RAP­PELLENT MA­CRON À L’ORDRE... FIS­CAL !

Les 17es Ren­contres éco­no­miques d’Aix-en-Pro­vence ont été le théâtre du re­vi­re­ment du gou­ver­ne­ment sur les exo­né­ra­tions de l’ISF et de la taxe d’ha­bi­ta­tion. Edouard Phi­lippe les avait ren­voyées à plus tard. Un week-end de grogne des élites li­bé­rales qui a

Marianne Magazine - - FRANCE - PAR HER­VÉ NA­THAN

Chaque an­née, à l’orée des va­cances, Aix-enP­ro­vence ac­cueille les Ren­contres éco­no­miques. C’est du­rant trois jours l’oc­ca­sion pour une belle bro­chette de puis­sants, en gé­né­ral PDG des groupes mul­ti­na­tio­naux qui spon­so­risent l’évé­ne­ment, de faire en­tendre leurs voix, avant d’al­ler pro­fi­ter de celles de Car­men ou de Don Gio­van­ni à l’autre fes­ti­val, plus connu, ce­lui d’art ly­rique. Dans ce « Da­vos » fran­çais, peu de prises de pa­role dis­so­nantes, hor­mis celle de Louis Gal­lois, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des as­so­cia­tions d’ac­cueil et de ré­in­ser­tion so­ciale, ve­nu ra­con­ter la dif­fi­cile ré­in­ser­tion des chô­meurs de longue du­rée. Et lorsque qu’un in­ter­ve­nant lance à la tri­bune : « Ici, il y a les 1 %, mais aus­si une par­tie des 20 % (de la po­pu­la­tion) pour les­quelles la mon­dia­li­sa­tion est bien par­ta­gée », per­sonne ne conteste cette évi­dence so­cio­lo­gique re­le­vant de l’entre-soi.

Cette an­née, pour leur 17 édi­tion, entre ci­gales et bel can­to, les Ren­contres éco­no­miques s’étaient mises en quête des res­sorts « d’une nou- velle pros­pé­ri­té ». De crainte de voir s’ef­fon­drer des so­cié­tés ron­gées par les in­éga­li­tés, la ten­dance gé­né­rale des dé­bats fut tou­te­fois au li­bé­ra­lisme tem­pé­ré. Jean-Her­vé Lo­ren­zi, le pré­sident du Cercle des éco­no­mistes, s’est dit per­sua­dé qu’un « nou­vel hu­ma­nisme » peut naître de la crise du ca­pi­ta­lisme. Un mot d’ordre rac­cord avec l’avè­ne­ment ély­séen d’Em­ma­nuel Ma­cron. Les par­ti­sans du nou­veau pré­sident étaient d’ailleurs à Aix comme chez eux : trois mi­nistres (Bru­no Le Maire à l’Eco­no­mie, Agnès Bu­zyn à la San­té, Fré­dé­rique Vi­dal à l’Enseignement su­pé­rieur) avaient fait le dé­pla­ce­ment. Ils co­toyaient les « em­bed­ded » du Cercle des éco­no­mistes : Phi­lippe Aghion, Jean-Her­vé Lo­ren­zi, Jean Pi­sa­ni-Fer­ry, dé­sor­mais en charge du pro­gramme d’in­ves­tis­se­ment de 50 mil­liards d’eu­ros du gou­ver­ne­ment, ou en­core Marc Fer- rac­ci, conseiller de Mu­riel Pé­ni­caud, qui s’étaient tous en­ga­gés pu­bli­que­ment dans la cam­pagne du can­di­dat Ma­cron.

MISE EN DE­MEURE

Pour l’aréo­page de chefs d’en­tre­prise pré­sents, en­thou­siastes à l’idée de voir s’en­ga­ger la ré­forme du code du tra­vail, après la vic­toire de Trump aux Etats-Unis et le suc­cès du Brexit au Royaume-Uni, l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron ap­pa­raît comme un vé­ri­table « rayon de so­leil » (en an­glais : « ma­cro­nist sun­shine »), se­lon la for­mule de l’an­cien mi­nistre tra­vailliste Da­vid Mi­li­band. Car ces élites éco­no­miques ont pris conscience du dan­ger au­quel elles ont échap­pé : « Ce qui s’est pas­sé pen­dant l’ élec­tion nous in­ter­pelle, nous les vain­queurs de la glo­ba­li­sa­tion, a mis en garde le

“LA PRIO­RI­TÉ, C’ÉTAIT DE PRO­VO­QUER UN CHOC FIS­CAL POUR STIMULER LA CROIS­SANCE.” PHI­LIPPE AGHION, DU CERCLE DES ÉCO­NO­MISTES

pa­tron de To­tal, Pa­trick Pouyan­né. Quand même ! 45 à 50 % des gens, et sur­tout les jeunes, ont vo­té contre l’ou­ver­ture, et quelque part contre l’éco­no­mie de mar­ché, donc contre nous ! »

Face à ce pé­ril tou­jours me­na­çant, le su­jet qui mo­bi­lise vrai­ment ce pe­tit monde, ce sont les baisses d’im­pôts. La pro­messe ma­cro­nienne de re­ti­rer les va­leurs mo­bi­lières de l’as­siette de l’ISF et de li­mi­ter à 30 % le pré­lè­ve­ment li­bé­ra­toire sur les re­ve­nus du ca­pi­tal a sé­duit. Il faut dire que ces deux dis­po­si­tifs re­pré­sentent tout de même un en­jeu d’en­vi­ron 7 mil­liards d’eu­ros pour les pos­ses­seurs de ca­pi­tal. C’est dire si le re­port de ces me­sures an­non­cé par Edouard Phi­lippe quatre jours plus tôt lors de son dis­cours de po­li­tique gé­né­rale a su­bi­te­ment ra­fraî­chi l’am­biance du raout aixois. Une « grave er­reur », a dé­non­cé Phi­lippe Aghion : « La prio­ri­té, c’ était de pro­vo­quer un choc fis­cal pour stimuler la crois­sance. Il ne fal­lait pas dif­fé­rer ces ré­formes et don­ner l’im­pres­sion de re­non­cer. » Deux jours du­rant, la cri­tique de la pro­cras­ti­na­tion gou­ver­ne­men­tale a été lar­ge­ment par­ta­gée, y com­pris par Be­noît Coeu­ré, le pru­dent membre du di­rec­toire de la BCE : « Une stra­té­gie qui consis­te­rait à tout éta­ler sur le quin­quen­nat mal­heu­reu­se­ment ne maxi­mi­se­rait pas l’ im­pact éco­no­mique des ré­formes… » Pour le si­gni­fier, les trente éco­no­mistes du Cercle ont adop­té une ré­so­lu­tion fi­nale dont un pa­ra­graphe s’adres­sait clai­re­ment au pré­sident de la Ré­pu­blique, l’en­joi­gnant de « te­nir dès à pré­sent les en­ga­ge­ments fis­caux : pré­lè­ve­ment for­fai­taire à 30 % sur les re­ve­nus du ca­pi­tal, re­cen­trage de l’ISF sur l’ im­mo­bi­lier… » Une sorte de mise en de­meure plu­tôt in­édite de la part de ce Cercle d’or­di­naire plus sage et plus res­pec­tueux des gou­ver­nants. Mi­racle, la grogne is­sue des conci­lia­bules d’Aix-en-Pro­vence a eu des ré­per­cus­sions jus­qu’à Ham­bourg, où se te­nait au même mo­ment le G20. Le mi­nistre de l’Eco­no­mie, Bru­no Le Maire, y ac­com­pa­gnait le pré­sident de la Ré­pu­blique. « On a com­men­cé à re­ce­voir des si­gnaux dès ven­dre­di : les son­dages, les édi­to­riaux, les dé­pu­tés, les SMS d’ éco­no­mistes… Ce qui semble avoir beau­coup tou­ché le pré­sident c’est l’ idée qu’ il pour­rait se “hol­lan­di­ser”… », confie un proche du lo­ca­taire de Ber­cy. L’hy­po­thèse du re­tour de la taxe poids lourds, émise par Eli­sa­beth Borne, mi­nistre dé­lé­guée aux Trans­ports, ou pire, de la taxa­tion du Li­vret A, même dé­men­tie im­mé­dia­te­ment par le gou­ver­ne­ment, au­rait pu faire re­dou­ter aux Fran­çais le re­tour du hol­lan­disme fis­cal, cette pro­pen­sion à taxer de suite… en pro­met­tant d’al­lé­ger les im­pôts plus tard…

L’HÉ­RI­TAGE DE HOL­LANDE

Si Jean-Her­vé Lo­ren­zi nie toute di­plo­ma­tie pa­ral­lèle de son as­so­cia­tion, c’est néan­moins un Bru­no Le Maire ra­vi, de re­tour de Ham­bourg, qui est mon­té à la tri­bune d’Aix di­manche ma­tin pour ré­pondre à l’in­ter­pel­la­tion de son « ami » Lo­ren­zi : « Comme mi­nistre de l’Eco­no­mie et des Fi­nances, j’es­time qu’on peut faire en même temps – comme di­rait le pré­sident de la Ré­pu­blique – une ré­duc­tion de la dé­pense pu­blique et une baisse des im­pôts qui pèsent sur les mé­nages et les en­tre­prises et qu’on peut le faire tout de suite… »

Voi­ci donc les ré­formes de l’ISF et de la taxe d’ha­bi­ta­tion, qui sem­blaient de­voir at­tendre plus tard, qui se­raient fi­na­le­ment en­ga­gées dès 2018. Comme si « l’hé­ri­tage », voire les « in­sin­cé­ri­tés bud­gé­taires » de Mi­chel Sa­pin et Chris­tian Eckert qui plom­baient l’ave­nir éco­no­mique du gou­ver­ne­ment Phi­lippe n’étaient plus si lourds que ce­la… Dé­sor­mais, l’exé­cu­tif pense pou­voir trou­ver près d’une di­zaine de mil­liards d’eu­ros pour vite ho­no­rer les pro­messes fis­cales du can­di­dat Ma­cron, tout en res­pec­tant l’obli­ga­tion de ra­me­ner les dé­fi­cits pu­blics à 2,7 % du PIB dès l’an pro­chain (contre 3,2 % en 2017)… Of­fi­ciel­le­ment, le ra­bot bud­gé­taire de Gé­rald Dar­ma­nin doit suf­fire à réus­sir ce tour de force.

A Aix, un éco­no­miste pre­nait tou­te­fois soin de glis­ser : « On n’est obli­gé à rien, sauf à res­ter à 3 %. Ma­cron n’a qu’à mettre les dé­fi­cits sur l’ hé­ri­tage de Hol­lande, et la Com­mis­sion eu­ro­péenne s’en conten­te­ra… » Les baisses d’im­pôts valent bien quelques en­torses à la dis­ci­pline eu­ro­péenne.

LES 17ES REN­CONTRES éCO­NO­MIQUES D’AIX-EN-PRO­VENCE Bru­no Le Maire aux cô­tés de JeanHer­vé Lo­ren­zi, le pré­sident du Cercle des éco­no­mistes.

Pour le mi­nistre de l’Eco­no­mie et des Fi­nances, il est pos­sible de réa­li­ser “en même temps une ré­duc­tion de la dé­pense pu­blique et une baisse des im­pôts qui pèsent sur les mé­nages et les en­tre­prises”.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.