TAULARD, POèTE, Ré­CI­DI­VISTE. HIS­TOIRE D’UN éCHEC

Marianne Magazine - - REPORTAGE - H.P.

Il avait tout pour que ça fonc­tionne. Et pour­tant… Ab­del Ha­fed Be­not­man a été bra­queur mul­ti­ré­ci­di­viste. Il a pas­sé dix-sept ans en pri­son.

Mais il était aus­si écri­vain, dra­ma­turge, poète, ac­teur, scé­na­riste. Et sans pa­piers. Né en France de pa­rents al­gé­riens en 1960, il de­vient au­to­ma­ti­que­ment al­gé­rien en 1962. Pour ob­te­nir la na­tio­na­li­té fran­çaise, il de­vait en faire la de­mande. Ar­ri­vé à 18 ans, il ne l’a pas faite, car il était en dé­ten­tion pour un de ses pre­miers vols. Pen­dant près de vingt ans, Ab­del Ha­fed Be­not­man, né à Mé­nil­mon­tant et éle­vé à Mont­par­nasse, a col­lec­tion­né les cartes de sé­jour re­nou­ve­lables. En

2001, il est li­bé­ré. « Je ne cri­tique pas la pri­son. Mais je la com­bats », di­sait-il. Il l’avait com­bat­tue de l’in­té­rieur, se heur­tant à la pro­pa­gande des is­la­mistes. Il l’avait com­bat­tue de l’ex­té­rieur, ani­mant l’émis­sion « L’en­vo­lée » sur Fré­quence Pa­ris Plu­rielle, pour ac­com­pa­gner ceux qui sortent. A sa sor­tie, tout le monde le pen­sait sau­vé. Il avait été pu­blié, joué, loué. Ça n’était pas suf­fi­sant : quelques mois après sa li­bé­ra­tion, il re­plon­gea pour quatre nou­veaux bra­quages, au mo­dus ope­ran­di tel­le­ment re­con­nais­sables qu’ils étaient presque si­gnés. Il re­tour­na en pri­son jus­qu’en 2007. « De­puis des an­nées, j’étais sans pa­piers. Je n’avais pas le droit de tra­vailler. J’en ai eu marre de ta­per du fric à mes co­pains », a-t-il ex­pli­qué. Il était sou­mis à la double peine, sous le coup d’un ar­rê­té d’ex­pul­sion qu’il avait pour­tant fait an­nu­ler en com­mis­sion. D’après ses proches, il avait bu la coupe jus­qu’à la lie, man­geant mal, vi­vant de rien, ne pre­nant plus les mé­di­ca­ments qui lui étaient né­ces­saires après un double in­farc­tus à Fresnes. Il de­vait al­ler poin­ter à la pré­fec­ture. Tous les six mois au dé­but.

« Ils m’ont de­man­dé mon pas­se­port, que je n’étais pas obli­gé d’ap­por­ter. J’ai re­fu­sé, en leur ci­tant les textes. » Du coup, il fut convo­qué tous les trois jours. « A 7 heures du ma­tin, pré­cise sa com­pagne. A 14 heures, on le re­ce­vait pour lui dire que le dos­sier était éga­ré. Et on lui re­don­nait une convo­ca­tion. » Toutes ses de­mandes de titre de sé­jour et de na­tio­na­li­sa­tion se­ront re­fu­sées jus­qu’à sa mort. Pour tra­vailler sur le film Dia­mant noir, dans le­quel il jouait et dont il était scé­na­riste, il lui fal­lait une au­to­ri­sa­tion tem­po­raire de tra­vail. Pour l’ob­te­nir, il de­vait pré­sen­ter un per­mis de sé­jour de trois mois. La pré­fec­ture n’a ja­mais ac­cor­dé le pa­pier. La Ligue des droits de l’homme s’en est mê­lée. En vain. Pour au­tant, il n’en fit pas une ex­cuse à sa « re­chute ». « Il pou­vait être to­ta­le­ment ri­gide, sur­tout sur ses droits », conti­nue sa com­pagne. « Il ne vou­lait pas de ces pa­piers parce qu’il re­fuse la so­cié­té qui les donne », ajoute Fran­çois Gué­rif, son édi­teur. En 1996, en pri­son, il avait fait un double in­farc­tus. Soi­gné seu­le­ment douze jours plus tard, il avait contrac­té une né­crose du coeur.

Son in­sta­bi­li­té ad­mi­nis­tra­tive lui in­ter­di­sait l’ac­cès à des soins conve­nables, à moins d’em­prun­ter conti­nuel­le­ment à ses amis, ce qu’il re­fu­sait. En 2015, alors que s’était dé­cla­ré un oe­dème au pou­mon qu’il n’avait pu faire soi­gner, son coeur a lâ­ché. Il est en­ter­ré à Ivry­sur-Seine, 44, ave­nue de Ver­dun, car­ré 16. Ecri­vain, dra­ma­turge, poète, ac­teur, scé­na­riste. An­cien taulard. Et tou­jours pas fran­çais.

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